Notes dans le métro (ou comment je suis devenu moi-même sans m’en apercevoir)

p. 190

Dossier M – Pièce n°01

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Niveau 1

« La culture,

ai-je entendu ce matin à la radio,

n’est pas quelque chose qui s’ajoute à notre personnalité déjà formée, non, elle est ce par quoi nous devenons nous-mêmes. »

J’ai noté cette phrase dans un de mes petits carnets.

Mais en y réfléchissant peu après dans le métro, je me suis dit que le type à la radio ne faisait que la moitié du chemin. Je me suis dit qu’il aurait pu ajouter : quelle culture ? Car si la culture est -ce par quoi nous devenons nous-mêmes, rien ne dit que ce soit pour le meilleur. C’est peut-être pour le pire. À notre complet détriment. Cela dépend de la culture et, tandis que je m’orientais dans les couloirs du métro grouillant de monde (c’était une heure de pointe), j’ai songé que ma culture était judéo-chrétienne et qu’il faudrait peut-être que je comprenne ce que cela signifiait à mon niveau le plus individuel des choses. Il faudrait peut-être que je me renseigne. Que je (re)lise la Bible. Et Nietzsche. Et Corpus Christi : enquête sur l’écriture des Évangiles. Et puis TOUT ce qui a été publié en Occident depuis deux mille ans (mazette !).

En même temps, je suis un enfant de l’école publique, républicaine et laïque et c’est un peu contradictoire, ai-je songé. Mais le paradoxe ne m’apparaissait pas lorsque j’étais môme. J’étais content d’aller en classe : au moins n’étais-je pas à la maison ! Et j’étais content d’aller au catéchisme : au moins n’étais-je pas à l’école ! Je pouvais sans problème être louveteau le jeudi et me fiche de Jésus et du Saint-Esprit tous les autres jours de la semaine – et ici le début d’une incohérence personnelle ? me suis-je soudain frappé le front, saisi par cette évidence. Ici le commencement d’une unité perdue et d’une personnalité morcelée ? Car la raison d’un côté et, de l’autre, la foi : cette étanchéité m’est restée. Elle m’a structuré, avec ses avantages et ses inconvénients, comme dans toute division du travail et – bon. C’était qui tous ces gens dans le métro ? Ils allaient tous dans la même direction que moi ou quoi ? De toute façon, je n’ai jamais eu de crise mystique, ai-je songé en arrivant enfin sur le quai de la station. Jamais je n’ai cru en dieu, sinon pour la forme – et personne ne m’a jamais embêté avec ça. Pourvu que cela continue, ai-je grimacé en constatant que je venais de rater la rame et que la prochaine arrivait dans sept minutes. En sorte, je suis un enfant de la séparation de l’Église et de l’État, je suis né en 1905, ai-je songé en ayant le sentiment de mettre le doigt sur quelque chose d’important. En songeant que je n’étais pas du genre à remplacer dieu par le culte de l’Être suprême ou un truc du genre. À bas les cultes, ai-je marmonné dans ma barbe. De dieu, de la marchandise, de la personnalité et tutti quanti. Je suis bien trop curieux pour être idolâtre, ai-je bombé le torse sur le quai du métro. Même si je n’ignore pas les problèmes existentiels que peut poser l’absence d’entité au plus haut des cieux et autre bataclan divin (par exemple sur le sens de la vie et à l’heure de notre mort). Mais nul ne peut plus me convaincre qu’un dieu quelconque serait la réponse quand l’aventure intellectuelle consiste précisément à refuser les réponses toutes faites, surtout si elles sont péremptoires et impénétrables. Pour toi, me suis-je mis intérieurement à me tutoyer, la croyance en dieu est une peur, elle est une paresse, elle est un refus de discuter. Elle est une perte de temps et le tien est compté. Collectivement, elle est une épouvante et, par-dessus tout, elle est un manque total d’imagination, ai-je soupiré en me penchant pour voir si, tout là-bas dans le tunnel, la rame arrivait enfin. En même temps, si croire en dieu rend des gens heureux, grand bien leur fasse, tant mieux pour eux – mais qu’ils ne viennent pas te faire chier ! ai-je serré les poings. En même temps, la religion a permis de très belles œuvres d’art, disait l’autre dans son Dictionnaire des idées reçues et j’ai songé que ne pas croire en dieu n’empêchait nullement une certaine spiritualité. Bien au contraire ?

À propos d’école, j’ai songé que même si j’accumulais les zéros de conduite, j’étais plutôt bon élève, surtout au début, quoiqu’il ne m’en soit pas resté grand-chose, sinon d’immenses lacunes. Pourtant, le taux de réussite au baccalauréat atteignait à cette époque à peine 60 %, me suis-je rappelé, comme une excuse. Puis j’ai songé que certains profs étaient sadiques, d’autres vraiment bizarres, l’un dormait après le déjeuner et il fallait rester une heure les bras croisés pour ne pas troubler sa sieste, faute de quoi on se prenait des coups de règle en fer sur les doigts ; une autre (vieille pochasse) ôtait ses bas chaque matin en remontant bien haut ses jupes et l’affreux spectacle nous faisait nous pousser du coude dans les rangs. Mais certains, pour être sévères, étaient justes et bienveillants et c’est avec eux que j’avais appris à lire et à écrire et à compter. Pour eux que je voulais obtenir de bonnes notes. Je recherchais leur approbation. Qu’ils me distinguent et m’aiment. Bon, il arrivait le métro ?

J’ai alors songé que j’étais un enfant de la démocratie et, dit comme ça, cela sonnait bizarre. Cela sonnait un peu creux. Je me suis dit que c’était au nom de la démocratie que je contestais qu’elle soit (faussement) représentative et (résolument) marchande. Tu crois aux droits de l’homme, ai-je songé, mais tu n’as pas rencontré beaucoup d’hommes dans ta vie. On t’a inculqué les notions de tolérance, de respect, mais comme des absolus et des impératifs. Tu crois à la liberté, à l’égalité et à la fraternité, et il arrivait ce putain de métro ?

Cela n’avait pas de rapport, mais j’ai soudain réalisé que ma vision du monde était largement prégaliléenne. Ne me comportais-je pas comme si j’étais le centre de l’Univers et que tout tournait autour de moi ? Alors que je sais que c’est faux ! Bon dieu, me suis-je dit, ce serait bien que je parvienne un jour à me hisser à un niveau einsteinien des choses. À un niveau quantique des choses aussi. Histoire de ne pas voir les choses et les êtres avec des yeux datant de plusieurs siècles.

Sur le quai d’en face, il y avait une grande affiche sur laquelle il était écrit en énorme : « C’est parfois en restant fidèle qu’on se trompe le plus. » C’était quoi cette pub ? C’était pour « le premier site de rencontres extraconjugales pour femmes » et j’ai songé que je ne serais pas du tout le même si j’étais né au temps des cathédrales. J’ai songé que j’étais un consommateur-né. C’est-à-dire quelqu’un qui pensait que la satisfaction de ses besoins et de ses désirs passait par des marchandises et qui en arrivait à n’avoir d’autres besoins et désirs que ceux satisfaisant à la production de marchandises. C’était ainsi. C’était une modalité qui n’oubliait personne. Ce n’était pas n’importe quelle modalité. Ce qui fait que je ne pouvais pas dire en toute certitude si, dans mes relations aux choses, aux êtres et jusqu’avec moi-même, je ne faisais pas que consommer. Seulement consommer. Sans pouvoir faire autrement. Et, à l’autre bout de la chaîne, si je ne savais qu’exploiter les choses, les êtres, moi-même. De façon non moins fatale. En songeant à ce cri plein de rage et de désespoir de Carl dans le volume XXIV de The Walking Dead : « C’est ce monde, père… Je lui ressemble ! »

Quoi d’autre ?

On est fils ou fille de, ai-je songé en apercevant tout -là-bas le métro qui pointait enfin le bout de son nez. On est né quelque part, on appartient à une histoire, on vient d’une région, on a un statut social, on répond à des coordonnées (spatiales, temporelles, biologiques, etc.), on a une couleur de peau et des papiers d’identité qui disent officiellement qui on est ; mais cela n’épuise pas qui je suis, ai-je songé en constatant avec agacement que la rame semblait s’être arrêtée dans le tunnel. Il ne s’agit là que d’une identité à la fois fortuite et extérieure. Et pourtant, les gens se foutent sur la gueule parce qu’ils (et moi comme eux ?) s’accrochent à la personne qu’on leur a dit qu’ils étaient. Ils tirent de leur culture des certitudes sans réaliser que celles-ci reposent sur des bases à la fois obscures, fragiles et arbitraires et j’ai songé qu’il fut un temps où les hommes croyaient aux signes qu’ils lisaient dans les entrailles des animaux et nous croyons aujourd’hui aux indicateurs économiques et, une pensée en entraînant une autre, j’ai songé (et d’y songer m’en fit soudain prendre conscience) que ma culture était extrêmement polarisée : le bien et le mal, l’inné et l’acquis, le corps et l’esprit, les hommes et les femmes, les riches et les pauvres, le vrai et le faux, le beau et le laid, le jour et la nuit, le rouge et le noir, la droite et la gauche, la ville et la campagne, les mots et les choses. Matisse et Picasso. Les Beatles et les Rolling Stones. La vie et la mort. Etc. Toujours l’un ou l’autre, l’un contre l’autre, l’un excluant l’autre. L’un complétant l’autre comme si chacun n’était qu’une moitié. Mais qu’est-ce que j’en savais, au bout du compte ? ai-je songé. N’était-ce pas artificiel ? On ne me l’aurait pas dit, j’en penserais quoi ? Bon, c’était quoi le problème avec le métro ? Il y avait un « incident voyageur » ?

J’ai songé que j’étais né à Tizi-Ouzou (Algérie), dans des circonstances historiquement pourries (la dernière guerre coloniale de la France et l’ultime défaite de son armée) et sexuellement olé olé (du sang kabyle coule aussi dans mes veines, il y a du bâtard en moi, tous mes raisonnements sont bâtards, j’allais dire bavards, ai-je songé en hochant gravement la tête). Oh Gaby, tu devrais pas m’laisser sur l’quai, j’peux plus attendre, j’me rouvre les plaies, ai-je fredonné pour passer le temps, à voix basse. Pour me moquer de ceux qui se font une gloire de ne pas oublier d’où ils viennent comme si c’était possible. Alors que s’il y a une chose qui ne nous oublie pas, c’est bien d’où on vient.

Une chose en amenant une autre, je me suis alors rappelé la fois où j’avais découvert que j’étais né en Algérie, ce dont je me fichais complètement jusqu’ici : j’avais six ou sept ans et, dans le préau de l’école, l’infirmière (blonde et jolie) chargée de faire la cuti du BCG avait doucement passé sa main sur mon torse nu et, d’une voix rêveuse, elle m’avait demandé où j’étais né pour avoir une peau si douce – et tac ! Sans attendre ma réponse, ayant réussi à détourner mon attention, elle avait enfoncé l’aiguille dans mon bras. TAC ! J’avais aimé toute la scène : la caresse indiciblement érotique de l’infirmière sur ma peau nue, sa voie rêveuse et son stratagème pour me piquer par surprise, comme un chien. La brûlure qui avait coulé dans mes veines. J’en avais retiré l’impression que ce n’était pas si mal d’être né à Tizi-Ouzou, ce qui ne m’avait jamais effleuré l’esprit. C’était une espèce d’atout que j’ignorais.

Mais quelques années plus tard, j’avais découvert que ce n’était pas si simple. J’avais alors douze ans. Cela se passait dans le commissariat du huitième arrondissement de Paris, où j’avais été conduit pour des faits enfantins de vandalisme, en compagnie de quelques copains raflés comme moi après une bataille de marrons à la sortie des classes dont les pare-brise de quelques voitures en stationnement avaient malencontreusement fait les frais ; or, le policier qui, en attendant que ma mère vienne me chercher, avait mission de me faire la morale en prenant une grosse voix et en me menaçant de la prison si je continuais dans la voie de la délinquance, ce policier, il me demanda tout à coup « si je me conduirais comme ça dans mon pays ». Je l’avais regardé sans comprendre. « Dans mon pays ? » Il tenait devant lui la fiche d’identité que j’avais dû remplir et, lisant à haute voix mon lieu de naissance, il avait articulé le nom de Tizi-Ouzou d’un ton que je n’ai jamais oublié. En l’écorchant comme si ce nom lui écorchait la bouche. Pour bien signifier qu’il ne s’agissait pas d’un nom français. À moins qu’il ne sût à peine lire le français, ce qui était tout à fait possible. Sur l’instant, je fus envahi d’émotions contradictoires, entre incrédulité, hilarité, sentiment d’injustice, brusque colère et honte diffuse d’être né en Algérie comme si c’était de ma faute, comme si c’était une tare et que j’étais coupable d’être né là-bas, coupable de je ne savais quoi. Comme si je n’étais pas français, ce que je n’aurais jamais cru si ce policier ne me l’avait appris et, en une phrase, n’avait fait de moi un étranger, m’incitant à le devenir si c’était comme ça et, sur le quai complètement bondé à présent, j’ai songé « que les autres nous en apprennent de belles sur notre compte. Et sur eux ».

N’empêche ! J’ai choisi la nationalité française lorsque j’eus atteint l’âge de majorité. Je n’ai pas hésité. Parce que ma langue est le français. C’est-à-dire que tout ce que je peux penser et sentir et envisager, je le pense et le sens et l’envisage en français. Je pense ce que pense la langue française. Je crois que le participe passé du verbe avoir s’accorde avec le complément d’objet direct si et seulement si celui-ci est placé devant le verbe et c’est à la fois infini et une limite. J’éprouve de véritables illuminations lorsque, achetant chez un bouquiniste un petit opuscule intitulé Traité de l’amour des femmes pour les sots, je crois que ce livre traite de l’amour que les femmes éprouvent pour les sots (ce qui m’intéressait bougrement) ; avant de m’apercevoir qu’il s’agit d’un traité de l’amour des femmes à l’intention des sots (ce qui m’ouvrit aussi d’immenses perspectives) et cette façon de jouer avec les mots, avec la logique, avec le sens : c’est tout moi (toute proportion gardée) ! Si je parlais une autre langue, je raisonnerais autrement, j’accorderais chaque chose selon d’autres règles grammaticales, je serais moins enclin à l’abstraction, à la précision, à la cadence, à la douceur qui vient de la rigueur. Parler français a décidé de ma façon d’être au monde. C’est consubstantiel. C’est presque tout ce que j’ai, ai-je songé. Si les limites de mon monde sont les limites de mon langage, comme dit l’autre (Wittgenstein), alors j’ai tout dit. Je ne pourrais jamais mieux dire. À quel point ma culture est le français. À quel point j’y suis attaché.

De façon non moins affective, j’ai songé que jamais je ne m’étais senti plus français qu’aux glorieux temps où l’équipe de France de rugby développait un jeu qui n’appartenait qu’à elle et j’ai songé que si le french flair était une exception française, alors j’étais heureux d’être français. Je voulais l’être. Je m’époumonais de l’être à chaque match, que ce soit dans la victoire comme dans la défaite. C’était son jeu, tissé de brio, de vaillance, d’incertitudes et d’improvisations aussi audacieuses qu’inspirées, qui faisait la nationalité de l’équipe de France. Il s’agissait d’un style. Ce n’était pas autre chose, ai-je songé en songeant à ce qu’était devenu le jeu français (une pitié, une déchéance de nationalité).

J’ai songé, tandis que la rame entrait enfin dans la station (pas trop tôt !), que j’appartenais culturellement aux classes moyennes – celles, pour dire vite, qui écoutent France Inter plutôt que France Culture (trop élitiste) ou les radios commerciales (trop vulgaires, trop de pub) et j’ai fait une drôle de tête en constatant que la rame était archi bourrée. En me disant que la culture des classes moyennes, c’est de n’en avoir aucune. Les pauvres et les riches ont leurs traditions ; mais pas les classes moyennes. Elles n’ont que des velléités. Elles n’ont que la culture de leur époque et j’ai regardé avec suspicion les gens qui se préparaient comme moi à la bousculade, la plupart tellement pressés de monter dans la rame afin d’y trouver une petite place assise qu’ils empêchaient de descendre ceux qui le voulaient et, sur l’instant, j’y ai vu une métaphore.

J’ai alors songé (en parvenant à me faufiler dans le wagon dont l’atmosphère moite et surchauffée m’a tout de suite suffoqué) au film Le diable s’habille en Prada. Lorsque Glenn Close donne une leçon d’histoire politique à Anne Hathaway après que celle-ci a commis l’imbécillité de dire qu’elle ne comprenait rien aux « fringues » et, deux points ouvrez les guillemets : « Ah. Vous croyez que tout ça n’a rien à voir avec vous. Vous regardez le matin dans votre placard et vous choisissez ce pauvre pull-over bleu que vous portez aujourd’hui, parce que vous voulez signifier aux autres que vous vous prenez bien trop au sérieux pour vous soucier de votre apparence ; mais ce que vous ignorez ma petite, c’est que ce pull n’est pas simplement bleu. Il n’est pas turquoise. Il n’est pas lapis. En fait, il est bleu céruléa ; et vous êtes aussi parfaitement inconsciente du fait que, en 2002, Oscar de la Renta a créé une collection de robes bleues céruléa et je crois que c’est Yves Saint Laurent qui a ensuite créé les vestes militaires bleues céruléa et, à partir de là, le bleu céruléa est apparu dans les collections de huit différents stylistes. Puis la tendance a influencé la plupart des grands magasins et elle s’est répandue dans les boutiques bon marché et dans ces sinistres endroits où vous avez sans doute dégoté votre pull-over dans un grand bac de vêtements soldés et donc : le pull que vous portez représente des millions de dollars et un nombre incalculable d’emplois et je trouve assez amusant que vous pensiez avoir fait un choix qui n’a pas été dicté par l’industrie de la mode alors qu’en fait, vous portez un vêtement qui a été choisi pour vous par les personnes qui se trouvent précisément dans ce bureau, au beau milieu d’un tas de fringues, comme vous dites. »

Maintenant, ai-je songé en tentant de dégager mon bras coincé entre une grosse dame et un jeune type, remplace le mot bleu céruléa par celui que tu veux.

Maintenant, pense à tout ce que tu es et demande-toi à quel point tes choix sont les tiens – ou s’ils ont été dictés par des décisions venues tu ne sais d’où, qui ont ruisselé jusqu’à toi et imprégné ton niveau individuel des choses comme un colorant sur des brins de laine.

« Dictés par un petit groupe de gens se trouvant dans un bureau » : cela ressemble à un complot ou je me trompe ?

En même temps, « Florence n’explique pas Galilée », disait je ne sais plus qui (Alexandre Koyré). Ouf.

Oui, mais si Aberdeen n’explique pas Kurt Cobain, Kurt Cobain n’aurait jamais été Kurt Cobain s’il était né à Plurien, côte d’Armor.

Okay.

D’un autre côté, on peut s’en fiche. D’où on vient comme du reste. Faire comme si ce problème n’en était pas un. Vivre très sereinement le fait d’être devenu qui on est, sans trop savoir comment. Trouver même cela avantageux. Pourquoi non ?

Qui disait : « Tous ces gens qui se préoccupent de leurs racines : on dirait des végétaux ».

Que dis-tu ? Il s’agit de Meryl Streep dans Le diable s’habille en Prada et non de Glenn Close ?

On s’en fiche.

Regarde, ai-je songé. Ce film a été pensé, réalisé et financé pour des gens comme toi. C’est parfait.

Comme une évidence, j’ai alors songé à mon milieu familial et j’ai songé que je m’y étais toujours senti agressé, jamais senti à ma place. J’ai songé que, au sein de ma famille, je n’avais eu aucun allié. Pas un seul. Pas une fois. Pas même un oncle, un cousin éloigné, une grand-tante, un aïeul. Personne. Aucun soutien. Nul amour dans ma direction qui m’aurait donné un minimum confiance en moi et, pour la vie, le sentiment que j’existais. En même temps, j’ai songé que je n’avais pas à me plaindre. Des enfants étaient battus, des enfants étaient violés, des enfants étaient martyrisés, ce qui n’avait pas été mon cas. En aucune manière ! Et alors ? ai-je songé. Cela me fait une belle jambe, ai-je songé, conscient de mon amertume de petit garçon et conscient que cette amertume grattait une plaie toujours à vif, malgré les années. Plaie qui ne se refermerait probablement jamais. Plaie qui avait fabriqué un adulte instable, inquiet, toujours sur la défensive et rarement heureux car terriblement méfiant dès qu’il s’agit des autres et affreusement idéaliste dès qu’il s’agit de lui-même.

Tandis que le métro filait dans le tunnel, j’ai songé que si j’avais combattu dans ma jeunesse l’idée que j’étais biologiquement et socialement déterminé, il était bon que je m’en souvienne en des temps où chacun revendique hautement d’être qui il est comme si c’était exclusivement de son fait. Bon dieu, ai-je songé. La plupart des gens focalisent énormément sur leur histoire personnelle parce que c’est plus facile que d’affronter l’énorme secret de polichinelle – à savoir que chacun est davantage l’enfant de son siècle que de ses parents, comme le dit si bien un proverbe arabe. Car les parents sont eux aussi le produit de leur époque et ainsi de suite.

Le métro approchait de la prochaine station et je me suis dit que je pouvais m’arrêter là. Je pouvais descendre à la prochaine station et continuer à pied. Fin du monologue sur les rails et dans le tunnel.

Niveau 2

Mais je ne suis pas descendu (grave erreur !) et j’ai réalisé (en trouvant un coin près de la fenêtre – chouette ! – et en sortant avec force contorsion mon petit carnet de ma poche) que l’école n’était pas mixte lorsque j’y entrai. Elle ne le devint que lorsque j’atteignis la classe de troisième ; j’avais alors 14 ans. N’ayant ni sœur ni cousine dans mon entourage, je sais être resté longtemps dans l’ignorance la plus totale des filles de mon âge et, pour autant qu’il m’en souvienne, je ne découvris leur existence qu’à l’école élémentaire, à travers une petite grille obstinément fermée, que jamais je n’ai vue ouverte. Grille qui se trouvait dans l’angle nord-ouest de la cour de récréation et qui donnait sur celle de l’école des filles jouxtant la mienne ; ainsi les voyais-je jouer à l’heure de la récréation, comme si elles étaient derrière des barreaux – ou que c’était moi qui étais en prison. Comme si nous évoluions dans des univers parallèles, nonobstant cette petite grille qui les faisait communiquer, sans pour autant ouvrir un passage, comme un joint d’étanchéité ou un trou de ver. Les enfants n’imaginent pas que les choses puissent être autrement qu’elles sont, ils admettent sans restriction leur environnement et cette séparation des mondes ne me choquait donc pas. Elle avait plutôt le don d’exciter mon imagination. On aurait dit un secret qu’on m’agitait sous le nez. J’allais parfois à la grille et restais un moment à observer ce qui se passait de l’autre côté. Dans ce monde des filles auquel il était impossible d’accéder. Qui n’était visible que de loin. À travers des barreaux. En se tordant le cou. C’était très mystérieux. Cela rendait voyeur. Cela m’est resté et… Bon dieu, ai-je tout à coup sursauté. La première palpitation de M. Mais oui ! Ne s’était-elle pas manifestée dans l’angle précisément nord-ouest du couloir qui menait à la machine à café de marque Illico ? Il avait même fallu que je me torde le cou pour la voir disparaître. Peut-être n’est-ce que dans cette direction qu’une femme peut m’apparaître, ai-je songé en me grattant la tête. Mais pour en avoir le cœur net, il faudrait que je rassemble tous mes souvenirs.

En attendant, je n’en perdais pas une miette à travers la petite grille. Je regardais les filles jouer à la marelle ou à l’élastique, sauter à la corde, courir bizarrement, se livrer à des jeux incompréhensibles. Elles étaient gracieuses. Elles portaient des jupes. Elles avaient de longs cheveux. Elles étaient différentes. Il y en avait toujours une que j’essayais d’apercevoir en particulier parce que je la trouvais particulièrement jolie et ce n’était pas toujours la même. En tout cas, elles n’étaient pas du tout comme les garçons. Elles étaient un monde à part, unique, étrange. D’être séparé d’elles les faisait exister bien plus que si nous avions été en classe ensemble. La distance suscitait l’intérêt. Elle disait que les filles et les garçons, cela faisait au moins deux. Elle incitait à franchir cette distance, sans trop savoir comment – en fier conquérant ou, au contraire, sur la pointe des pieds ? Comme on entre dans la mer : à petits pas précautionneux ou en faisant de grandes gerbes qui éclaboussent exprès ?

Si nous avions été mélangés, ai-je songé tandis que le métro bringuebalait dans le tunnel, j’aurais subi les effets pernicieux de la promiscuité, qui crée une indifférence, une exaspération, l’envie de repousser l’autre, de l’écarter de soi, qu’il nous laisse respirer ; alors que l’éloignement suggère le rapprochement, l’induit, y incite et ainsi me serais-je peut-être moins intéressé aux filles si mon école avait été mixte. Pas de la même façon en tous les cas. En leur trouvant peut-être moins d’attrait et de mystère et, inversement, plus de similitudes et d’affinités. J’aurais cru que nous faisions partie du même monde, qui aurait finalement été mon monde, auquel les filles auraient été contraintes de se conformer, si j’en juge ma fille qui, à l’école, préfère ne pas porter de robes et se virilise malgré elle en paroles comme en actes pour ne pas avoir d’ennuis et simplement survivre dans cet environnement où les garçons font la loi – et spécialement les plus méchants et abrutis d’entre eux. Mais le pli était pris. Plus que des mots, la grille disait la différence des sexes ; elle la magnifiait. Elle la renforçait, au lieu de chercher à l’abolir. Elle était le point de rencontre de nos deux sexes et, en même temps, elle était ce qui en interdisait l’approche et que déduire de ce paradoxe ? Que l’interdit est la condition d’apparition des choses ? Qu’en son absence, rien n’émerge et tout se dilue dans l’informe ? Tout s’uniformise et s’aligne sur le plus petit dénominateur  commun et hostile ? Tandis que le métro arrivait à une nouvelle station, j’ai réalisé que, sans cette grille, je n’aurais jamais cru que le féminin existait à part entière et qu’il n’était pas le masculin. Qu’il existait en tant que tel. Là, juste de l’autre côté de la grille, chacun affectant de s’ignorer, je dis bien affectant, comme s’il nous fallait attendre d’être grands avant de pouvoir nous rencontrer – attendre quoi ? Et que voyaient les filles des garçons ? Qu’en déduisaient-elles ? Cela pendant des années. Entre six et douze ans ! Avant de poursuivre ma scolarité dans un autre établissement qu’aucune école de filles ne jouxtait, certes, mais l’une de ses représentantes fit alors son apparition dans mon univers et elle était un enchantement, elle s’appelait Béatrice et tout démarra véritablement pour moi avec elle.

Est-ce parce que la grille me tenait en respect que j’en conçus un certain respect pour les filles ? Parce que nous étions dans des cours séparées que les garçons devaient faire la cour aux filles, comme je l’entendais parfois dire ? Mais « faire la cour », cela voulait dire quoi ? Faire le mur ? Sauter la grille ? En tout cas, au commencement étaient la grille et le fait qu’on ne pouvait toucher les filles que des yeux et, d’après ce que je pouvais constater, pas question de se comporter avec elles comme avec les copains. Leurs mœurs étaient différentes. Elles ne se bourraient pas de coups de poing ni ne se traitaient de tous les noms à chaque instant. Ne se crachaient pas dessus ni ne se roulaient par terre en s’étranglant, comme c’était l’ordinaire de ma vie de garçon parmi les garçons. Pour ce que j’en voyais, le monde des filles fonctionnait autrement. Il obligeait à se comporter d’une autre manière. À devenir soi-même autre. Meilleur peut-être. Il était un monde qui n’obéissait pas aux mêmes règles. Qui ouvrait sur un ailleurs infiniment plus doux, plus luxueux et plus voluptueux, par comparaison. Tellement moins bruyant. Comme une alternative à la violence et au chahut qui régnaient dans ma cour. Comme une idée du paradis à garder dans un coin de ma tête. Un autre univers existait et c’était heureux. C’était inestimable. Univers qui valait peut-être mieux que le mien. Qui pointait vers un nord plus magnétique. Laissait songeur et faisait rêver. Donnait envie d’escalader la grille, de braver l’interdit, de devenir chevalier s’en allant libérer sa princesse. Quiconque franchissait la grille devait se retrouver – où ? Livré – à quoi ? De l’autre côté, c’était l’inconnu. C’était anthropologique. Le dispositif imposait d’y croire. Il matérialisait la pluralité des mondes. C’était comme la Lune, tout là-haut. Comme l’Amérique, par-delà les mers. C’était une façon de provoquer les songes et les désirs. C’était comme ces prisonniers qui n’ont que les bruits qui viennent de l’extérieur pour s’accrocher à l’idée qu’il existe une autre réalité que la leur. Car c’était toujours à travers un cadre et des barreaux. C’était uniquement pendant l’heure de la récréation, j’allais dire l’heure de la promenade. C’est-à-dire dans ce temps très particulier où, momentanément libérés de l’étude et des adultes, nous étions lâchés comme des fauves et avions enfin le droit de nous dégourdir les jambes et de nous ébattre, de jouer au foot ou aux billes, de régler nos comptes, de crier, de vivre notre vie, d’avoir un corps et, dans le métro, j’ai songé que je n’aurais définitivement pas été le même si, de mon temps (et comme ce temps paraît révolu aujourd’hui), l’école avait été mixte. Julien serait peut-être encore en vie. Qui peut le dire ?

Pour ma part, je ne me serais jamais dit que les filles se trouvaient toujours de l’autre côté d’une grille, comme une rime inéluctable. Qu’elles ne pouvaient m’apparaître qu’à travers des barreaux, quelque part au nord et à l’ouest, évoluant dans une autre galaxie me faisant face, un univers parallèle au mien, offertes à ma vue mais sans que je puisse les approcher, comme une promesse pour plus tard, un Graal dansant devant mes yeux, une frustration faite plaisir, comme dans un peep-show (cela m’est resté). Que la rencontre ne pouvait avoir lieu que hors les murs. Que pour entrer en contact, il fallait ouvrir une grille, sauter une barrière, sortir de l’institution. Il fallait s’évader. Il fallait que les uns et les autres quittions d’abord notre monde pour nous retrouver à l’extérieur. Il fallait en finir chacun avec l’apartheid ! Inversement, j’aurais cru que l’amitié entre les filles et les garçons était possible, idée qui ne m’a jamais sérieusement effleuré. Oui, j’aurais cru que les filles et les garçons, c’était finalement du pareil au même. Que tous étions logés à la même enseigne. Pas la joie d’en faire tout un plat.

Je n’aurais jamais confondu le féminin avec la féminité, ai-je noté dans mon petit carnet, en vérifiant que personne ne lisait par-dessus mon épaule. En soulignant trois fois le mot féminité. Qui pour moi fait une différence sacrée. Auquel mon désir tient par-dessus tout, même si je suis au courant que ce n’est pas la jupe qui fait la femme. Mais c’est un fait culturel dans mon cas : la féminité m’a toujours fait davantage d’effet que son absence et personne ne peut plus me convaincre du contraire.

 

Niveau 3

Il me restait encore sept, huit, neuf stations… treize stations ! Tant que ça ? Okay. J’avais le temps de noter que mes parents votaient socialistes, comme avant eux leurs parents, et les parents de leurs parents, sans grande illusion cependant, par tradition familiale plutôt, la politique ne les intéressait pas vraiment. La politique, c’était un idéal de justice et rien d’autre ; ce n’était ni un chemin ni une lutte ; ce n’était pas une histoire ; ce n’était même pas des discussions à table ; cela n’allait pas beaucoup plus loin qu’un bulletin de vote à chaque élection et, malgré les soucis d’argent, un chèque de cinquante francs que ma mère envoyait régulièrement à la Croix-Rouge. Mes parents ne lisaient pas les journaux, pas que je m’en souvienne. Ils ne suivaient pas le sport. Ils écoutaient les infos à la radio, dans la salle de bains, avant de partir au travail ; et Jazz à Fip le soir, en préparant le dîner. Mon père avait eu 20 ans dans l’Aurès, service militaire oblige ; il y était resté plus de trois ans ; c’est ma naissance (à Tizi-Ouzou) qui, en tant que deuxième enfant, lui permit de retrouver la vie civile trois semaines plus tard et je me suis parfois dit que j’avais au moins servi à ça. Mon père avait tenu la main de jeunes types, appelés comme lui sous les drapeaux alors qu’ils n’avaient rien demandé, qui agonisaient, le corps éventré et le visage à demi arraché par une bombe ou une balle. Il n’en parlait jamais. Je ne l’ai su que récemment.

Pour mes parents, ai-je encore songé, La Marseillaise, c’était celle qu’improvisèrent avec une folle gaieté Django Reinhardt et Stéphane Grappelli aux premiers jours de la libération de Paris. Telle était la France qu’ils aimaient. Issue d’un milieu prolétaire (ses deux parents travaillaient à la chaîne aux usines Chausson d’Asnières), ma mère se rappelait avoir drôlement souffert de la faim pendant l’Occupation – et après la guerre aussi. Pour son anniversaire, elle recevait une orange. Rien d’autre. J’imagine que c’est la vérité, même si ce truc de l’orange paraît un lieu commun. Elle racontait souvent, la voix émue, le visage soudain brillant, comment elle et sa meilleure amie couraient après la guerre à toutes les séances de la ComédieFrançaise pour assister depuis le « poulailler » aux grandes pièces du répertoire et quelle exaltation aux tirades d’Hernani, du Cid, de Phèdre, d’Antigone. Quel souffle ! Lorsqu’elle en parlait trente ou quarante ans plus tard, on sentait que c’étaient les plus beaux souvenirs d’enfance qu’elle se soit fabriquée. On sentait qu’elle aurait voulu que la vie soit une envolée lyrique de chaque instant, une tragédie magnifique, une épopée tissée de grands et sublimes sentiments élevant l’individu au-dessus du vulgaire. À son niveau individuel des choses, la ComédieFrançaise lui avait sauvé la vie, cela lui avait donné l’illusion d’échapper à sa condition et cela aurait pu être pire, ai-je souri dans le métro (je n’avais jamais considéré les choses sous cet angle). On n’hérite pas que de misères, me suis-je dit en me levant de mon strapontin pour laisser entrer un flot de passagers dans le wagon. Sans doute ma mère était-elle une perpétuelle source d’angoisses et mon père ne m’avait-il jamais donné le sentiment de s’occuper de moi, mais mes parents n’étaient pas racistes. Ils n’étaient pas antisémites. Pas même de loin. Ils avaient échappé aux tares communes. Ils se fichaient même de l’argent. Ils avaient leurs défauts, leurs problèmes, leurs limites, une sexualité un peu trop exubérante à mon goût, mais ils avaient du cœur. Ils étaient généreux. Ils étaient des gentils. Ils étaient trop gentils, ai-je même longtemps pensé. Comme on en veut aux victimes plutôt qu’aux bourreaux.

J’ai ensuite songé que mes parents étaient des enfants de la guerre, de la Libération (des mœurs aussi) et du jazz. Ils avaient aussi le sens de l’humour : née un mois d’octobre, ma mère aimait dire qu’elle était née sous le signe de la balance-toi du cinquième étage. Fallait bien rire aussi, entre deux drames. Personne dans ma famille n’avait été collabo. Fait prisonnier en juin 1940, mon grand-père paternel avait tiré quatre ans dans un stalag. Tandis que son père, instituteur, était ouvertement anticlérical et volontiers libertaire. De nos jours comme hier, ce sont des choses qui comptent. Spécialement pour un enfant. Il ne part pas dans l’existence chargé comme une mule de culpabilité, de peste et de choléra. À mon niveau individuel des choses, ma culture ne fut à aucun moment celle de la haine ou du mépris.

Climatiquement, ma culture est tempérée, ai-je encore songé, peut-être parce que j’étouffais dans la rame (plus que onze stations !). Je crois dur comme fer qu’il fait beau l’été et qu’il fait froid l’hiver et qu’il existe des saisons intermédiaires qui mènent de l’une à l’autre et qui, en durée, valent autant qu’elles. On ne passe pas du chaud au froid et du froid au chaud en un clin d’œil et je n’imagine aucun changement qui ne prenne un certain temps et ne possède ses propres couleurs, au point que toute rupture du jour au lendemain m’a toujours paru contre nature. Spontanément, j’ai tendance à croire que rien n’arrive sans qu’un printemps ou un automne l’annonce. Sans que cela soit modulé et progressif, presque imperceptible. Je n’imagine pas non plus des froids polaires et des chaleurs extrêmes, je n’y suis pas du tout préparé. Je me souviens combien la canicule de 1976 surprit et indisposa tout le monde. Je penserais intimement autre chose si j’étais né au Spitzberg ou au Sahel. Ou à une époque où le temps se réchaufferait et ce serait catastrophique.

J’ai également songé (ça s’entassait de nouveau sévère dans le métro et je n’en revenais pas de découvrir soudain comment j’étais devenu moi-même sans m’en apercevoir) que ma culture était citadine. Ce qui veut dire nul lien avec les animaux, sauf domestiques. Pas de fleurs, sauf au balcon. Aucune relation avec les arbres, sauf les marronniers et les batailles de marrons qui ponctuaient chaque rentrée scolaire. Pas de mer ni de campagne, sinon pendant les vacances, de façon exceptionnelle ; je n’ai découvert la montagne que vers l’âge de trente-cinq ans et, face à cette immensité éblouissante, j’ai soudain éprouvé la nostalgie de l’homme que j’aurais pu devenir si j’avais passé mon enfance dans la chaleur conviviale que créent le froid extérieur, la rudesse des conditions de vie, la pureté des cieux et la beauté immaculée de la nature à perte de vue.

À la place : la ville. Pas n’importe laquelle : Paris. Je suis parisien. Je suis les rues de Paris, grandes et petites. Ses avenues et ses boulevards. Ses immeubles haussmanniens, ses galeries marchandes, ses drugstores, ses cafés et ses brasseries, ses boutiques, le trafic. La saleté. La pollution. Les marronniers. L’exiguïté des appartements, mais au sein de la plus grande ville de France et j’ai songé que cela avait été particulièrement vrai dans mon cas puisque je n’avais pas eu une chambre à moi dans mon enfance : mon frère et moi partagions la même, où nous dormions dans des lits superposés (moi en dessous), jusqu’à ce qu’il quitte la maison à l’âge de seize ans et, dans cette promiscuité de chaque instant qu’accentuait encore le fait que la salle de bains se trouvait dans notre chambre (un simple paravent la dissimulait aux regards mais on entendait tout), c’était plutôt dehors que je trouvais un peu d’intimité. Dans les rues que je gagnais paradoxalement le droit d’être seul. D’être enfin libre et Paris comme mon espace vital. Mon lieu à moi. Paris et ses voitures dans tous les sens. Ses autobus (à impériale à l’époque, que l’on pouvait prendre en marche, en sautant d’un bond sur la plateforme). Ses bouquinistes. Son périphérique. Ses bords de Seine. Ses ponts. Ses péniches. L’île aux Cygnes. Ses millions de gens partout. En costume-cravate, en robe légère, en boubou, avec ou sans parapluie. Se bécotant parfois sur les bancs publics ou picolant grave. Dormant sur des cartons. Et le métro sous la terre, avec ses sièges en bois au début, ses wagons verts et ses wagons rouges pour les premières classes et on pouvait ouvrir les portes entre les stations. On pouvait donc franchir l’espace de façon souterraine ? Intellectuellement, cela m’est resté… Pour le reste, pas d’horizon, la vue sans cesse bouchée par les immeubles, coupée, butant et rebondissant sur les obstacles. Mais le ciel très présent cependant. À l’aplomb de soi. « Sous le ciel de Paris s’envole une chanson. Sous le ciel de Paris marchent les amoureux. » Les toits de Paris ! Les toits en zinc et les zincs où boire un verre. Les perspectives bitumées. Et du bruit partout. Du bruit tout le temps. Les klaxons. Les pétarades. Les camionnettes de livraison. Les sirènes des ambulances, des pompiers, des flics. Les types qui s’engueulent pour une place de stationnement. Les camelots qui avalent tout cru des grenouilles entières. Les crottes de chiens et les pigeons. Les camions poubelles. Et le calme parfois. Un calme étrange. Le dimanche. Dans certaines rues. La ville tout à coup alanguie. Au ralenti. À l’arrêt. Comme retenant sa respiration. Ville morte. Le calme mais pas le silence. Jamais le silence. En revanche, les nuits brillantes et colorées et aimantées et louches. Paris by night. Les cinémas et les bars. Les vitrines illuminées. Les décorations de Noël. Les monuments chargés d’histoire. Les musées. Les squares. Les petites places avec des fontaines Wallace. Les kiosques à musique. Les palissades des travaux. Les échafaudages. Les travaux en veux-tu en voilà. Des grands jardins aussi. Avec des statues. Et des quartiers comme des villages. La cité faite de mille petits cantons. Les Arabes du coin ouverts la nuit quand tous les autres magasins sont fermés. Les couleurs dorées auréolant les façades certaines après-midi, en automne ou au printemps, rendant la ville toute douce et tendre. Ville aux doigts de rose. Ville de rêve. La magie des matins, très tôt, en été, à l’aube, quand les rues sont encore désertes et que passent les camions de la voirie. Ou même l’hiver. Lorsqu’il fait beau et froid et que la lumière éblouit, comme sur la lame d’un couteau. Il est cinq heures Paris s’éveille. Et puis la pluie, en novembre, si triste qu’elle met le moral dans les chaussettes. Ville larmes alors. Ville chagrin. Ville mauvaise. Retorse. Radio Paris ment, radio Paris est allemand. Mais dans tous les cas le sentiment que Paris vaut bien une messe. Que Paris est magnifique. Qu’elle est une grande dame. Une bonne fille. Une catin. Une pauvresse. Une fée. « Une blonde qui plaît à tout le monde. » Une Mistinguett. Musique gaie et forte. Mouvement et vitesse. Source d’excitation. Peuple et faune. Jungle avec ses pièges, ses animaux féroces, ses apaches et ses points d’eau où s’abreuver à la tombée du jour, ses défilés de la Bastille à République où croire qu’ensemble on est une force. Ville mémoire. Lieu des révoltes et des barricades. « Paris mai mai mai, Paris mai. » Ville peur aussi. Le danger à tout moment. Dans tous les cas la possibilité de se perdre, de voyager, de circuler avec l’impression de n’avoir de comptes à rendre à personne. De devenir heureusement anonyme. De jouir d’un territoire immense. De faire ce qui plaît. D’aller à l’aventure.  De faire des rencontres. Les filles. Les femmes. Les Parisiennes. La rue Saint-Denis et les contre-allées de la porte Dauphine. De l’avenue Foch aussi. De la place de l’Étoile. Et des labyrinthes. Des passages. Des panoramas. Et la Seine. Qui se la coule douce, ou pas. Coupe d’ouest en est la poire en deux. Déborde parfois sur les berges. Devint rouge à la SaintBarthélemy et à Charonne. Noya le Zouave du pont de l’Alma. On est d’un bord ou de l’autre. De la rive droite ou de la rive gauche. La droite signifiant ici le nord et la gauche le sud. Cela m’a toujours fait sourire. Cette confusion dans tous les sens. C’est le fleuve qui donne son vocabulaire à la ville et l’air n’est pas le même sur chaque rive. Il passe du gras au rêche, c’est selon. On le ressent physiquement. Par-dessus tout le sentiment puissant, presque génétique, d’habiter la capitale et de se croire le centre du monde, au cœur de tout, là où ça bouge. Et mon agacement depuis toujours que les provinciaux y montent pour profiter d’elle et, dans son dos, lui cracher dessus. Sans rien lui rendre de ce qu’elle donne. Et même s’ils n’y montent pas.

Je suis d’une ville que tout le monde déteste en France, ai-je noté, pour ne pas l’oublier.

Comme disait l’autre (Balzac), « Les femmes que Rubempré aimait en province, il ne les aimait plus lorsqu’il les retrouvait à Paris. »

Quoi d’autre ? ai-je songé, contraint de reculer tout au fond du wagon parce qu’une nouvelle fournée de gens venaient d’envahir la rame. À verser au Dossier ? Puisque à la fin, j’ai rompu avec S et que Julien s’est pendu avec la ceinture de son pantalon.

Niveau 4

Il ne restait plus que huit stations lorsque j’ai réalisé que j’étais un pur produit de la France giscardienne. Du choc pétrolier et de la fin des Trente Glorieuses, cette parenthèse économique enchantée dont on ignorait à l’époque qu’elle était une fiction : on croyait que cela durerait toujours. Mais vint le choc pétrolier et, dans son sillage, la « chasse au gaspi » qu’accompagnait le slogan « En France, on n’a pas de pétrole mais on a des idées » et je n’ai jamais douté que je pouvais remplacer le mot pétrole par celui que je voulais. Alors que la droite était au pouvoir depuis quarante ans et que les intellectuels étaient de gauche, selon une répartition des rôles aux petits oignons. Telle était l’eau du bocal à l’époque et je barbotais allègrement dedans – comment faire autrement ? J’étais programmé pour ne jamais acheter Le Figaro mais Libé et La Gueule ouverte, comme une évidence. Pour préférer des musiques qui ne passaient jamais au hit-parade de Jean-Loup Lafont sur Europe 1 ou chez les Carpentier à la télé, comme un antidote aux niaiseries commerciales inlassablement matraquées et ciblant la jeunesse comme si elle était le marché de la stupidité et de la vieillesse. Pour battre le pavé et manifester dans les rues contre franco et l’apartheid, contre le nucléaire et les prisons, contre la marée noire de l’Amoco Cadiz (1978), contre tout. Contre la réforme Haby (1975) qui instaura le collège unique (déjà ce mot : « unique », déjà ce programme) et voulait sournoisement supprimer l’enseignement de la philosophie dans le secondaire – ah les salauds ! J’avais quinze ans et j’étais super-mobilisé. J’étais un gosse bien nourri, bien mignon, hyper-chevelu, qui avait toujours vécu dans un environnement prospère et qui en demandait cependant toujours plus, inconscient de la chance qui était aussi la sienne parce qu’il n’avait jamais eu à se priver, jamais eu à se battre, oui, ai-je songé, je fais partie de la première génération qui n’a connu aucune guerre et qui a vécu dans le confort et l’opulence collective d’une société de consommation à son zénith, même lorsqu’on n’était pas particulièrement riche. En un mot, je suis un enfant de satiété, ai-je songé comme on se frotte soudain les yeux. Et même si les choses commencèrent économiquement à tourner vinaigre et à se gâter socialement au moment où j’atteignais l’âge de la puberté (sic), cela ne m’affecta pas réellement : le pli était pris ! Ce qui était en train de devenir le chômage de masse était un phénomène trop récent pour transformer ma foi en l’avenir en souci apeuré du lendemain. Tu es parti plein d’optimisme dans l’existence et tu n’as jamais pu voir les choses autrement, ai-je lentement hoché la tête. Contrairement à ta fille, dont la culture est celle de la crise et qui s’en va maintenant dans l’existence pleine de pessimisme, ai-je grincé dans le métro en découvrant encore un peu plus comment j’étais devenu qui j’étais sans m’en apercevoir – et les autres itou.

Ce qui fait que j’ai été la jeunesse cherchant à mériter un bonheur qu’on lui servait tout standardisé dans le bec avant même qu’elle eût faim. J’ai été la jeunesse dorée se payant le luxe de cracher dans la soupe parce qu’elle n’avait aucun défi à relever qui ne fût son propre ennui et pour que les choses soient claires, ai-je pensé en me redressant imperceptiblement dans le métro, j’ai été la jeunesse de France refusant de collaborer. Voilà. La France avait été collabo et pas moi. Jamais ! Hors de question ! La collaboration, c’était mal. C’était le mal français. On me l’avait assez répété. Sur tous les tons. Je ne savais que cela. Je ne savais rien d’autre. Cette honte de la nation : elle ne passerait pas par moi. Certainement pas. On ne devait pas collaborer. Avec le pouvoir ou à ce qui y ressemblait. À aucun moment. À aucun prix. C’était interdit. C’était un message très facile à mémoriser. Il y avait ceux qui collaboraient et il y avait les autres. Les bons étaient ceux qui résistaient et les méchants étaient les collabos. Ce n’était pas plus compliqué. Dans ces conditions, choisir son camp n’était pas choisir : c’était juste une évidence. À mon niveau individuel des choses, cela ne souffrit aucune discussion : il me revenait de payer une partie de la dette que le pays avait contractée. Je le devais. Je ne doutais pas qu’en 40, j’aurais été un résistant de la première heure – comment le contraire eût-il été possible ? Cela me semblait un minimum. Ne résistais-je pas présentement ? Ne manifestais-je pas contre la suppression de la philosophie dans le secondaire, traquant le bacille de la peste brune place Saint-Michel, Paris Ve, sous un beau ciel bleu ? J’y croyais sincèrement. Résister à tout prix et ne jamais collaborer : telles étaient les deux phares qui éclairaient ma route. Mes deux pôles magnétiques. Mes belles mamelles de Tirésias. Ce n’était pas négociable. Il y a des héritages qu’on ne peut pas refuser. Ils font de vous leur obligé. Ils sont la réponse à tout sans qu’il soit besoin d’y réfléchir et comme on se passe une main moite sur le visage, j’ai réalisé tout à coup l’ampleur qu’avait prise chez moi le mythe de la résistance, et l’horreur à la fois mécanique et viscérale qu’avait inversement engendrée le concept de collaboration, c’est-à-dire tout ce qui, de près ou de loin, ressemble au fait de se ranger du côté du plus fort, par peur ou par intérêt. J’ai mesuré, là, dans ce fichu métro, tout ce que ma vie devait à cette histoire de collaboration. Ce qu’elle lui avait sacrifié, respounchous compris. Ce que j’en avais fait, sans m’en douter ni le soupçonner. Comment je me l’étais racontée. Comment elle avait décidé de ma personnalité. Structuré mes choix. Ordonné et j’avais tout le temps obéi. À quel point je l’avais prise au sérieux, au pied de la lettre. Jusqu’à en faire une règle de vie. Un principe politique. Une éthique personnelle. Une raison d’être au monde. Une certitude de chaque instant. Une vocation. Un délire pur et simple, ai-je songé, en blêmissant dans le métro. Alors que cette culpabilité n’était pas la tienne, ai-je murmuré, soudain effaré dans le métro. Cette culpabilité n’est pas la tienne, non, elle appartient à la France, me suis-je répété, avec un sale goût dans la bouche. Avec le sentiment de m’être bien fait avoir. D’avoir en partie gâché ma vie et, au bout du compte, Julien s’est suicidé.

Putain de névroses collectives.

En sorte, ai-je songé, la grande histoire, comme on dit, croise toujours la nôtre. Elle nous affecte, même à distance, sans que nous nous en apercevions. Ai-je songé. En faisant un petit bruit avec la bouche.

Niveau 5

Quand on prend le métro, on prend le métro. On ne fait pas semblant. On file sur des rails et on n’y peut pas grand-chose. On est emporté. C’est ne pas prendre le métro qu’il aurait fallu. Mais il est trop tard à présent. Une fois la machine lancée, on ne peut plus l’arrêter. On suit le mouvement. On cahote pareillement. On est dans le métro et on va où il va. Sans savoir où exactement. Au bout de quel tunnel finalement.

Dans le wagon, je me suis décalé un peu (pardon madame…) pour regarder le plan du métro affiché dans un coin. J’avais un doute soudain. Je voulais vérifier si j’avais pris la bonne ligne. Quelle était la prochaine station ? J’ai réfléchi que je ferais définitivement mieux de descendre et de continuer à pied. Ça suffisait comme ça.

Je regardais le plan et je me suis rappelé que « raconter sa vie est à peu près aussi absurde que d’essayer de rendre compte d’un trajet dans le métro sans prendre en compte la structure du réseau. Le narrateur se fait simplement l’idéologue de son existence. » (Pierre Bourdieu).

D’un autre côté, « Nul de nous n’a l’honneur d’avoir une vie qui soit à lui. Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez ce que je vis ; la destinée est une. Prenez donc ce miroir et regardez-vousy. On se plaint quelquefois des écrivains qui disent moi. Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas ! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! Insensé, qui crois que je ne suis pas toi ! »

Bien bien bien, ai-je songé. Cela se saurait si j’étais Hugo, ai-je songé.

En attendant, cela me faisait quelque chose de découvrir de quels mots j’étais fait. Comment j’étais devenu à mon insu un type passablement récalcitrant pour des raisons qui m’étaient en définitive étrangères. J’en avais d’autres du même tonneau ? De toute façon, ce qui est fait, ai-je songé. Tu ne peux pas réécrire l’histoire. Mieux vaut en rigoler. C’est comique, en un sens. C’est toujours bon à savoir.

Le métro repartait et moi dans la même direction que lui. Moi rigolant maintenant de m’être cru à l’adolescence le gardien anonyme de l’histoire. La fin du linge sale. La joie ressuscitée de la jeunesse. Sa fierté retrouvée. La possibilité d’un lyrisme de nouveau en marche contre un destin oublieux, béat, amorphe, coupable et écrit d’avance. Etc. Mais quoi ! La culture était de gauche à l’époque, j’étais de gauche, donc j’avais raison. Ce syllogisme me tenait lieu de catéchisme. Comme dit l’autre (Jean-Pierre Le Goff), c’est à cette époque que « l’idée de la culture s’est mise à tenir lieu de culture » et veux-tu que je répète ?

Pour ma part, je ne me posais aucune question à l’époque. J’étais un contestataire-né ! Je l’étais les yeux fermés. La société était dégueulasse, elle était comme les côtes bretonnes souillées de pétrole, elle était bourrée d’amiante qui filait en douce le cancer aux gens, elle était la droite aux affaires depuis 40 ans, la droite dans toute son arrogante splendeur et, bon dieu, à quinze ans, je n’en pouvais déjà plus de cette société « avec sa manche droite, avec sa manche gauche, avec ses pâles oraisons, ses hymnes cramoisis, sa passion du futur, sa chronique amnésie », chantait crescendo Nougaro et moi avec lui. Moi m’époumonant sur le 33 tours que mes parents possédaient et qu’en leur absence j’écoutais à plein tube sur leur tourne-disque pourri de marque Brandt et j’ai songé que je me rappelais toujours les paroles. Je me les rappelais très bien. Je pouvais là, tout de suite, les beugler dans le métro et cette pensée m’a fait sourire. N’empêche ! Je voulais, moi aussi, « savoir si l’homme a raison ou pas ». Je m’offusquais du pouvoir en place qui détenait tous les pouvoirs et qui régnait sans partage, faisait cause commune avec les dictatures qui opprimaient les peuples et « enfermaient des gens pour libérer les prix », comme disait si bien l’autre, qui le paya de sa vie (Eduardo Galeano). Comme si l’ignominie stalinienne justifiait tout et, bon Dieu, combien de fois ne me suis-je pas entendu dire que si je n’étais pas content, je n’avais qu’à aller en URSS ! C’était systématique. C’était l’argument massue. Le seul à vrai dire. Aujourd’hui, on m’opposerait que je fais le jeu des terroristes islamistes. C’est toujours la même histoire. Mais je ne voulais pas aller en URSS, je ne voulais pas du goulag ni de la bureaucratie stalinienne, j’avais lu Le Zéro et l’Infini, j’avais vu L’Aveu, je n’avais aucun doute sur le fait que c’était pire là-bas, non non non, je voulais que le monde change ici et maintenant, je voulais que les choses s’améliorent pour nous tous, je n’en pouvais plus de cette société qui donnait d’une main et qui reprenait deux fois plus de l’autre, je voulais que cesse l’oppression, je voulais que ma mère arrête de se jeter par la fenêtre – hein ?

Serré comme une sardine dans le métro, je n’ai pu m’empêcher de sursauter à cette pensée et le type qui me collait a vaguement protesté. Ta gueule, ai-je sifflé intérieurement. Bon dieu. Ma mère. Je n’avais jamais fait le lien. Pas aussi directement. Merde alors ! Ma mère. Bien sûr qu’elle avait quelque chose à voir là-dedans. Bien sûr qu’elle était centrale à mon niveau adolescent d’engagement politique (car il faut bien avoir une raison personnelle de s’en prendre à la société, ai-je griffonné à toute vitesse dans mon carnet, coincé contre la vitre. Cela ne tombe pas du ciel. Et cela vaut aussi pour ceux qui la suivent comme des moutons. Les Français qui disent aimer ou détester la France, ils ne parlent pas de la France mais de tout à fait autre chose, ai-je souligné deux fois rageusement). Ma mère ! Mais oui ! Ses tentatives de suicide. Ses humeurs massacrantes. Son désespoir exalté. Son amour dévorant. Et ma colère, immense, qu’elle me l’impose. Mon angoisse, immense, qu’elle se jette de nouveau par la fenêtre. Mon impuissance, immense, de ne pouvoir l’en empêcher. Mon envie de tout foutre en l’air venait de là. Ma rage ne venait pas de la société mais de ma mère. De l’horreur que m’inspirait sa volonté d’en finir avec la vie. De mon impossibilité à la sauver. De mon sentiment, incandescent, durci jusqu’au plomb, qu’en se massacrant elle-même, elle me massacrait aussi. Elle m’abandonnait. Elle me rejetait. Elle n’en avait rien à fiche de moi puisqu’elle voulait mourir. Elle ne m’aimait pas comme elle le prétendait si fort, exactement comme la société broyait ses « enfants » et les dévorait et les vomissait. Les entraînait dans sa chute. Tout concordait ! La violence de ma mère et la violence sociale, c’était tout un. Je ne faisais pas le distinguo. Je tricotais les deux une maille à l’envers une maille à l’endroit. Ma soif de destruction, je la tenais socialement de ma mère et maternellement de la société. Mon sentiment de devoir être héroïque s’expliquait follement : il fallait que je le sois pour que ma mère, ma maman, cesse de se jeter par la fenêtre et quarante ans que cela durait. Quarante ans que la France souffrait en silence. C’était moi la France. Cela n’était plus supportable. Il fallait que le monde change. Il fallait que quelqu’un se lève et dise stop, ça suffit, puisque mon père ne réagissait pas, qu’il ne me protégeait pas, qu’il était lui aussi incapable de la sauver, comme James Dean dans La Fureur de vivre, lorsqu’il veut relever son père, veut que son père se mette enfin debout, devienne enfin un homme et les larmes m’étaient venues de voir à l’écran le fils désespérer de son père et avouer qu’il avait dramatiquement besoin de lui, lui avouer qu’il le haïssait d’être si faible, oui, il fallait que tout change, pour moi, pour tout le monde, pour ma mère, qu’elle aille mieux, que la société aille mieux et j’irais mieux alors, la torture cesserait, alors que j’avais très peu de chances de régler dans la lumière de la société l’angoisse qui m’étreignait dans le noir familial, et réciproquement (souligné trois fois).

En tous les cas, je n’avais aucune chance d’adhérer à une idéologie qui prônait le travail, la patrie et la FAMILLE ! Cette bonne blague ! Mais je l’ignorais à l’époque. Je confondais tout à l’époque. Je jugeais à mon aune et encore aujourd’hui, même le sachant, car la plaie ne s’est intérieurement jamais refermée et impossible de ne pas mettre sur le dos de la société un peu beaucoup ou passionnément de ce qui cloche chez soi, et cela m’a soudain sauté aux yeux dans le métro, oui, ai-je encore gribouillé à toute vitesse dans mon petit carnet comme si j’avais peur d’oublier et qu’il s’agissait d’une pièce importante à verser au Dossier, oui, j’ai toujours davantage craché mon petit fiel sur la société plutôt que sur le pouvoir, sur l’époque au féminin plutôt que sur l’État au masculin et me voilà bien avancé, ai-je dodeliné de la tête d’un air accablé. Il faudrait commencer par s’élucider soi-même. Ce serait un début.

Tu en penses quoi ?

C’est à Monsieur Gicle que je m’adresse (voir page 98).

Combien de stations encore ?

Tant que ça ?

Oh merde.

Niveau 6

Ah oui. Je suis né en 1960, l’année où les Kleenex ont commencé à remplacer définitivement les mouchoirs en tissu, au demeurant répugnants mais néanmoins plus hygiéniques, initiant un nouveau mode de consommation correspondant à un nouveau modèle économique de production. Car apparurent ensuite les stylos à bille (autorisés à l’école en 1965 en remplacement des plumes sergent-major et des encriers dans lesquels je jetais volontiers des morceaux de craie pour provoquer une jolie réaction chimique). Puis les briquets Bic (1973), les rasoirs jetables (1974), les appareils photo jetables (1980). C’est-à-dire que j’ai grandi en même temps que l’idée – nouvelle dans l’histoire de l’humanité – que lorsque quelque chose casse ou ne sert plus, on ne le répare pas : on le jette à la poubelle. Quoi que ce soit. Voici que les choses n’étaient plus faites pour durer mais pour être balancées après usage. L’obsolescence était désormais programmée et ce concept débordait évidemment les simples Kleenex. Il pouvait s’appliquer à tout. Aux idées. Aux sentiments. Aux individus. On commence par adopter des produits innovants et on réfléchit ensuite. On finit par devenir ce qu’ils font de nous. On devient leur chose.

Je ne dirai jamais assez à quel point ce fut une chance d’avoir eu 18 ans à une époque où la pilule contraceptive était en vente libre et où le sida n’était pas encore apparu. Ce fut, dans l’histoire amoureuse des Gaules, un moment béni entre tous, dont celles et ceux nés avant moi comme celles et ceux nés après moi ne peuvent pas avoir idée. Commencer sa vie sexuelle sans redouter d’avoir à le payer ensuite d’une façon ou d’une autre. Sans devoir prendre certaines précautions ni même y songer. Sans devoir se prémunir par avance ni vivre dans l’angoisse que baiser comporte par définition un risque (de se retrouver avec un marmot non désiré ou atteint d’une maladie mortelle), que baiser serait une question de vie ou de mort et, ainsi, y réfléchir à deux fois, à trois fois, à mille fois avant de prendre le risque, mais faire l’amour en toute liberté, en toute innocence, pour le plaisir, sans jamais songer à mal : ce fut fantastique ! Ce fut fondamental. Pendant une très brève période dans l’histoire de l’humanité, preuve fut faite que baiser n’était pas pécher. Que jouir sans entrave était réellement possible : cela appartenait aux amants. J’en suis, encore aujourd’hui, intimement convaincu. Mettre un préservatif ne fait pas partie de ma culture, ai-je noté dans mon petit carnet. Physiquement, mais aussi intellectuellement : je n’ai jamais compris qu’il faille mettre des gants. Le latex ? Connais pas.

Quoi encore ?

Vite !

Niveau 7

Par-dessus tout, ma culture est télévisuelle. Bien sûr qu’elle l’est ! Cela crève les yeux, me suis-je tapé le front. Je suis né avec la télévision. J’ai grandi avec elle. J’avais quatre ans lorsque l’ORTF fut constituée. Douze ans lorsque le générique de FR3 s’afficha pour la première fois et toute la famille était devant le poste pour célébrer l’arrivée d’une troisième chaîne, comme on assiste à une naissance, au miracle de la vie, à la découverte d’un nouveau monde. Je me rappelle lorsque mes parents acquirent un poste de télévision – un modèle portatif avec deux antennes qu’il fallait sans cesse orienter (et les enfants n’avaient pas le droit d’y toucher, cela coûtait cher, c’était beau, c’était luxueux, c’était magique, c’était la fête, c’était avec le plus grand soin qu’il fallait presser le bouton pour l’allumer et… fiat lux ! Voici que des images venues d’ailleurs s’animaient toutes seules et pas touche les enfants ! Oh malheureux ! Laissez faire papa ! C’est très fragile la télévision, il y a un « tube cathodique » à l’intérieur et le poste peut exploser à tout moment si on fait une fausse manœuvre, il peut imploser et ce mot, à lui seul, me terrifiait).

Aucun doute : ma culture est télévisuelle. À la maison, le poste devint un centre d’attention, un nouveau pôle magnétique, un enjeu pour savoir qui déciderait du programme à regarder. Chaque dimanche, toute la famille déjeunait devant Le Petit Rapporteur et nous nous mettions à table pile à l’heure. Comme un rituel. Un culte nouveau, juste après l’heure de la messe. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, voici que nous vivions à l’heure de la télévision. C’était comme si nous avions plein de nouveaux amis qui venaient manger à la maison et leur joyeuse conversation nous sauvait de la morosité ambiante. Elle détendait heureusement l’atmosphère. Au lieu de nous parler les uns les autres, voici que nous écoutions des types qui avaient l’air de bien s’amuser et je n’avais pas l’impression que nous perdions au change. C’était comme des instants de répit. Nous apprenions qu’il existait en France un patelin qui s’appelait Montcuq, dont on pouvait faire le tour, ce que nous n’aurions jamais su sans la télé.

Le soir, c’était plateaux-télé devant le poste installé dans la chambre des parents. C’était la dînette avec les restes du repas du midi, mes parents dans leur lit et, de part et d’autre, les enfants comme des chiens de faïence, chacun dans son fauteuil, mon frère à gauche et moi à droite. Vingt ans auparavant, pareille cène familiale eût été inimaginable, elle n’était même pas concevable et j’ai vécu ce changement de vie quotidienne où, après la radio, un nouveau média – un mass media diffusant le même message à tout le monde au même moment – est devenu le foyer de tous à l’intérieur de chaque foyer et, à la maison, ce ne furent pas que des mots : dans la chambre des parents, le poste prenait place devant l’ancienne cheminée, comme si c’était lui qui diffusait à présent la chaleur dans la maison, lui l’âtre désormais autour duquel s’assembler et, aux dernières nouvelles, l’espérance de vie a gagné dix ans en cinquante ans dans les pays industriels et dix ans : c’est, dans nos contrées, le temps que passe en moyenne un individu devant la télé au cours de son existence.

N’empêche, j’ai adoré l’arrivée de la télévision. Elle fut un splendide moyen d’évasion pour le gamin que j’étais. Une source quotidienne de découvertes. La possibilité d’entendre d’autres sons de cloche. D’échapper à la monotonie des conversations familiales, tellement étriquées par comparaison. À la télé, les gens disaient des trucs qui sortaient de l’ordinaire. Qui faisaient réfléchir. Qui sapaient l’autorité parentale lorsque je voulais que mes parents la bouclent pour entendre ce qui se disait de plus intéressant dans le poste. En sorte, ai-je songé en levant les yeux au ciel, tu as fait partie de la première génération de gosses qui ont vu leurs parents perdre tout prestige et toute crédibilité au profit d’une instance supérieure – car eux aussi regardaient le poste comme des enfants. Voici qu’ils n’étaient plus les adultes, mais devenaient ce que la télé faisait de nous tous, sans distinction. C’était très étrange. Ce fut inéluctable. Sans compter que les parents avouaient leur ignorance sur énormément de sujets télévisés et, à leur façon de réagir, les enfants découvraient avec surprise que leurs jugements étaient très relatifs. Je ne parle pas des débats ou des talk-shows, qui m’ont toujours ennuyé, consterné, déprimé, écœuré et, par parenthèse, je sais de source sûre une émission qui réunit des personnalités diverses et variées pour qu’elles débattent de problèmes faisant l’actualité et, parmi elles, il y a celui que les producteurs et l’animateur (mais c’est peut-être une animatrice) appellent entre eux : « le Con ». En référence au Dîner de cons. Sur le modèle du Dîner de cons. Je n’invente rien. Je préférerais ; mais non. Quand on sait ça, on comprend tout. On n’a aucun doute sur qui doit jouer les François Pignon, sans qu’il s’en doute, ce ne serait pas drôle sinon. Fermer la parenthèse. Non. Je parle des fictions. Je parle des récits. Je parle des sons et des images. Du fait que mon champ de vision n’était plus assigné à un seul point fixe, mais à une pluralité des mondes qui, pour être virtuels, n’en existaient pas moins terriblement. Voici que la vie de tous les jours semblait une chaîne parmi d’autres, mais plus insipide et moins rythmée, avec des dialogues super-mal écrits et j’imagine que jamais la télévision n’aurait pu pénétrer dans les foyers comme dans du beurre si la joie, l’intelligence et la vie régnaient dans les familles. On accuse les nouvelles technologies de bien des maux mais on oublie la situation qui a rendu possible leur succès, on occulte le contexte, on inverse les rapports de cause à effet.

Pour ma part, j’étais ravi qu’un truc aussi formidable puisse exister. Loin de me rendre stupide, la télé aiguisait mon esprit. Elle excitait mon imagination – et encore aujourd’hui ! En savoir autant que ce qu’en savait la télé, c’était déjà en savoir un peu plus que la moyenne. C’était se cultiver. Et je ne parle pas du rectangle blanc (à mon époque un rectangle) qui signalait les programmes que je n’avais pas le droit de regarder, parce que – quoi ? Loin de me détourner, cet interdit me rendait avide. Il m’indiquait la direction à suivre. Il m’incitait à regarder ce que, de moi-même, je n’eusse peut-être jamais regardé et ainsi guettais-je la moindre occasion, rendu lubrique par avance, dès que mes parents sortaient le soir. Que m’importait si la télévision était un monopole d’État : une fois qu’on le savait, on la regardait en conséquence. On faisait le tri. On prenait le meilleur et on rejetait le reste. On n’était pas forcé de tout voir à travers ses yeux. C’était de toute façon mieux que rien.

Ce n’est que bien plus tard que j’ai découvert que « le média est le message » et que les conditions modernes de production tendent à « éloigner tout ce qui est directement vécu dans une représentation » – mais il était trop tard alors.

Sur l’instant, je ne compris d’ailleurs pas ce que signifiait une telle phrase. Mais un jour, j’assistai à un match de boxe. À une réunion complète. C’était au Palais des Sports de Paris. Et je me souviens encore du réalisme des combats. Et pour cause : c’était la réalité ! Ah ah ah ! J’en étais venu à l’oublier. À ne plus voir les êtres et les choses qu’à travers la télé, jusqu’à faire de celle-ci l’étalon de ceux-là. Mais confronté en direct à ce qui se passait sur le ring : quel choc ! Voici que j’entendais les coups. Je les sentais. Je les recevais. J’en avais moi-même mal. Surtout, chaque round paraissait interminable. Cela qui me frappa le plus : la durée de chaque round, un round après l’autre. La perception de cette durée. Sa consistance. Sa vérité. Sur le ring comme à la télé, les rounds duraient pareillement trois minutes ; mais au bord du ring, cela n’en finissait plus. Cela semblait beaucoup plus que trois minutes. Cela devenait interminable. Voici que dans chaque direct, crochet ou uppercut donné et reçu, il y avait le poids de chaque seconde passée sur le ring. Ce n’était plus abstrait. C’était quelque chose qu’on éprouvait physiquement. C’était quelque chose que la télé ne restituait pas du tout et, au contraire, occultait. À force d’alterner à chaque instant les plans larges et les plans serrés, les zooms et autres mouvements de caméra, à force de monter la réalité comme si c’était son ring à elle, la télé faussait complètement son déroulement. Elle gagnait à chaque instant par KO. Trois minutes duraient soudain beaucoup moins que trois minutes. La télé n’accélérait pas seulement le temps : elle l’abolissait. Et, avec lui, la substance qui donne leur vérité aux êtres et aux choses. Il fallut que je voie de mes yeux un combat de boxe pour comprendre ce que je regardais quand je regardais la télé : non pas la réalité, mais la réalité au-dessus de laquelle planait son propre fantôme et quand on a vu une fois ce fantôme, on l’entend gémir et agiter ses chaînes à chaque plan. Et cela vaut bien sûr pour n’importe quel événement que retransmet la télévision.

Une autre fois. J’étais à la terrasse d’un café, à l’angle des rues de Gergovie et Raymond-Losserand, Paris XIVe. Il était environ midi. Lorsque sur le trottoir d’en face. Une espèce de remue-ménage. Des types courant soudain dans tous les sens, courbés en deux, se planquant derrière les voitures en stationnement. Ils étaient en blouson, jeans et baskets. Ils criaient des trucs à pleine voix. Portaient des brassards rouges de la police. Ils avaient des pistolets et ils tiraient apparemment sur des types qui venaient de sortir de la banque située juste en face. Lesquels répliquaient, waouh, ça canardait dans tous les sens. On aurait dit qu’ils jouaient aux gendarmes et aux voleurs. Ce n’était pas du tout crédible. Les coups de feu faisaient un bruit assez minable. Un peu comme du pop-corn. Cela ne ressemblait pas à des coups de feu. Pas de quoi en mourir ! Je n’en croyais pas mes yeux. Je ne savais pas ce que je voyais. J’avais tourné la tête pour voir si les autres clients avaient remarqué ce qui se passait juste en face, à même pas vingt mètres de nous ; mais il n’y avait plus personne. Ils s’étaient tous jetés à terre. Ils se planquaient sous les tables. Ils étaient cons ou quoi ? C’est à ce moment que j’avais réalisé que ce n’était pas un film. Qu’il y avait du danger. Que des balles volaient dans tous les sens. À ce moment-là seulement. Rétrospectivement, cela m’avait fichu un coup. Pourquoi les autres avaient-ils tout de suite compris ce qui se passait ? Comment savaient-ils que ce n’était pas du cinéma ? Comment avais-je pu confondre ? Il y avait eu deux morts lors de cette tentative de hold-up. Un des braqueurs, qu’on apercevait allongé par terre, entre deux voitures ; et un des policiers, apparemment leur commandant, qui semblait très énervé une fois l’intervention terminée : il courait partout, beuglait des ordres, refusait d’écouter ses collègues qui voulaient examiner la blessure qu’il avait à la tête ; mais il les écartait du bras, il disait que tout allait bien, il ne tenait pas en place et, d’où j’étais, on voyait qu’il était super-excité, complètement sur les nerfs ; c’était bizarre. Presque comique. Le journal m’apprendrait le lendemain qu’il avait une balle dans la tête et qu’il était décédé en arrivant à l’hôpital. Il était resté une bonne heure à gesticuler avec une balle dans le crâne, comme si de rien n’était, sauf qu’il était super-excité. À environ trente centimètres de là où j’étais assis, une balle s’était fichée dans l’un des montants en bois de la terrasse. Je ne l’avais même pas entendue siffler à mon oreille. Ce qui distinguait la réalité de la fiction, c’étaient les sons : ils étaient beaucoup moins impressionnants qu’à la télé. Rien ne m’était apparu d’ailleurs véritablement impressionnant. Pas même le corps allongé sur le sol, entre deux voitures. Tout s’était passé en quelques minutes. Cela avait semblé de bout en bout irréel. Et c’était cela finalement le plus impressionnant : cette façon qu’avait la réalité d’être si peu spectaculaire. Très en dessous de la fiction. D’être purement réelle. Ce paradoxe-là. Je me suis dit que je devais me méfier. À cause de la télé, mon appréciation des choses était terriblement surévaluée. Comme chantait l’autre (Gil Scott-Heron), « the revolution will not be televised ».

Dans le même esprit, j’ai déjà parlé ailleurs de ce journaliste. Lors d’un débat télévisé. Une fille avait débarqué sans prévenir sur le plateau pour accuser avec véhémence l’entreprise qui, en dépit de profits colossaux, avait fermé l’usine où elle travaillait pour la délocaliser à l’étranger. En plein direct. Sans y être invitée. Devant des millions de téléspectateurs. Une pudique interruption de l’antenne s’en était suivie. Puis le journaliste avait reparu à l’image. Pour s’excuser auprès des téléspectateurs (auprès de moi, donc) de cette interruption. Pour déplorer que la réalité ait fait irruption sur le plateau et c’étaient les risques du direct. Tels furent ses mots. Je me les rappelle très bien. « LA RÉALITÉ AVAIT FAIT IRRUPTION SUR LE PLATEAU. » C’était ça qui s’était passé. Merde alors ! J’avais bougrement compris quelque chose ce jour-là. À propos de la télévision. Mais aussi de la réalité : elle était ce qui faisait irruption dans le cours fictif des choses. Elle était contestataire, véhémente, ébouriffée, très en colère. Ce n’est pas moi qui le dis : c’est ce journaliste qui a vendu la mèche. Et si j’en parle de nouveau, c’est la preuve que cela m’a marqué.

Niveau 8

Mais l’histoire que je préfère, c’est celle que raconte Denis Lalanne, grand journaliste sportif et magnifique conteur du rugby : « J’ai compris, écrit-il dans sa biographie des frères Boniface, que nous avions changé de monde ce samedi de tournoi des Cinq Nations où le nez du grand Walter Spanghero fut mis à mal, une fois de plus, dans une mêlée ouverte. Cette péripétie était d’une telle banalité qu’elle ne méritait pas une ligne dans un article. Walter lui-même ne pensait plus à son nez une fois le match fini ; il pouvait toujours se moucher ; Cyrano n’avait rien perdu de sa superbe. J’ai eu du bol, rigola après coup ce monument du rugby français. Sans mon nez, je me prenais le gnon en pleine poire. Il l’avait échappé belle. »

C’était oublier que le match était retransmis en direct à la télévision. C’était une nouveauté. L’une des premières fois. Or, il se trouva un cameraman que le nez sanguinolent du grand Walter inspira ; lui ne le loupa pas ; il trouva fort télégénique de filmer le fameux appendice remis d’un coup dans son axe par les mains expertes du soigneur, comme on redresse un tort. « La France entière assista au miracle. La France entière frémit et porta la main à son nez. Au-dessus de la Loire, on crut avoir perdu la Bretagne et, en dessous, la Corse. » Le lendemain, la presse titrait : « Son pif a tenu bon ! » On ne parlait plus que de cette histoire de nez. Photos à l’appui. Du match, du rugby, des joueurs, des gestes, de l’esprit, il ne fut quasi plus question.

Ainsi une anecdote sans le moindre intérêt, absolument dérisoire, devint-elle le sujet du jour parce qu’elle avait crevé l’écran, comme on dit fort mal à propos de ce qui renforce justement le pouvoir des écrans ; chocs, comme on dit encore, les images avaient complètement occulté la portée véritable du match. Elles déformèrent la vision d’un ouvrage collectif, elles anéantirent l’histoire en direct, lui substituant une autre totalement inventée et dérisoire. Ce fut doublement préjudiciable : non seulement tout le monde se mit à parler de ce qui n’avait aucune importance, mais tout le monde oublia ce qui en avait. Ce fut le début de quelque chose et la fin de quelque chose. Et le pire, raconte Lalanne, c’est que les journalistes de la presse écrite se mirent par la suite à regarder les matchs à la télévision en même temps qu’ils les suivaient depuis les tribunes, afin de s’assurer que ce qu’ils voyaient sur le terrain coïncidait avec ce que le public voyait à la télé. C’est-à-dire qu’ils ont commencé à se conformer au point de vue de la télévision, même s’ils voyaient tout à fait autre chose de leurs propres yeux. « Comme celui de Cléopâtre, conclut mi-figue mi-raisin Lalanne, le nez de Spanghero avait changé la face du monde. »

On ne sait ce dont on souffre qu’une fois qu’on est malade.

Malgré tout, la télé est allumée en permanence chez moi. C’est comme un tic. Une façon de me tenir en alerte. Chacun fait ce qui lui plaît ; mais ceux qui ne regardent pas la télé, je me dis qu’ils ferment simplement les yeux. Qu’ils détournent le regard. Ils éteignent la télé et peut-être ont-ils l’impression d’avoir éteint le monde ; mais ils n’ont éteint que la télé. Ils ne font que cacher ce sein. Ils se sont juste coupés du problème et, ne le voyant plus, ils pensent qu’il a disparu. Ce qui s’appelle faire l’autruche. Grand bien leur fasse. Mais pensent-ils vraiment que c’est la télé l’ennemie et qu’en la bazardant, la vie peut redevenir ce qu’elle aurait dû rester si cet engin de malheur n’avait pas été inventé ? Qu’ils le veuillent ou non, la télé domine la vie moderne. Elle a gagné ! Elle est la culture dominante. Qu’on la regarde ou qu’on ne la regarde pas. Que ce soit sur un téléviseur et maintenant sur Internet. Jamais les écrans n’ont exercé une telle emprise. Ils sont partout. Ils sont ce qui transmet la culture et la fabrique en même temps. C’est au point où tout le monde semble répéter ce qu’il a vu ou entendu à la télé, mais en moins bien. Même ceux qui ne la regardent pas parlent à partir d’elle, de façon virale, sans s’en douter. Ou c’est elle qui parle à travers eux. Ou c’est moi qui regarde trop la télé. Je ne sais pas. Comme chantait l’autre (Alain Bashung) : « Non mais t’as vu ce qui passe / J’veux le feuilleton à la place. »

En attendant, je peux dire que j’ai vécu ce moment historique où la civilisation de l’image a peu à peu supplanté celle du livre, la télé tenant ici le rôle que l’imprimerie tint en son temps. Le hasard a voulu que je me trouve à cette croisée des chemins et mon histoire personnelle s’en est profondément ressentie. Elle s’en ressent encore. Même si l’idée (et l’expression encore plus) me déplaît, je suis « un enfant de la télé », ai-je songé en croisant mon reflet déformé dans la vitre du métro. C’est-à-dire que la télé me relie à mon enfance, quand tous les autres fils ont été coupés. Elle est sa nostalgie. Sa revanche aussi : nul ne peut plus me dire d’aller me coucher au moment où les images commencent à devenir intéressantes. Je peux voir aujourd’hui ce que je n’avais pas le droit de regarder quand j’étais gosse. Comme si persistait en moi le sentiment d’avoir raté quelque chose d’important à l’époque. C’est comme la corbeille de pain à table : il faut impérativement qu’elle se trouve à ma portée parce que, de ma vie, je ne veux plus jamais avoir à demander à mon père s’il aurait l’exquise amabilité de me donner « un petit morceau de pain », s’il lui plaît, Monseigneur. Notre existence est le jouet d’obscurs, de minables et d’enfantins petits dédommagements et, en tous les cas, la mienne l’est.

J’ai noté (vite ! vite !) que c’était peut-être un avantage d’avoir vu arriver la télé : on sait qu’elle n’a pas toujours été là. On a un certain recul. On se rappelle qu’il y eut un temps où la télé n’existait pas – et pourtant, on vivait. On n’était pas des singes. On n’était pas des débiles mentaux. Eh oui. J’ai le souvenir d’une vie avant la télévision – et cette vie n’était pas en noir et blanc. Ce que ma fille a beaucoup de mal à concevoir. Pour elle, la télé existe depuis toujours, elle était là à sa naissance, elle lui est aussi naturelle que les oiseaux dans le ciel, les arbres à la campagne, les magasins de fringues et le Coca-Cola. Elle a beau savoir que la télévision est une invention récente, elle ne peut pas imaginer un monde sans télévision. Cela dépasse son entendement. Même si elle sait que c’est faux, Adam et Ève devaient déjà regarder la télé, car le présent écrase tout le passé connu. En sorte, les jeunes gens sont les meilleurs alliés de l’évolution des choses : ne connaissant que le monde dans lequel ils sont jetés, ils le valident tel qu’il est. Ils partent de lui, comme on part de zéro. La jeunesse n’éprouve aucun sentiment de perte et ainsi élimine-t-elle sans s’en douter toute résistance, toute mémoire. C’est la jeunesse qui tourne les pages de l’histoire et sans le juvénile concours de ma génération, la télévision n’aurait jamais triomphé comme elle l’a fait et Julien serait peut-être encore en vie. Combien de stations encore ?

Ma fille se rappellera un jour qu’elle a grandi avec les téléphones portables et Internet ; avant de s’apercevoir que c’est elle qui fit plutôt grandir le monde dans lequel elle se trouve et quelque chose d’important lui apparaîtra peut-être alors.

Et l’art ? ai-je songé tout à coup (toujours dans le métro). Sûr qu’il n’est pas celui des siècles passés, ai-je songé. Le beau ? L’idée du beau ? Les beaux-arts ? Pfffffff. Du passé révolu ! Ce n’est plus le sujet aujourd’hui. Fuck la tradition. Je suis contemporain de l’art contemporain, ai-je songé, sans trop savoir ce que cela signifiait. En me disant que je n’y connaissais pas grand-chose mais que l’art est toujours celui de son temps et, dans le métro, je me suis rappelé que j’étais là quand la pyramide du Louvre, quand les colonnes de Buren, quand le homard géant en aluminium ou le « vagin de la reine prenant le pouvoir » au château de Versailles, comme une volonté toujours plus acerbe de mettre les pieds du présent dans le plat du passé, un désir forcené d’en finir avec lui, comme s’il faisait peur. De le ridiculiser et, ainsi, de se croire tout-puissant. Art du sarcasme. Art qui dit merde à celui qui le regarde. Art qui se flatte de créer la polémique. Art à l’image de l’ultralibéralisme : aussi scandaleux, arrogant, imbu de soi et désinvolte que lui. Ne profitant qu’à lui. Son élitisme à lui et, à la fin, un requin dans du formol atteint douze millions de dollars. Art nihiliste, ai-je songé. Le nihilisme fait art, ai-je noté avec un point d’exclamation. Dans le droit fil d’avant-gardes prestigieuses, mais sans le contexte qui était le leur, ai-je souligné trois fois dans mon petit carnet. En songeant qu’il y a un siècle, dire merde à la beauté signifiait dire merde à l’académie, signifiait besoin d’indépendance, signifiait la VIE (souligné). Cela avait un sens de vouloir détruire l’académisme quand l’académisme régnait alors sans partage, fixant les canons éminemment bourgeois du beau et du laid jusqu’à dire qui avait le droit d’exposer au Salon et qui en était interdit, faisant régner une telle oppression sur les arts, un tel mensonge, que la volonté de détruire ce mensonge avait paru à l’époque non seulement légitime mais vital. Mais nous n’en sommes plus là, ai-je songé. Aujourd’hui, c’est le nihilisme qui est devenu académique. C’est le marché qui fixe les prix et qui fait tonner ses canons de la beauté, jusqu’à faire régner un mensonge non moins mortel. Et le plus rigolo, ai-je songé, c’est que cet art marchand pense mener un combat salutaire contre l’académisme, comme si l’académisme était encore l’ennemi à abattre. Comme si ce n’était pas lui à présent l’académisme. Ah ah ah, ai-je ricané dans ma barbe dans le métro. Tout est à recommencer, ai-je noté. Quiconque est sincèrement contre le mensonge doit savoir s’il en rajoute une couche ou s’il en ôte une, ai-je noté à toute vitesse en vérifiant que S ne lisait pas par-dessus mon épaule. En me disant que j’exagérais et que je jugeais l’art contemporain à partir de son pire côté. En songeant qu’à ce rythme, ce n’était pas demain la veille que j’allais rompre avec S.

Je voudrais gagner du temps et reculer au maximum le moment où les événements devinrent inéluctables et où Julien en mourut que je ne m’y prendrais pas autrement.

Niveau 9

J’ai regardé les gens (dont je fais partie) dans la rame. Collés les uns aux autres, nous tressautions tous ensemble aux mêmes trépidations du métro et c’était grotesque. Nous étions ridicules. Des pantins embarqués dans la même galère ! Avant le métro aussi, il y avait eu une vie ! Avant la révolution sexuelle, les gens faisaient l’amour. Ce que j’ai mis un moment à réaliser, ai-je songé. Ne rigole pas ! J’ai longtemps cru que le sexe datait de la fin des années 60. Auparavant, ce devait être l’enfer. La chair devait être terriblement triste. Les gens ne baisaient que pour procréer. Ou bien ils restaient chastes et frustrés toute leur vie. Je ne savais pas trop. En tout cas, ils subissaient une telle censure qu’ils ne devaient pas rigoler tous les jours et heureusement que la révolution sexuelle avait eu lieu. J’étais, à n’en pas douter, un enfant de la libération des mœurs. C’était avant de tomber (peu importe comment, je n’en suis pas fier) sur un jeu de cartes représentant les fresques érotiques de Pompéi (qui, interdites au regard, circulèrent longtemps sous le manteau, comme un secret ne devant pas s’ébruiter) et ce fut une espèce de choc. Une révélation. Waouh ! Les gens avaient l’air d’en connaître un rayon au premier siècle de notre ère, j’allais dire au premier sexe de notre ère. Ils n’avaient pas attendu la révolution sexuelle pour s’en donner à corps joie. Loin d’être complexés, ils semblaient au contraire franchement lubriques, drôlement avertis, pleins de friponneries dans tous les sens, vigoureux gaillards et belles affranchies mêlés et m’aurait-on menti ? Cela me donna drôlement à réfléchir. C’était avant de lire Histoire de la sexualité de Foucault.

Dans le même ordre d’idées toutes faites, j’étais à Berlin en 1985 et, par une belle journée de juin, j’avais entrepris de faire une incursion côté est, avec le sentiment vaguement inquiet de mettre les pieds en territoire hostile. De franchir l’une des portes de l’enfer sur Terre. Là où se trouvait l’archipel du goulag. Là où des missiles étaient pointés sur le « monde libre ». Comment était-ce de l’autre côté du mur ? Je craignais un tout petit peu le pire. J’avais presque peur de ne pas pouvoir revenir du côté ensoleillé de l’existence. Or, une fois passé le check point, quelle vision incroyable ! Quelle hallucination ! Car sur la rive de la Spree, allongés sur l’herbe ou sur des serviettes, des hommes, des femmes, des couples, se prélassaient voluptueusement au soleil. Ils bronzaient en maillot de bain. On se serait cru en été sur les bords de la Marne. On pouvait donc bronzer de l’autre côté du rideau de fer ? On pouvait prendre du bon temps ? Seul ou en couple ? C’était autorisé ? Le soleil brillait aussi au pays des soviets ? Je n’en croyais pas mes yeux ! C’était totalement inattendu. Je ne sais pas à quoi je m’attendais, mais certainement pas à des filles (jolies qui plus est, en bikini s’il vous plaît) offrant leur corps dénudés au soleil. Je pensais que les filles de l’Est ressemblaient toutes à des athlètes mi-hommasses mi-velues à force d’être gavées de testostérone. Cela contredisait tout ce que l’on m’avait raconté sur ce qui se passait de l’autre côté du rideau de fer, dans ce monde gris et fade et triste où les individus n’étaient pas autorisés à vivre libres et pas autorisés à vivre tout court. À l’évidence, le problème se situait ailleurs (même si je constatai plus tard que les Allemands de l’Est baissaient les yeux dès qu’ils croisaient un type en uniforme, ça ne loupait jamais, ils regardaient leurs souliers, ils avaient la trouille). N’empêche ! À mon niveau individuel des choses, je fantasmais sacrément la situation. À notre niveau individuel des choses dont on nous dit qu’elles sont comme ci ou comme ça, nous nous faisons très facilement avoir. Nous sommes incroyablement réceptifs à la propagande. Nos angoisses ne sont pas les nôtres. Nos peurs sont celles qu’on nous implante. Nos convictions sont des crédulités. Nous sommes des perroquets qui s’ignorent.

Et à la fin des types comme Julien se pendent avec la ceinture de leur pantalon à la poignée d’une fenêtre.

Niveau 10

Tu es un stéréotype. Voilà ce que tu es, ai-je songé, avec l’envie de sauter en marche du métro. Un STÉRÉOTYPE ! Merde alors. Tout ça pour ça ? On te l’aurait dit, tu ne l’aurais jamais cru. Et pourtant, tout parle à travers toi : tes origines, ta classe sociale, l’air du temps, les pires idées reçues, même le fait d’avoir eu huit ans au moment de Mai 68 dont, sur le moment, tu ne sus quasiment rien (sinon de vagues visions, le sentiment d’une ambiance bizarre, le fait de ne plus aller à l’école, comme un rêve brumeux et étrange). Si seulement j’étais né quelques années plus tôt, j’aurais participé à la fête, ai-je songé, agacé de me sentir à ce point comprimé contre la vitre du métro (mais en me félicitant de n’avoir pas d’odorat). Mais l’histoire ne m’avait pas attendu. J’étais venu au monde un poil trop tard. J’arrivais juste après la bataille. Je faisais partie d’une génération qui ne ferait jamais l’histoire car elle se situait dans l’un de ses creux et, par la suite, ai-je songé avec un pincement au cœur, je n’ai jamais été surpris de me trouver en décalage et de louper le coche : c’était normal. C’était ma modalité. J’aurais toujours un temps de retard. J’étais une espèce d’attardé. J’étais le fichu enfant d’un foutu siècle qui avait été ébranlé ; puis le silence était retombé, comme après Waterloo. Comme dit Musset au tout début du livre dans lequel il transpose ses amours avec George Sand et, pour la première fois, une histoire d’amour dévoilait tout ce qu’elle devait au contexte dans lequel elle se déroulait au lieu de faire croire à un absolu se déroulant sur une toile de fond et, deux points ouvrez les guillemets : « Alors s’assit sur un monde en ruines une jeunesse soucieuse, qui avait la faim sur les lèvres et la prostitution dans le cœur. L’amour était traité comme une illusion ancienne ; le mépris liait tout ; plus personne ne croyait en rien ; au lieu de l’espoir, chacun eut la frénésie, la rage, l’aigreur. Dans ce changement universel, la gaîté même avait disparu. » De l’après-Waterloo à l’après-68, il n’y avait pas si loin. Mais si j’avais loupé le coche de l’histoire, le désordre était encore dans l’air, le feu pouvait repartir. Et pas question de rater la prochaine occasion. Quand bien même la contre-révolution était en marche, je voulais rattraper le retard. Ce n’était qu’un début et le combat continuait. Je voulais qu’il continue ; j’avais une maman à sauver.

Mais nous n’étions pas tant que ça à oser nous lever en plein cours pour décréter un mouvement de grève et sortir à cinq ou six de la classe en passant, à la fois bravaches et dans nos petits souliers, devant le prof qui tenait notre destin scolaire entre ses mains et qui, une fois la grève terminée, se ferait un plaisir de nous le rappeler. Je me souviens néanmoins de l’un d’eux qui, désapprouvant pourtant notre attitude, obligea ceux qui étaient restés en cours à plancher sur « l’engagement politique et la lâcheté » – et il les nota très sévèrement. Cela me resta dans un coin de la tête, comme le sourire du chat du Cheshire.

Niveau 11

Personne ne lisait par-dessus mon épaule ? Okay. J’avais quinze et seize ans et je savais déjà tout. J’avais tout compris. Je voyais le fascisme partout, avec l’aplomb de celui qui s’exagère le danger pour se convaincre que son combat est grandiose, héroïque, crucial. Je pensais allègrement slogans (CRS SS. Sauvons les bébés phoques et les boat people. À bas les prisons. Vivent les minorités. Etc.). Ce genre de trucs marchait très bien sur moi. Vestimentairement, c’était encore plus évident. Je portais des jeans troués dont je retroussais soigneusement le bas ; mes Clarks bâillaient et je les rafistolais à l’aide de gros élastiques et avec de la colle à bois ; j’avais les cheveux longs, hirsutes, tout le temps échevelés, une super-tignasse, une vraie choucroute, comme si des idées folles de gauche me hérissaient en permanence, comme si j’avais la tête en feu et que des flammes me sortaient à chaque instant du crâne, comme Rimbaud dans le tableau de Fantin-Latour, quoique je ne connusse pas cette toile à l’époque. L’aurais-je connue, cela m’aurait conforté dans ma certitude que j’étais poétiquement du bon côté. Je l’étais capillairement. Des pieds à la tête, mon apparence affichait mon fier refus des conventions bourgeoises. À 15 ans, j’avais l’air d’un baba cool (oh seigneur !). Avec cependant une touche de grunge avant la lettre, parce que je n’aimais pas changer d’habits, mais alors pas du tout, au point que je pouvais porter les mêmes un mois d’affilée, voire davantage, sans que cela me pose problème, au contraire. De toute façon, je n’avais pas les moyens de m’acheter des jeans neufs lorsqu’ils étaient troués. Comme disait l’autre à propos de sa vieille robe de chambre, « La pauvreté a ses franchises ; l’opulence a sa gêne. » Les filles, elles, s’imbibaient de patchouli et s’habillaient de grands pulls aux manches trop longues ou de robes noires et violettes qui leur descendaient jusqu’aux pieds, comme Veronika dans La Maman et la Putain. Ce que l’on portait sur soi disait de quel bord politique on était. Sur quelle rive du Styx on se trouvait. L’habit faisait le rebelle. Il était un Manifeste à lui tout seul et pas la peine de lire Marx. C’était bien pratique. La politique était un look ou elle n’était pas et je m’enorgueillissais de porter des chaussettes dépareillées. Je voulais qu’on sache que je n’en avais rien à fiche de mon apparence et je me vêtais soigneusement en conséquence. Quand bien même la pensée me traversait parfois que je me conformais un peu trop conformément à un anticonformisme taillé sur mesure pour la jeunesse qui n’était ni prolétaire, ni des beaux quartiers. La fameuse coupe iroquoise des punks n’était-elle pas une invention de l’office du tourisme britannique ? Le bleu céruléa n’avait-il pas été décidé dans les hautes sphères de ceux qui designaient nos existences ?

Il n’empêche ! Ras-le-bol du conformisme ambiant. Assez du bleu céruléa. Vive la révolte ! Vive les rebelles ! C’était avant de découvrir qu’au commencement de la guerre d’Espagne, il y avait eu la rébellion de généraux nationalistes contre la République que les urnes venaient de porter au pouvoir. Le rebelle dans cette histoire, c’était franco. C’étaient les fascistes ! Cela me ficha un sacré coup. Quoi ? Les rebelles n’étaient pas forcément du bon côté ? Ce n’était pas si simple ? Merde alors !

En attendant, pas question d’avoir un poster du Che dans ma chambre (et quoi encore ! Je n’étais pas une groupie !). Pas question non plus de porter un foulard palestinien, comme c’était la mode d’en porter un à l’époque et précisément pour cette raison (et parce que j’étais consterné que l’on puisse encore s’en prendre à des Juifs, même si j’étais à fond pour que le peuple palestinien retrouve une terre dont il avait été évincé et pas la peine de me crier dessus). Mes intentions étaient pacifiques. J’étais un pacifiste. Je détestais la violence. Je ne croyais pas en elle. J’étais contre le fait de tuer des gens, de spolier des individus, de martyriser des êtres humains, pour quelque raison que ce fût – bon dieu, ma mère échappa de très peu en 1983 à l’attentat de la rue Marbeuf. Nous habitions au numéro 7 et la bombe explosa en face du numéro 33 et ma mère, ma maman, revenait de faire des courses et cinq minutes plus tôt elle aurait été déchiquetée, cinq minutes plus tôt elle faisait partie des 63 blessés. Ou bien elle aurait été tuée et cela aurait-il fait avancer les choses ? Le monde aurait-il été meilleur ? Cela ne suffisait pas que ma mère se jette par la fenêtre, fallait-il encore qu’elle saute sur une bombe ? C’était quoi le problème avec ma mère ? D’où cet acharnement ? Même si mourir dans un attentat aurait eu à mes yeux plus de prestige que de s’écraser cinq étages plus bas après s’être jetée par la fenêtre, aucune cause ne valait la mort d’un seul être humain car une fois qu’on en tuait un, on tuait tout ce qu’il était et tout ce qu’il pouvait encore être, on tuait son passé, son présent et son avenir et on tuait également tous ses proches. Sans compter qu’une fois qu’on avait franchi le pas, on ne pouvait sûrement plus s’arrêter, une limite était franchie et le moyen finissait par devenir le but ; mais quand j’argumentais en ce sens, les plus politisés me regardaient comme une merde au milieu de la piscine. Ils s’énervaient tout de suite. Impossible de discuter. Je ne comprenais rien à rien, me criaient-ils dessus. C’est la guerre, m’éructaient-ils au visage place Saint-Michel, Paris Ve, sous un beau ciel bleu. C’est l’État qui est violent. C’est lui qui a commencé. Notre violence est d’abord la sienne. Il faut rendre coup pour coup. Pas de quartier ! Un bon ennemi est un ennemi mort et fuck l’humanisme. Le pacifisme, c’est bon pour les bourgeois. C’est bon pour les curés. C’est un signe de faiblesse, etc.

Je ne répondais rien. Je me mordais les lèvres. Je n’en démordais pourtant pas. Lors d’une manifestation n’avais-je pas vu un petit groupe de cinq « autonomes » (on dirait « casseurs » aujourd’hui) casqués et masqués foutre la merde (avec succès) en tête du cortège, casser des vitrines et provoquer les flics, entraînant les plus excités d’entre nous à faire comme eux – oh cette euphorie de tout détruire, ces fraternités dans l’action, ces tachycardies ensauvagées, ce lyrisme de mettre le feu à des poubelles et d’allumer de grands feux de joie, ces façons enfantines de jouer aux cow-boys et aux Indiens, je ne le nie pas ! Même si je forçais un peu ma nature à ce moment-là. Car les exultations collectives, je les aimais surtout en musique. Comme dans Nation Time de Joe McPhee. Ou dans Pithecantropus Erectus de Charlie Mingus (la version enregistrée à Paris en 1970, qui dure plus de seize minutes et qui, découverte dans la discothèque de mes parents, me donna le sentiment exaltant que l’on pouvait librement s’en donner à cœur joie à plusieurs. J’avais alors dix ou onze ans). Or, dans la rue, quelque chose manquait. Ce n’était pas comme dans Out To Lunch !, disque à propos duquel Eric Dolphy se félicitait que « sur chaque morceau, tout le monde jouait en leader » ; Ornette Coleman, lui, disait que « la musique n’a pas de chef ».

En attendant, les choses avaient salement dégénéré lors de cette manifestation. Me carapatant à toutes jambes par les rues adjacentes pour échapper aux CRS et aux lacrymogènes, j’avais alors aperçu mes cinq autonomes qui se débinaient pareillement et je m’étais fait la réflexion que c’était bien la peine de détaler maintenant comme des lapins : je les imaginais plutôt aux avant-postes, avec ceux qui aimaient en découdre et n’attendaient que ça ; mais eux se barraient sans se retourner et je les avais suivis du regard tandis qu’ils cessaient soudain de courir et, sans plus se presser, se dirigeaient à présent vers une fourgonnette qui se trouvait garée un peu plus loin et, de mes yeux, je les vis taper contre la porte de la fourgonnette et la porte s’ouvrit aussitôt pour les laisser monter un par un et, avant que la porte ne se referme et que la fourgonnette ne démarre et disparaisse promptement dans la nuit, je vis, de mes yeux vis, l’un des types sortir un brassard de la poche de son blouson et le passer autour de son bras et c’était un brassard de la police. Vlan ! Les enfoirés !

Si j’avais eu un smartphone à l’époque, j’aurais filmé la scène et l’aurais illico postée sur les réseaux sociaux. Youpi ! Je l’aurais diffusée pour que tout le monde sache ! Hourra ! Dans la gueule des flics ! Sans m’apercevoir que je me débarrassais de cette information et, mine de rien, que je demandais aux autres d’en faire quelque chose. Alors que c’est à mézigue que cette information posait d’abord une question. À moi qu’il appartenait de prendre conscience de ce qu’elle signifiait et d’en tirer éventuellement certaines conclusions à mon niveau individuel des choses. À quoi bon alerter les autres si on ne s’alerte pas soi-même ? À quoi bon refiler la patate chaude si on est incapable d’en supporter la brûlure ?

Le lendemain, les médias ne parlaient que des « casseurs », comme s’il s’agissait du nez du grand Walter. Pas un mot sur nos revendications lycéennes. Ah les jolis médias ! Toujours à souffler dans le pire sens du vent. À concurrencer le pouvoir sur son terrain. Lequel n’était pas loyal. Lequel voulait manifestement la violence, puisqu’il n’hésitait pas à la provoquer. De quoi avait-il peur alors, s’il jugeait la violence préférable ? Pensait-il se rendre toujours plus nécessaire auprès d’une population découvrant soudain à quel point elle était sans défense ? Je compris quelque chose ce jour-là et, par parenthèse, qu’on ne me fasse pas dire que tout serait complot car tout n’est pas complot, non non non, il y en a qui font d’eux-mêmes le jeu de la répression, de bon cœur, sans qu’on le leur demande. Tandis que ce n’est pas parce que l’ouragan Katrina fut une « occasion en or » pour le secteur privé de réaliser des profits monstrueux à La Nouvelle-Orléans que ce sont ces charognards qui ont provoqué ce désastre.

Mais des complots ont tout de même lieu et de l’attentat de la gare de Bologne (2 août 1980, 85 morts et 200 blessés !) perpétré avec la complicité active des services secrets italiens pour justifier des lois d’exception applicables à tous, aux soi-disant armes de destruction massive ayant servi d’alibi à une guerre du pétrole (150 000 morts) dont nous payons encore le prix, on ne peut pas dire que les complots n’existent pas. Ceux qui voient des complots partout comme ceux qui n’en voient nulle part peuvent aller se rhabiller.

En tout cas, je sais ce que j’ai vu. Et ce fut un déclic. Comme j’étais naïf ! Je devais me rendre à l’évidence : la violence de quelques-uns convient aux pouvoirs en place. Elle les renforce (en temps de paix). Elle les légitime à leurs propres yeux et aux yeux de tous. Ce furent les immenses marches pacifiques qui donnèrent des droits civiques aux Noirs, même si Martin Luther King reconnut plus tard avoir été plus ou moins roulé dans la farine. Mais les choses avaient tout de même un peu bougé. Elles avaient bougé oui ou non ? Et je ne parle pas de la désobéissance civile qui bouta l’Anglais hors de l’Inde ou des grandes manifestations qui finirent par faire plier les États communistes. Inversement, les attentats à Paris du 13 novembre 2015 ont soudain fait croire que « Paris était une fête » alors qu’une seconde avant les attentats, Paris était la ville où l’on s’amusait le moins au monde, elle était la capitale où l’on faisait notoirement le moins la fête. Après les attentats, on a dit et répété qu’en mitraillant des terrasses de cafés, les terroristes s’en prenaient à un « art de vivre » que le monde entier (pourvu qu’il soit « libre ») nous envie ; sauf qu’en quelques décennies, le nombre de bistrots, dans notre beau pays, est passé de 200 000 à 35 000. Soit six fois moins. C’est-à-dire que notre « magnifique mode de vie » est terrorisé depuis très longtemps et, d’une certaine manière, les assassins n’ont fait qu’amplifier horriblement la tendance. Ils ont occulté un désastre déjà à l’œuvre et ils l’ont même innocenté en créant les conditions d’une amnésie temporaire et ainsi les attentats renversent-ils plus facilement les opinions que les pouvoirs en place et je t’en fiche ! La violence est un mal nécessaire, m’assénait-on place Saint-Michel sous un beau ciel bleu. Elle est révolutionnaire et, petit lycéen minable que j’étais, je ne faisais dialectiquement pas le poids devant des types qui se vantaient « d’avoir fait 68 » comme si c’était Verdun. Qui semblaient tellement sûrs d’eux. Tellement hargneux. Je me disais que je n’aimerais pas que ces types soient au pouvoir. Que défendaient-ils exactement ? J’avais un doute. Ainsi appris-je à distinguer ceux qui luttent sincèrement pour la liberté, l’égalité et la fraternité de ceux qui luttent contre l’oppression : les uns refusent de ressembler d’une quelconque façon que ce soit à leur ennemi, tandis que les autres ne font pas tant de chichis. Ceux-là veulent simplement devenir calife à la place du calife. Et mieux vaut qu’ils n’y parviennent pas. Mais à l’époque, je ne réalisais pas que ceux-là seraient un jour « la génération au pouvoir », forcément, sans y avoir aucun mérite, du seul fait du renouvellement des générations, mais sans renoncer pour autant à leurs méthodes ni à leur hargne. À l’époque, j’étais déjà rétif à toute dictature, fût-elle celle du prolétariat. À tout discours de la domination, fût-il celui des dominés. L’idée de militer dans une organisation ne m’a jamais traversé. J’aurais adoré former mon Club des cinq ; mais personne ne se proposa, pas même un chien prénommé Dagobert. À chaque fois que j’ai essayé, je me suis fait virer de mon propre groupe.

Niveau 12

Et tandis que je suis dans le métro, coincé contre la vitre, comprimé de partout, regardant par-dessus mon épaule pour vérifier que personne ne lit par-dessus mon épaule, je sais avoir traîné toute ma jeunesse, comme un secret honteux, le fait que tout le monde à l’époque voulait en finir avec la figure autoritaire du père alors que, de mon côté, je voulais en finir avec la figure suicidaire de la mère. Je n’avais aucun problème avec l’autorité, seulement des problèmes pour me faire respecter. Car nulle part je n’arrivais à me faire entendre. Avec personne n’étais finalement d’accord. Quand bien même ma mère ne saurait épuiser ce qui appartient objectivement à la société et que ce n’est pas parce qu’on porte des lunettes noires qu’il ne fait pas nuit, j’étais le seul à ne pas détester mon père et, réciproquement, à ne pas adorer ma maman. À ne pas la vénérer ni la sacraliser. À ne pas croire une seule seconde que les femmes soient bonnes et douces et compatissantes par définition. Meilleures que les hommes. Plus dignes de confiance. Refuge et soutien. Bla-bla-bla. Je savais que, perdu dans une forêt, je ne pourrais pas appeler ma mère à l’aide. Il s’agit d’un constat, non d’une accusation. Je parle de mon niveau individuel des choses affectées par mon environnement familial. Du fait que, de toute ma vie, je n’ai jamais appelé « maman » au secours – ou alors comme on commence une phrase et on ne sait pas comment la finir parce que la voix s’étrangle dans sa gorge. Du fait que je n’ai jamais compté sur les femmes pour qu’elles me réconfortent et me consolent, malgré le désir que j’ai pu en avoir – mais j’étouffais ce désir de tendresse dans mon poing. Que les femmes soient opprimées par les hommes ? L’idée me faisait éclater de rire ! J’avais chaque jour la preuve du contraire. Je me tenais les côtes à la pensée que la femme puisse être l’avenir de l’homme. Quelle horrible perspective ! Quelle chute dans le vide, d’une hauteur de cinq étages ! Que la femme soit le passé de l’homme était bien suffisant. C’était déjà trop. Dans un tout autre contexte familial, j’aurais peut-être haï mon père et la société qui va avec. J’aurais peut-être cru en LA femme. En attendant, je venais d’où je venais et je ne pouvais pas l’oublier. Je n’étais pas le premier dont le niveau individuel des choses ne coïncidait pas avec le niveau objectif des choses. Il fallait me parler très doucement pour que j’admette que les femmes en chiaient réellement dans ce monde conçu pour et par les hommes et que je ne pouvais tirer une loi générale de mon cas particulier – et inversement. Il n’y a que moi pour penser que j’aime cette société exactement comme j’aime ma mère. C’est-à-dire au départ mais pas à l’arrivée.

Là où on croit déceler des problèmes de classes, il s’agit parfois de problèmes de personnes ; et l’inverse est également vrai, ai-je songé dans le métro en jetant des regards suspicieux autour de moi.

Ce qui ne m’empêchait pas de soutenir la libération des femmes, dont je suis contemporain et qui, pour moi, a toujours été synonyme de libération des hommes : voici qu’ils n’auraient plus à se tuer à la tâche pour entretenir femme et enfants, ils n’auraient plus à endosser un rôle social qui les asservit, finis le costume-cravate, les responsabilités prélevées à la source, l’homme réduit à une figure imposée – vive le partage ! Pourvu qu’il s’agisse de nous libérer tous des violences que les femmes subissaient et qui, je pouvais en témoigner, ne restaient pas lettre morte. Pas si cela signifiait libérer le malheur qui les frappait et, une fois celui-ci déchaîné, l’installer sur un trône et le rendre encore plus invétéré. Pas si cela signifiait obtenir une liberté à l’intérieur d’une servitude plus grande et généralisée, en passant des fourneaux à l’usine, voire les deux. J’étais de tout cœur pour l’égalité des sexes – ah oui ! C’est-à-dire que j’aspirais à ce que les hommes deviennent enfin l’égal des femmes. Cela faisait rigoler ? On s’offusquait ? Si on ne me croyait pas, on pouvait venir à la maison constater à quel point, loin d’être un horizon, la figure maternelle n’était pas une sinécure. Était une tyrannie. Rendait fou. Que quelqu’un me traite d’enculé de ma mère et je répondais volontiers comme l’autre (Woody Allen) : « Hey, comment t’as deviné ? » Pour autant, je ne laissais pas passer la volonté de m’insulter : « Mais toi, répliquais-je, j’imagine que tu dois l’être de ton père. Ouille ouille ouille. Cela doit faire mal, n’est-ce pas ? » On en venait alors aux mains – ou pas –, en bons garçons que nous étions. Mais à l’époque, en venir aux mains n’était pas si dramatique ; personne ne sortait de sa poche un couteau et vous le plantait en plein cœur pour un regard de travers ou une clope refusée ; nul ne s’acharnait à dix contre un ; dans mon monde, on se serait senti lâche de frapper un type à terre ; il ne s’agissait jamais de massacrer l’autre. Longtemps un bon coup de pied au cul fut le comble de l’humiliation et nul ne meurt d’un bon coup de pied au cul. Autres temps… Il n’empêche ! Entre la loi du plus fort des hommes et la loi du plus faible des femmes, je me sentais franchement pris dans un étau. Pris de sueurs froides. Menacé de démence. Si, comme dit l’autre (Sartre), nous sommes ce que les autres veulent que nous soyons, alors j’avais du souci à me faire.

Si jamais j’écris un livre, je l’intitulerai La Ligne de métro. Comme on parle d’une ligne de coke. Ou de vie.

Niveau 13 

À ce compte, me suis-je dépêché de noter tant qu’il était encore temps, j’aurais dû mal tourner. J’étais d’ailleurs un petit-bourgeois qui rêvait de mal tourner (et c’est cela, finalement, qui a mal tourné !). En tout cas, j’avais le profil familial. Je ne reconnaissais aucune autorité et la recherchais en permanence. Je rêvais de communauté fraternelle et j’étais toujours déçu. Quand je ne me réfugiais pas dans les livres, je traînais avec les voyous du quartier, chapardant dans les magasins et fracturant les voitures dans les parkings. Toujours à l’affût d’un mauvais coup à faire, d’une émotion à voler, d’un frisson à éprouver pour avoir la sensation d’exister. Je ne savais pas quoi faire de moi. N’avais pas accès à mes sentiments tellement je les gardais enfouis à double tour. Les filles ? J’étais rébarbatif avec elles. Pas du tout à mon aise. Vraiment coincé. Je ne savais pas comment sauter la grille qui séparait nos deux cours. Les filles m’attiraient autant qu’elles me faisaient peur si elles étaient comme ma mère. Et cette peur était étrangement aphrodisiaque, elle l’est longtemps restée, jusqu’à disparaître peu à peu et il m’arrive de le regretter. Je le regrette aujourd’hui. Julien serait peut-être toujours vivant. Se sentir vulnérable devant une femme et en éprouver certains délices, c’est le meilleur.

Mais à quatorze et quinze ans, je n’en menais pas large. Je me donnais des airs d’affranchi, alors que je manquais terriblement d’assurance. Pétri de culpabilité, affreusement pudique, je convoitais les filles, mais de loin. Je n’étais pas comme les autres garçons qui, dans les boums, paradaient, frimaient, invitaient sans problème les nanas à danser, leur roulaient des pelles et roulaient ensuite des mécaniques, draguaient en groupe. Je les trouvais grotesques, pitoyables, simiesques. Et les filles encore plus de roucouler niaisement et d’encourager ces simagrées, d’exciter les babouins tout en jouant les effarouchées, elles aussi en groupe. Tous ces petits jeux sociaux d’animaux en rut et en chaleur me dégoûtaient. Les filles aimaient donc ce genre d’abrutis ? Mais c’était quoi les filles ? Elles n’avaient donc rien dans le crâne ? Si certaines n’avaient été si jolies, je m’en serais bien passé. Je m’en passais très bien. Je préférais m’en passer. Je voyais bien qu’elles tiraient les ficelles. Je n’étais pas aveugle. Qu’elles restent donc dans leur cour de récréation ! Elles ne valaient pas le plaisir des yeux qu’elles dispensaient. Quant aux babouins, aux gorilles, aux Tarzan, je me disais qu’ils ne connaissaient rien aux filles. Ils faisaient les beaux, ils bombaient le torse et se frappaient la poitrine, mais ils ignoraient à quel point ils étaient manipulés. De vrais pantins ! Ces singes ne soupçonnaient pas une seconde que les filles pouvaient se jeter par la fenêtre. Je me disais qu’ils l’apprendraient bien assez tôt. En sorte, j’avais une longueur d’avance. Rirait bien qui rirait le dernier.

Ce qui ne m’empêchait pas de les envier. J’aurais voulu être plus viril que je ne l’étais, super-velu, mesurer trois mètres, en imposer d’emblée. Être une force de la nature. Un colosse. Qu’on me respecte ! N’avoir aucun rival et que les filles tombent immédiatement amoureuses de moi. Soient sitôt conquises et se prêtent avec joie à tous mes caprices. En tout cas, sans se jeter par la fenêtre. Tout le contraire de ce qui se passait au quotidien et qui, selon moi, aurait dû se passer. Peut-être n’étais-je pas normal. Je me disais que j’étais anomal. Je devais l’être. Parfois, de vieux beaux me concupisçaient, comme si quelque chose en moi les y autorisait – mais quoi ? Ils me faisaient leurs yeux de caniche. Ils voulaient me la jouer à la tendresse, à la pitié, à la sournoise, en misant sur mes désarrois. Je finissais par comprendre qu’ils avaient une idée derrière la tête. Je tombais des nues. Un grand dégoût me venait, de leurs intentions comme de leurs méthodes, mais impossible à exprimer. Je ne savais comment réagir. C’était comme s’ils me posaient une question à laquelle je ne savais pas répondre. Comme si exister dans le regard d’autrui valait mieux qu’être un miroir sans tain.

Mon peu d’assurance était tel que j’en venais à douter psychiquement de moi. Je ne savais que faire de mon côté féminin (ce que j’appelle mon côté féminin, par commodité, sachant qu’il s’agit d’une construction sociale). Sachant que la sensibilité passait à l’époque pour un attribut exclusivement féminin, je trouvais la mienne envahissante. Je la sentais volontiers saphique et étais-je une lesbienne ? Car en attendant d’être déniaisé (pas avant dix-huit ans !), je me branlais en cachette sur les filles à poil de Lui ou de Playboy (quelle histoire pour arriver à me procurer ces merveilleux magazines !) et c’était encore mieux si elles étaient deux sur une plage sublime des Seychelles. C’était encore plus excitant si j’en avais deux pour le prix d’une, deux qui, sur papier glacé, s’embrassaient et se caressaient et prenaient mille poses suggestives devant moi, pour moi seul, sur fond sublime de bleu sublime des mers du Sud, tandis que ma main droite s’agitait sublimement sous les couvertures, jusqu’à me faire gicler de sublimes larmes de joie épaisses et gluantes.

Tandis que mon côté masculin, lui, était tout inhibé. Pas du tout conquérant. Plein de frime au quotidien avec les autres garçons, mais terrorisé devant les filles. En miettes tout au fond. C’était le chaos dans ma tête. Je me trouvais trop friable, tout le temps à vif et cherchais à me cuirasser. Le sexe me taraudait et me terrifiait à la fois. Un jour, un cynocéphale descendu des classes lycéennes (j’étais alors au collège) me traita de pédé refoulé dans la cour de récréation. Je me crispai. Qu’en savait-il ? Pédé refoulé lui-même ! Il allait voir si j’étais un pédé refoulé ! Qu’il me dépasse d’une tête ne me faisait pas peur. Ah, je contestais ? C’était bien la preuve ! rigola le cynocéphale. L’argument m’avait coupé les pattes. J’étais devenu tout rouge, ne sachant plus quel parti prendre. Le cynocéphale était malin. En sorte, que je dise oui ou que je dise non, c’était du pareil au même. Pile j’avais tort et face il avait raison. Le fait que je ne bandais pas pour les garçons, pas même en rêve, ne comptait pas ? Les hétéros étaient de gros bourrins ou bien ils étaient des pédales ? Okay. Va chier, cynocéphale.

Il y a des phrases, on nous les jette en pâture et elles tournent ensuite en boucle dans notre tête. Elles nous tourmentent. Quelqu’un nous dit qu’Untel est un salopard et même si nous n’en savons rien, il lui faut remonter dans notre estime. Nous lisons qu’un film ou un livre est nul et, malgré nous, ce livre ou ce film part avec un handicap. Quelqu’un nous désigne du doigt et nous nous retournons sur notre passage, nous nous sentons obscurément coupables. Une cartomancienne nous dit que nos origines cachent un secret et même si nous n’en croyons pas un mot, nous nous posons des questions ; nous nous mettons à enquêter. Quand bien même nous nous en défendons, nous voici prisonniers des mots d’autrui. En nous, quelqu’un croit tout ce qu’on dit sur notre compte, parce que nous demeurons un mystère à nos propres yeux, nous sommes incroyablement vulnérables dès qu’il s’agit de notre niveau individuel des choses et… étais-je dans le déni ? Étais-je un pédé refoulé ? Devais-je m’en convaincre parce qu’on me l’avait dit ? Même si je ne doutais aucunement de mon attirance pour les filles, devais-je m’inquiéter d’aimer cette chanson de Neil Young, dans laquelle il disait « I love the man, I know that some of you don’t understand. » Était-ce façon déguisée de ? Ou bien cela disait-il seulement ma foi en l’homme. Mon désir de fraternités. De véritables fraternités. Pas comme…

Comme quoi ?

Allez, dis-le !

Pas comme… ton frère ?

Ton pédé de frangin ?

C’est bien ça ?

C’est dans le métro que cela m’a sauté à la gorge : l’homosexualité de mon frère, je l’avais drôlement refoulée. Ah oui. Ce n’est rien de le dire. Je n’en parlais à personne et très longtemps n’en voulus rien savoir. Je la détestais. Je faisais comme si elle n’existait pas. Comme si elle ne m’atteignait pas. Elle avait dénaturé notre lien fraternel et, en réaction, je recherchais partout ailleurs de vraies fraternités et de viriles amitiés. Je me sentais trahi. Mon frère ? Un homo ? À mon niveau individuel des choses qui nous mettent soudain en porte-à-faux, jettent un affreux froid et posent question, nous donnent l’amère impression qu’on nous a menti depuis le début, oui, à mon niveau individuel des choses que l’on prend bêtement pour soi alors qu’on ne devrait pas, j’éprouvais d’inexprimables sentiments de dépit, de honte, une espèce de colère. Désolé, frérot. Mille excuses, frangin. Chacun ses problèmes. L’homosexuel en moi, l’homosexuel de la famille, le pédé que je refoulais : c’était toi et je ne savais que faire de cette situation. J’avais treize ou quatorze ans et elle m’angoissait. Je préférais l’occulter et je l’occultais. De toute façon, jamais on n’en parlait à la maison. Personne ne m’expliqua la situation. Ni toi ni les parents ne se soucièrent de ce que j’en pensais. De ce que cela me faisait. Que mon frère soit. « Oh comme ils disent. » Nul n’avait le recul, nul n’avait les mots. Il n’y avait que le silence. Il s’agissait d’un secret de famille bien tabou et chacun vivait ton homosexualité dans son coin, chacun la vivait mal, toi d’abord, les parents ensuite, moi pour finir. Tu étais mon aîné de deux ans et demi, je t’aimais et t’admirais comme mon grand frère et voici que cela n’allait plus de soi. Voici qu’une barrière invisible – immense silence chargé d’épines – se dressait entre nous. Ce n’était pas avec toi que j’allais maintenant discuter gonzesses. Pas auprès de toi que j’allais me confier et chercher conseil. Pas sur toi que je pouvais prendre exemple. Comment être fier de mon grand frère si tu étais « oh comme ils disent » ? Que pouvions-nous partager désormais ? Tu me laissas seul, toi aussi. Quelle fichue famille ! Nul ne pouvait donc tenir correctement son rôle ? Personne être ce qu’il aurait dû être ?

Car il n’y avait pas que ma mère. Quelques années auparavant, mon père l’avait quittée pour une fille d’Ève, se tirant de la maison sans prévenir et disparaissant du jour au lendemain sans un mot ni une explication. SANS MÊME DIRE AU REVOIR ! Sans me dire au revoir. Ni donner par la suite la moindre nouvelle. Rien. Nada. Se fichant à l’évidence de ses gosses. N’en ayant rien à péter de mon frère ni de moi, trop occupé qu’il était à aimer ailleurs. Se moquant bien de nous laisser aux prises avec notre mère (éplorée et en sale état), ce qui enchanta mon frère sur l’instant – mais pas moi. Comme un désaccord entre nous, à la fois profond, indicible et irrémédiable. Le début d’une fracture. De chemins de vie prenant des directions contraires. Avant que notre père ne revienne tout penaud un an plus tard, ni vu ni connu je t’embrouille. De nouveau abracadabra. Parce qu’il était criblé de dettes et même menacé d’aller en prison à force d’avoir couvert sa belle de bijoux et de s’être payé du bon temps une année durant avec des chèques sans provision. Payé du bon temps, façon de parler dans son cas. Contre toute attente, ma mère reprit son mari et le père de ses enfants. Eh oui. Sans discussion. Sans déconner. Elle trouva même un avocat pour le sortir de ses ennuis judiciaires. Ainsi était-elle. Mais de l’avoir quittée et trahie et abandonnée, il n’allait pas l’emporter au paradis. Oh non. Ni elle. Ni nous, par voie de conséquence. Quant à la fille d’Ève, il semble qu’elle n’ait pas demandé son reste, trop contente (j’imagine) de garder les bijoux et que ma mère se charge des impayés. Mais le retour de mon père à la maison n’effaça pas son départ. En aucune façon ! Il s’était barré sans un mot ni même me dire au revoir et, à mes yeux, ce fut comme s’il était mort. Ce fut irrémédiable. En m’abandonnant comme une merde, il m’avait renié et impossible de me le dissimuler. Impossible de l’oublier. Exit le Père. Orphelin de lui j’étais à présent. Et c’était maintenant mon frère qui m’abandonnait et qui me laissait seul. Cela commençait à faire beaucoup. Cela commençait à bien faire. Mais je la bouclais. Je gardais ça pour moi. J’étais le dernier de la famille. J’étais le dindon de la farce. Je n’avais pas mon mot à dire. Je savais ce qu’il en coûtait de dire ce qu’on avait sur le cœur et je me blindais. Je fermais toutes mes écoutilles. Je serrais les fesses. De toute façon, frérot, c’était toi le problème à ce moment-là. Toi le centre des préoccupations.

Et moi ?

(Toujours nous crions : « Et moi alors ! »)

Et moi et moi et moi et MOI !

Et si c’était héréditaire ? Si c’était génétique ? Si moi aussi j’étais « oh comme ils disent » ?

Et si c’était de ma faute ? Je t’excitais ? Tu me désirais ? Depuis quand ?

Comme ce jour où tu te glissas dans mon lit et tes intentions n’étaient pas fraternelles. Je le perçus, sans comprendre ce que tu trafiquais exactement. Ne voulant pas le comprendre. Jamais ! Ne sachant que faire et attendant que tu cesses de t’activer sous les draps, cesses de souffler comme un phoque, ôtes tes pattes de moi, TE CASSES DE MON LIT !

Heureusement tu ne recommenças jamais. Tu compris, je crois. Que je n’avais pas aimé. Que je n’étais pas comme toi. Que tu avais détruit quelque chose entre nous. Que tu ne pouvais plus être mon « grand frère ». Même si jamais nous n’en avons parlé.

Je jette ici un coup d’œil par-dessus mon épaule pour vérifier que personne ne lit ce que je suis en train d’écrire.

En me rappelant combien mon frère en chia pendant toute son adolescence. Combien cela fut horrible pour lui. Quelle somme de courage il lui fallut, à son niveau individuel des choses qui faisaient de lui un paria, un pédé, une tantouse, pour triompher de cette honte et la surmonter, à ses propres yeux d’abord, aux yeux des autres ensuite, des miens encore. Cela ne lui fut pas aisé ; cela lui fut extrêmement difficile et douloureux. Nous partagions la même chambre et, pendant toute son adolescence, je l’ai vu si mal dans sa peau qu’il pouvait rester des journées entières allongé sur son lit, raide immobile, les bras le long du corps, fixant obstinément le plafond, proie de tourments indicibles qui le pétrifiaient sur place tellement il était incapable d’admettre ce qui lui arrivait et, en même temps, incapable de s’y résoudre. Au point de ne plus pouvoir bouger, plus pouvoir se lever, plus vouloir vivre. Il en était malade, corps et âme. Il semblait souffrir d’une étrange et terrible maladie. Il souffrait tout court, ne comprenant pas ce qui lui arrivait – pourquoi lui ? Comme si c’était de sa faute. Mais il n’avait rien demandé. Il n’avait pas choisi. Il aurait sacrément préféré ne pas. C’était incompréhensible et je l’ai vu ne pas supporter ce qui lui arrivait et refuser l’inéluctable, lutter pied à pied, se haïr, devenir parfois tout rouge à la vue de ce qu’il ne voulait pas devenir et le devenant cependant, comme dépossédé de son être, comme écartelé, avili et quel calvaire que le sien pendant des années ! Quel monstrueux combat intérieur ! Quelle épreuve sans nom, entre dégoût de soi et peur des autres !

Quelle solitude !

L’imagine-t-on quand on ne l’a pas vécue soi-même ?

Imagine-toi vivre ça ?

Se sentir Hyde quand on se croit Jekyll ?

« Qui sait ce qui se passe en moi ? » (Peter Lorre, M le maudit.)

J’ignore s’il existe un seul homosexuel qui, découvrant son homosexualité, s’en est trouvé heureux et s’est écrié : super, youpi, je suis « oh comme ils disent » ! Mais je sais l’enfer que vécut mon frère ; j’en fus le témoin, à la fois incrédule et aussi mal à l’aise qu’il l’était. Aussi impuissant à l’aider qu’il l’était lui-même. Le regardant se débattre comme on regarde un insecte pris dans une toile d’araignée. Ne m’en mêlant pas. Surtout pas. N’ayant à lui offrir que l’épaisseur du même silence coupable dans lequel il restait muré. Sachant que nous partagions la même chambre et la promiscuité n’aidait pas. Elle incitait à s’enfermer en soi-même et à prendre résolument ses distances. Jusqu’à nous comporter bientôt comme deux étrangers. Lui, l’aîné, aux prises avec son démon, et moi, le cadet, ne mouftant pas. Cela pendant toute mon adolescence.

Dire que nos parents (surtout notre mère) vécurent très mal l’orientation sexuelle de leur fils aîné, au point de refuser d’y croire et, dans les premiers temps, la refuser tout net – en tous les cas, ils ne l’aidèrent pas au moment où il avait le plus besoin de compréhension (jamais il ne s’outa devant eux), avant de renouer plus tard tendrement avec lui lorsque, réfugié à San Francisco et enfin libre d’être qui il était, il nous apprit qu’il était malade du sida. Alors qu’ils avaient de leur côté une vie sexuelle qui n’excluait pas le mélange des genres et les joies à plusieurs – ma naissance en témoigne. Que déduire de ce paradoxe ?

Le dirais-je ? Est-ce parce qu’il s’agit de mon frère ? Est-ce parce que l’homosexualité était encore plus mal vue à l’époque qu’elle ne l’est aujourd’hui ? Ou s’agit-il d’un effet du refoulement, à l’instar de je ne sais plus quel médecin qui avouait détester férocement les gens lorsqu’il était jeune et avoir tellement refoulé ce sentiment qu’il avait consacré sa vie à les guérir ? Je l’ignore. Mais à mon niveau hétérosexuel des choses, j’en suis obscurément venu à penser que les homosexuels sont des sortes de héros. Ils sont des réprouvés qui ont conquis leur liberté. Eux savent en quel combat obscur ils ont réussi à devenir ce qu’ils sont. Ils savent ce qu’il leur en a coûté et je comprends mieux pourquoi tant d’homos, une fois qu’ils se sont ouvertement déclarés, font de leur ancienne honte une revendication. De leur solitude une communauté. De leur dégoût initial une fierté, qui n’est peut-être pas tant celle d’être homosexuel (quelle idée !) que celle d’avoir conquis de haute lutte une liberté qui a d’abord valeur de conquête existentielle. Voilà. L’homosexualité est un existentialisme. C’est ce que je pense. C’est ma façon de rendre hommage à mon frère. C’est ce que j’aurais aimé lui dire avant qu’il meure du sida. Qu’il fut un héros, même s’il avait cessé d’être celui de mon enfance. Qu’il fut celui qui osa devenir ce qu’il n’était pas censé devenir et qu’il n’avait pas le droit d’être. Celui qui leva l’interdit, défia sa famille, brava son propre effroi et la Terre entière et ce n’est pas rien. Chapeau, brother ! Que chacun se demande quel joug il ose secouer, quelles convenances il ose transgresser, à quel moment il ose décevoir son entourage et ne pas se conformer à la norme, aux règles, à la majorité et il verra bien. Pour moi, c’est tout vu. Est-ce parce qu’il s’agit de mon frère ? Parce que je suis dans le métro, j’allais dire hétéro ? J’ai depuis très longtemps une vision révolutionnaire des homosexuels. Une vision romantique. Je sais ce qu’ils ont personnellement enduré au départ et je sais ce qu’ils endurent socialement par la suite. À quel point après l’avoir pensé eux-mêmes, ils demeurent des parias, des pédés, des tantouses aux yeux d’énormément de gens.

Inversement, tous les homos sont mes frères. Par la force des choses. Eh oui.

Sachant que je parle ici des hommes. Rien à voir avec les femmes. Désolé, mille excuses, mais j’érotise volontiers celles qui s’aiment entre elles, spécialement si elles sont jolies. Dans ce cas, ma vision de l’homosexualité devient tout de suite moins chaste et, de ce fait, moins politique et pas la peine de me crier dessus : c’est moi-même qui suis en train de dévoiler mes pauvres tours de passe-passe. Les bizarres façons que j’ai trouvées de sauver ce qui pouvait l’être à mon niveau déréglé des choses.

Si c’était moi qui avais fait l’expérience de l’hétérosexualité comme prison, comme oppression, comme domination et comme erreur, regarderais-je tout hétérosexuel avec un petit sourire, une vague condescendance, peut-être pitié ou colère, en percevant l’homosexuel qu’il étouffe forcément dans son poing ? Voudrais-je me marier et fonder une famille comme si les homos étaient des hétéros comme les autres ? Ne serais-je pas convaincu que tout homme qui n’a pas accompli sa révolution intérieure, c’est qu’il demeure dans les fers et refoule la vérité qui est la sienne ? Aurais-je le sentiment que l’hétérosexualité n’est qu’une façade, puisque j’en pourrais témoigner ? Sachant que je serais à présent dans le vrai, ne verrais-je pas des homosexuels partout ? Ne verrais-je pas le mensonge hétérosexuel partout ? Ne voudrais-je pas que la vérité éclate énormément et ne chercherais-je pas à rééditer l’exploit que j’aurais moi-même accompli, fier d’y être parvenu et ne croyant qu’en lui ? N’aimerais-je pas convaincre chaque hétérosexuel qu’il a tort et qu’il le reconnaisse ? Qu’il se convertisse enfin ?

C’est le côté agaçant de ceux qui ont remporté une grande bataille sur eux-mêmes : ils ont tôt fait de lui prêter une portée universelle. Quiconque a héroïquement cessé de fumer ou de boire est persuadé que d’autres peuvent le faire si lui-même y est parvenu et qu’ils le devraient. Même les femmes qui ont accouché se reconnaissent entre elles au premier coup d’œil et regardent celles qui n’ont pas encore d’enfant avec une certaine commisération. Si elles ne le disent pas ouvertement, elles sont intimement convaincues que les pauvres ne savent pas ce qu’elles ratent. Elles devraient essayer. Cela leur ferait du bien. Elles sont ce qu’elles-mêmes étaient avant de donner la vie et, en l’état, elles ne sont que des moitiés de femmes – mais elles ne peuvent pas comprendre.

Moi-même ai tendance à penser que tout le monde peut écrire et qu’il le devrait ; si on n’a pas affronté la page blanche, ai-je tendance à penser, on n’a rien affronté. Si on n’a rien écrit, on a raté sa vie. On n’a rien accompli. On n’a pris aucun risque. On ne laissera rien derrière soi. On ne sait pas ce qu’on pense. On ne sait pas qui on est. On ne sait rien. On ferait mieux de la boucler.

Mais chut.

Je n’étais finalement qu’un adolescent complexé, dont le désir pour les filles s’augmentait d’être contrarié et dois-je préciser que j’ai toujours chéri mes déboires sentimentaux : ils me constituent. J’adore mes problèmes avec les filles. Je ne suis pas loin de les vénérer. En tous les cas, je ne pourrais pas vivre dans une société exclusivement composée d’hommes. Quelle horreur ! Ce serait l’enfer pour moi. Ce serait la mort. Même si, à la fin, Julien s’est suicidé, c’est vrai. J’aurais peut-être mieux fait de virer ma cuti. Mais il est trop tard et je ne vais pas demander maintenant si l’altérité pose un problème à certains et si oui, lequel, si non, lequel. Inutile de toucher un point sensible et on ne sait pas jusqu’où les choses peuvent ensuite dégénérer et, par parenthèse, maintenant que je m’examine, s’il me faut prendre le métro jusqu’au bout et avoir forcément refoulé quelque chose, je crois pouvoir dire que je me suis toujours senti un Nègre refoulé. Voilà. Désolé frangin. Mille excuses les autres minorités. (Il est vrai que celles-ci n’avaient pas une musique qui, à mes oreilles, vaille celle des Noirs, spécialement au moment où triomphait le free jazz, dont je suis historiquement l’enfant : tous les deux sommes nés en 1960.)

Car je me suis très tôt, très vite, identifié au combat des Noirs. Quoique jamais un Noir n’ait tenté de me convaincre que, dans le tréfonds, je l’étais. Ce serait même plutôt le contraire. Mais je l’avoue : en tant que représentant d’une majorité historiquement coupable de tout, à la fois blanche, de sexe masculin, petitement bourgeoise, honteusement hétérosexuelle et de tradition catholique, excusez du peu, ma préférence alla d’emblée à la lutte contre l’esclavage. L’esclavage : voilà qui me parlait. L’esclavage sous toutes ses formes. Se libérer de ses chaînes : ah oui ! Devenir libre : et comment ! « La liberté, c’est ne plus avoir peur », disait Nina Simone. La liberté, c’est ne plus avoir peur. J’avais exulté aux poings levés et gantés de noir de Tommie Smith et John Carlos aux jeux Olympiques de Mexico et, à l’instar du sprinter blanc australien Peter Norman leur apportant publiquement son soutien sur la deuxième marche du podium (ce qu’il paya par la suite très cher), je voulais mêler ma voix blanche à celles qui voulaient en finir avec la discrimination raciale et ce n’était pas seulement une question de couleur de peau. Encore moins une question de sexe, de religion ou de je ne sais quoi confondant le particulier avec le général, non, c’était une question d’humanité. Une pure et simple question d’humanité. Tout le reste en découlait.

Niveau 14 

En tout cas, je ne voulais pas être ce que les autres voulaient que je sois. Quelle idée ! Sartre racontait n’importe quoi. Quels autres ? Je ressentais trop vivement ce que chacun aurait aimé que je devienne, depuis ma mère jusqu’à la société tout entière et même mon frère. Sans compter que personne n’est jamais devenu ce que j’aurais aimé qu’il devienne : ni ma mère, ni la société, ni mon frère. Cela ne marchait pas non plus dans ce sens. J’aurais bien aimé – mais non. Le fiasco total. Sartre pouvait aller se rhabiller. Devenir ce que les autres voulaient que je devienne : jamais ! Parce que cela leur aurait fait trop plaisir et, dans cette fichue rame de métro, j’ai soudain réalisé que si je voulais bien donner du plaisir, je ne supportais pas qu’on m’en extorque. Je ne le supportais pas du tout. Que quelqu’un attende quelque chose de moi, cela me braque énormément, cela me glace immédiatement, ai-je songé en faisant la grimace. C’est un vrai problème dans ton cas, ai-je songé en déglutissant avec difficulté. Cela pourrit toutes tes relations avec les autres et avec toi-même, ai-je songé en évitant de regarder les gens dans la rame. Tu ne peux donner et prendre du plaisir qu’à la condition que l’autre ne te donne pas l’impression de prendre son plaisir à tes dépens. Si et seulement si tu n’as pas le sentiment qu’on cherche à obtenir de toi une satisfaction qui t’instrumentalise et ainsi cherches-tu tout le temps à te rendre maître du plaisir de l’autre de peur qu’il n’abuse de toi, ainsi ne sais-tu rendre heureux et ne sais-tu l’être que dans la contrariété et quelle affreuse modalité, ai-je songé, très angoissé soudain. Honteux de ce que j’étais finalement devenu et de ce qu’on avait malgré tout réussi à faire de moi : un être terriblement hostile et réfractaire. Un type qui voyait d’abord le plaisir qu’on prend avant celui qu’on donne. Qui débusquait toujours l’intérêt sous le don et qui ne savait que s’accrocher à ses propres basques, jusqu’à tirer la preuve de son existence, non d’être devenu celui qu’il aurait aimé être, mais de n’être pas devenu celui qu’on voulait qu’il soit. De ne jamais obéir, ne jamais céder au chantage, ne jamais faire plaisir sans s’assurer d’abord de la nature de ce plaisir. Jusqu’à voir dans cette façon d’être a contrario le véritable propre de l’homme. La force la plus indicible et invincible en nous. La plus minuscule aussi, mais dans tous les cas viscérale, dont nous ne savons rien mais qu’on ne peut pas nous retirer, pas nous arracher. Que rien ne peut entamer, quoiqu’on nous persuade du contraire, même si cela nous fait passer pour des imbéciles puisqu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent jamais. Quelque chose ayant à voir avec l’instinct de conservation. Avec le caractère. Avec la conscience de soi. Avec la névrose. Avec une angoisse sans nom. Avec la mémoire abîmée de tout ce qu’on est. Abandonner ça, y renoncer, et on n’est plus rien, ai-je songé en respirant un grand coup. On n’est plus personne. On devient un jouet. Une fanfreluche. Une pierre. Une flaque. Combien en ai-je vu qui pensent être devenus quelqu’un parce qu’ils ont réussi à devenir ce que la société voulait qu’ils soient : ils ne valent pas un clou à leurs propres yeux, ai-je songé, soudain ragaillardi. Ils n’ont que la personnalité qu’on exige d’eux. Non ! C’était non dans mon cas. Pour des raisons à la fois familiales et historiques. Ainsi s’invente-t-on un petit destin bien à soi. Se flatte-t-on l’orgueil dans le sens du poil. Devient-on à son corps défendant ce que les autres, sans l’avoir cherché, ont tout de même réussi à faire de nous, ai-je songé, de nouveau dépité et accablé. Et à la fin, Julien s’est pendu avec la ceinture de son pantalon et – quoi ?

Que dis-tu ?

Parle plus fort. Je n’entends pas.

Quoi ? Sartre n’a jamais dit que nous devenons ce que les autres veulent que nous soyons, non, il a dit, deux points ouvrez les guillemets : « Nous sommes ce que nous faisons de ce que les autres ont voulu faire de nous. » Oui, bon, c’est bien ce que je disais. Tu ne vas pas en faire un fromage. Je fais ce que je veux de ce que Sartre a voulu faire de moi. Et tant que j’y suis, je te rappelle que c’est mon niveau individuel des choses que je tente de restituer – et de restituer à partir de mon niveau individuel des choses, ce qui complique doublement les choses. Ne l’oublie pas ! Ne me juge pas comme s’il s’agissait de mon niveau le plus intelligent et supérieur des choses. Ne commets pas cette erreur. Si tel était le cas, je n’aurais jamais pris cette ligne de métro. Fermer la parenthèse.

Combien de stations ? Deux ? Plus que deux ? Encore deux ?

Veux-tu que j’arrête ?

Tu n’as qu’un signe à faire.

Tu n’as qu’à tirer la sonnette d’alarme.

Je t’avais prévenu dès le départ : je pars d’un point et je vais jusqu’au bout.

Niveau 15

Et déjà à l’époque.

Par exemple, je lisais jusqu’au bout des essais dans lesquels je soulignais vigoureusement des phrases du genre (je n’ose dire du style), deux points ouvrez les guillemets (je cite mot pour mot) : « Le concept signifié sera attaché au complexe phonique signifiant par l’intermédiaire du mot et la réflexion linguistique se logera dans la transcendance logique que le phonétique (on dira plus tard le phonématique) non seulement manifeste, mais est. » Et le reste à l’avenant, pendant 327 pages ! Je n’y comprenais rien et c’était encore mieux. Je ne doutais pas qu’il faille être suprêmement intelligent pour aligner des phrases aussi éloignées de la plus élémentaire intelligibilité que, disons, une crotte de l’anus qui la chie et ainsi persévérais-je dans ma lecture. D’ailleurs, plus c’était illisible, obscur, abstrait, plus cela m’apparaissait prodigieux. C’était comme une preuve. Une épreuve. Il fallait mériter la Lumière. J’étais hypnotisé. L’autodidacte en moi était bluffé. Il tutoyait la Connaissance. Il découvrait qu’il avait eu tout faux jusqu’ici. Qu’il était vraiment inculte. Ce n’était pas de sa faute, mais on lui avait caché que tout n’était que structures. Concepts. Faits de langage. Eh oui. C’était ça le secret. Ceux qui savaient l’affirmaient. Les élites étaient toutes d’accord à l’époque. Et elles ne pouvaient pas avoir tort. Elles devaient avoir raison. Elles étaient les élites oui ou non ? Si elles disaient que la réalité était un fait de langage, elle l’était. Qui étais-je pour en douter ? Il n’y avait que des faits de langage, point barre. Les pauvres étaient des faits de langage. Ma mère était un fait de langage. Ses suicides étaient un fait de langage. L’homosexualité de mon frère était un fait de langage. Mes problèmes avec les filles étaient des faits de langage. Le monde entier était un fait de langage. Moi-même n’étais qu’un fait de langage. C’était sublime. Tout s’éclairait enfin. Je me voyais sauvé. C’était comme tutoyer dieu : n’était-il pas logos ? N’était-il pas impénétrable ? J’avais la foi. J’étais à fond. Je jouissais dans le moule. J’étais très engagé intellectuellement. C’est-à-dire que j’étais très engagé dans l’engagement, comme disait l’autre (Vladimir Jankélévitch – et que n’ai-je lu ses livres à l’époque ! Jankélévitch qui écrivit un jour à son ami Louis Beauduc : « Ô mes années de formation tellement fautives ! »). Nonobstant, j’étais persuadé d’avoir énormément de personnalité. Je me disais qu’il fallait que je hausse mon niveau intellectuel des choses si je ne voulais pas passer pour un crétin – et je ne voulais pas passer pour un crétin. Je me croyais à la pointe révolutionnaire du combat. J’étais convaincu que si ma mère se jetait par la fenêtre, c’était faute d’avoir les moyens intellectuels d’identifier sa douleur, de la formuler et, ainsi, de s’en libérer. Ce n’était pas plus compliqué (croyais-je à l’époque). Sans les mots pour dire la force qui nous pousse au pire, nous sommes voués à en être la marionnette. Nous sommes condamnés à la violence contre soi ou les autres.

Mais ma mère ne voulait rien savoir. Elle ne voulait rien savoir ! Au propre et au figuré. Elle refusa toute sa vie de consulter et de se faire soigner. Elle ne pensait pas que quiconque puisse l’aider. Les autorités compétentes ? Elle leur déniait la moindre légitimité, elle leur riait au nez ! Elle les méprisait ouvertement, avec une morgue effrayante, une volonté farouche, jusqu’à leur montrer sa chatte comme d’autres montrent leur cul aux flics et je ne comprendrai pourquoi que vers la page 581. En attendant, elle ne croyait pas qu’identifier les raisons qui la poussaient à se massacrer elle-même l’aiderait d’une quelconque manière. Elle n’y croyait pas du tout et, forcément, je croyais tout le contraire. Je croyais mordicus que la raison pouvait faire entendre raison à la folie et telle était ma folie à l’époque. Mais c’est que je refusais de toutes mes forces que son cas soit désespéré. Ses suicides n’étaient pas une fatalité, elle pouvait s’en sortir, il lui suffisait d’en prendre conscience, il en allait aussi de ma survie. Il y avait des explications psychologiques, sociales, politiques et historiques au mal qui la rongeait et en prendre conscience lui rendrait sa joie de vivre, peut-être pas dans la minute mais peu à peu et s’il te plaît maman ! Arrête. S’il te plaît. Arrête ! Tu te fais du mal. Tu nous fais du mal à tous. Que veux-tu à la fin ? Secoue-toi ! Libère-toi ! C’est possible. L’ignorance maintient le peuple dans sa misère, a dit Marx, et qu’est-ce que tu ne comprends pas dans cette phrase ? Tu peux briser tes chaînes ! Tu peux le faire. Tu as un monde à y gagner ! Etc.

Des années durant, je sais avoir tenté de la raisonner, avoir argumenté dans tous les sens, avoir joué au docteur avec elle, sans en avoir aucunement les compétences. Par tous les moyens je tentais de la convaincre, tantôt tout doucement en l’assurant que je l’aimais, comme si je parlais à une enfant ; tantôt plus durement, en élevant la voix, comme si je parlais encore à une enfant. Je n’arrivais pas à la voir autrement que comme une enfant, une porcelaine brisée, un petit être à qui il manquait – quoi ? Quelle case ? Sur cette certitude enfantine, je m’inventais adulte, je croyais devenir un homme, je me protégeais en réalité, je prenais uniquement mes distances. Au vrai, je ne comprenais rien. Cela me minait. Cela me rendait hirsute. Sa folie était la plus forte. Elle était féroce. Elle était obtuse. Elle devenait contagieuse. Souffrait-elle d’un manque ou d’un trop-plein ? Qu’elle le dise ! Voulait-elle vivre ou mourir ? C’était quoi, son problème ? Pouvait-elle faire l’effort de le dire ? Manquait-elle d’amour ? Mais on l’aimait. Mais je l’aimais (quoique de moins en moins, à force de me voir extorquer un amour que je lui aurais donné de tout cœur en toute autre circonstance). Bon dieu, ça lui plaisait de se massacrer elle-même ? Ça la faisait bisquer ? De nous voir à son chevet, inquiets, terrorisés : elle ne s’en lassait pas ? C’était ça ? C’était quoi ?

Je m’arrachais les cheveux en me les laissant pousser et en les rabattant sur mon front pour qu’ils masquent l’incendie qui ravageait mon cerveau. Je faisais tout mon possible et ce n’était pas assez. Ce n’était jamais suffisant. C’était chaque fois une impuissance. Impossible de lui faire entendre raison. J’en venais obscurément à penser. Qu’elle attendait. Que je fasse. Attendait. De ma part. Quoi ? Que ce soit moi ? Son fils chéri ? Son fils adoré ? Moi ? Moi qui ? Moi qui la ? Après être sorti de son ventre ? Que j’y retourne ? Cela qu’elle voulait ? Cela sa demande implicite ? Cela l’aurait rendue heureuse ? Que je fasse ça pour elle ? Aille jusque-là ?

Mais je ne voulais pas. Je ne voulais pas ! Je chassais ces pensées. Je n’allais pas lui obéir. Pas la combler. Non non non et non ! Désolé. Mille excuses. Je ne l’aimais pas assez finalement. Fallait croire. Oh maman ! Mais j’allais trouver un autre moyen. Elle pouvait me croire. J’allais la sauver malgré tout. J’allais éteindre le feu ! J’allais la rendre heureuse ! Telle était ma mission et, dans les livres (dont ceux de Georges Bataille, dont les initiales me reliaient à lui), je cherchais fébrilement un remède. Je comptais sur les livres – sur quoi d’autre compter ? Dans l’espoir d’attirer son attention, de la capter, de la détourner de ses idées suicidaires, qu’elle focalise ailleurs, qu’un déclic se produise en elle, qui l’aurait ramenée du côté ensoleillé de l’existence. Comme une bouée qu’elle attraperait et à laquelle elle s’accrocherait enfin. Elle pouvait le faire. J’en étais persuadé.

Peau de balle ! Elle hochait la tête, elle me trouvait très intelligent de dire des trucs si intelligents, j’avais probablement raison, mais elle ne comprenait rien aux bouquins que je lisais, ça voulait dire quoi « phonématique » ? ; puis elle s’en allait préparer le repas dans la cuisine. Je demeurais hagard dans la pièce. Dépecé. J’étais consterné qu’elle soit incapable d’intellectualiser la situation alors que j’y arrivais très bien de mon côté. Alors qu’intellectualiser les choses me sauvait de la situation (et, par parenthèse, ce n’est que bien plus tard que j’ai réalisé à quel point j’avais été poussé à intellectualiser toute chose pour m’en protéger. À quel point j’étais pourri d’intellectualité et si cela m’avait aidé à supporter la situation sur l’instant, cela s’était révélé extrêmement préjudiciable par la suite, cela m’avait salement coupé des autres comme de moi, oh oui, je l’ai payé très cher au bout du compte et, sans vouloir dramatiser, cela a fabriqué mon malheur, cela a détruit ma vie).

Ce n’est que bien plus tard (page 581) que j’ai découvert l’origine de son mal. Et tout s’est éclairé. Ses tentatives de suicide, son amour dévorant pour moi, sa fragilité et sa violence, son mépris de l’autorité et de toute figure prétendant l’incarner, sa façon de sexualiser tous ses rapports avec les hommes comme si elle se vivait forcément comme un objet sexuel, son sentimentalisme virulent, son infantilisme permanent, sa surdité totalement affective – tout.

Elle avait des raisons d’être malade.

En attendant, elle avait un cerveau et pourquoi ne pas s’en servir ? Je finissais par croire qu’elle ne voulait pas être sauvée. Que le peuple préférait rester dans sa merde. Le mal qui le rongeait, il semblait finalement s’y accrocher. Il ne voulait pas du tout s’en débarrasser. Il en faisait une preuve de son existence. Il était la dinde qui votait pour Noël et il s’en faisait presque une gloire et j’en avais marre à la fin. Je n’en pouvais plus d’échouer. Ras-le-bol qu’elle ne m’écoute pas ni ne fasse aucun effort. Okay, ce n’était pas de sa faute, okay, elle souffrait au point de se jeter par la fenêtre, okay, on l’avait toujours maintenue dans l’ignorance la plus crasse et on ne l’avait jamais aidée à développer ses facultés intellectuelles, okay ; mais cela devenait de sa faute si elle ne faisait rien pour s’en sortir et, une exaspération en entraînant une autre, je sais avoir pensé que, finalement, ma mère, ma maman : elle n’était pas seulement suicidaire, elle était bête. Voilà. Elle était bête. C’était la seule explication. C’était plus commode aussi. Car la bêtise de ma mère : je pouvais la lui reprocher, alors qu’il n’était pas question que je lui reproche ses tentatives de suicide. Puisque ses tentatives de suicide étaient au-delà de tout jugement. Mais pas sa bêtise et, sur elle, je sais avoir concentré ma hargne, comme si elle était un halo de lumière où retrouver mes clés perdues dans le noir. Je sais en avoir déduit que si les gens préfèrent rester dans leur merde, tant pis pour eux. Qu’ils crèvent. Qu’ils se jettent du cinquième étage. On ne peut sauver personne contre son gré et ils n’allaient pas m’entraîner dans leur chute. Jamais de la vie ! Que les gens souffrent et ne fassent rien pour régler leurs problèmes, je l’ai toujours énormément déploré. J’ai toujours considéré que c’était le Grand Problème De Fond. Toujours pensé que tout irait mieux pour tout le monde si les gens (dont je fais partie) étaient un tout petit moins abrutis. Mais qui veut que les gens (dont je fais partie) deviennent un tout petit peu plus intelligents – je dis bien « intelligents » et non « intellectuels » ou « politiquement corrects » ou un truc dans le genre. Sachant que, pour un gosse, en arriver à penser que ses parents sont bêtes est une malédiction. Mais on met très longtemps à être capable de compassion et, en tous les cas, j’ai mis très longtemps. J’ai très longtemps été l’hôpital qui se fichait de la charité. (Plus qu’une station avant ma station et que je sorte enfin de ce tunnel sans fin.)

Niveau 16

Se rendre compte à quel point on a eu tout faux depuis le début.

Qu’on est devenu ce que sa famille, la société et l’époque ont fait de nous

sans nous demander notre avis et,

dans le métro,

j’ai cru que j’allais faire un malaise.

À quel point on est rapiécé, bouts de chandelles, puzzle en vrac.

Pur n’importe quoi.

Une misère qui préfère s’ignorer.

En finir avec ses propres stéréotypes.

Sortir de son tunnel.

Revoir la lumière du jour.

Est-ce seulement possible ?

Que sauver de tout ce bordel ?

En tous les cas, cela ne se fait pas d’un claquement de doigts.

Il faut que la vie s’en mêle pour que notre personnage cesse de se faire passer pour nous.

Qu’il se fissure et, dans les interstices, nous laisse passer comme du ventre de nous-mêmes. Comme le scarabée doit connaître deux métamorphoses avant de devenir ce qu’il est. Sinon il reste larve.

Ou nymphe.

Nous sommes holométaboles

et

par exemple

je n’osais me l’avouer et m’interdisais même à l’époque de le penser, mais je m’ennuyais comme un rat mort en compagnie de copains qui, avachis par terre, rebelles en diable, tandis que des foulards mauves jetés sur les abat-jour tamisaient l’ambiance, fumaient joint sur joint et, en fonction de nos maigres rentrées d’argent, sniffaient rail sur rail, comme un rituel sacré, en écoutant Tangerine Dream, Uriah Heep, Genesis ou Careful With That Axe Eugene, avec le cri à la fin, le grand cri, à plein volume. En discutant pendant des heures pour savoir si Frank Zappa était meilleur guitariste que John McLaughlin. Et moi comme eux à l’époque (même si je m’intéressais plus à la musique qu’aux musiciens – mais j’étais bien le seul). En imaginant que les drogues m’ouvriraient toutes grandes les portes de la perception. Mais cela ne marchait pas trop dans mon cas. Je ne me sentais pas devenir plus créatif. Je cherchais à devenir plus conscient et j’obtenais toujours plus d’inconscience. Je comatais allègrement comme les autres, comme une loque.

Avant de m’effondrer un jour en pleine rue, vlan !

C’était une nuit et, à force de trop tirer sur la corde, je me sentis mal, je fus pris d’un immense vertige, tout se mit à tournoyer devant mes yeux et je partis malgré moi en arrière, je partis en avant, alors que les lumières s’éteignaient dans mon cerveau, dans la rue, partout. En un clin d’œil je déconnectai tout à fait. Tombai comme une masse à la renverse en faisant pschitt, mon crâne tapant le sol, glong. Avant même de comprendre ce qui m’arrivait, je gisais sur le trottoir, étendu de tout mon long, étendu pour le compte, le KO total. Complètement raide j’étais, overdosé des pieds à la tête, dans tous les sens du mot collapsus – et, pendant un temps miraculeux, je connus alors une splendide sortie de mon corps.

Je vécus ce qu’on appelle une expérience de mort imminente.

Je ne plaisante pas.

Je me vis m’élever au-dessus de moi d’une distance d’environ un mètre, c’est ce que je dirais, un bon mètre, oui, je vis que j’avais quitté mon enveloppe corporelle et si je ne vis pas le moment où je quittais mon enveloppe corporelle, je sus que je me trouvais tout à coup à l’extérieur de mon corps, au-dessus de lui, flottant à présent comme une plume dans l’éther de la nuit tandis que, sans les voir, j’entendais les copains qui s’inquiétaient autour de ma défroque. Qui paniquaient de me voir allongé par terre en pleine rue sans plus bouger, totalement inerte, les yeux révulsés, les lèvres bleues, le visage blanc, gris, vert, exsangue, effrayant à ce qu’ils me racontèrent par la suite, oui, je les entendais ne pas savoir quoi faire et ne rien faire du tout. Je les entendais très distinctement vouloir se barrer et me laisser dans cet état car je n’avais pas l’air bien du tout, je ne respirais plus, oh putain : j’avais clamsé ! Oh la merde ! Fallait planquer la dope. Vite ! Chargés comme ils l’étaient eux aussi, les flics allaient les coffrer s’ils les appelaient et ce serait la prison, le QHS, Amidou dégrafant déjà son ceinturon – oh là là. Oh le superbad trip ! Mieux valait foutre le camp et se tirer en vitesse et moi de leur hurler que je n’étais pas mort, pas du tout, eh oh, j’étais toujours là, eh oh, ils n’allaient pas me laisser dans cet état, eh oh, ils étaient cons ou quoi ? Bande de salauds ! EH OH !

Mais aucun son ne sortait de mes lèvres. J’avais quitté mon corps et celui-ci demeurait inanimé sur le trottoir, sans plus donner signe de vie, raide mort dans la rue, tout à fait paralysé, n’ayant plus rien à voir avec moi, presque froid déjà. Il n’était plus qu’un cadavre allongé par terre, un tas d’os et de frusques amoncelés comme des ordures dans la rue, un monceau d’excréments et c’était très curieux. C’était génial de me trouver tout à coup hors de moi, au-dessus de moi, une expérience vraiment fantastique. Un état incroyablement bizarre. Je me marrais tout seul d’être et de n’être plus en même temps ; je ne pouvais m’empêcher de rigoler de tout ce pataquès ; jamais je n’avais été aussi HILARE. Bon dieu, je demeurais lucide tout en étant inconscient, bon dieu, j’étais vivant et j’étais mort à la fois, j’étais le chat de Schrödinger, bon dieu, je possédais un être astral et cet être astral riait, il était pris de fou rire, il n’en pouvait plus de se bidonner de rire, il était l’hilarité même détachée de mon corps et se situant au-dessus de lui, oui, il était mon âme faite euphorie et l’âme existait donc pour de vrai. La mienne existait pour de bon. J’avais une âme et j’avais un corps et celui-ci pouvait bien crever sur le trottoir, mon âme persévérait, mon âme ne lui devait rien, mon âme ne se confondait pas avec moi, elle ne se réduisait pas à qui je semblais être dans la vie, non, elle pouvait échapper à tous mes déterminismes comme à toutes mes utopies, elle était ma véritable nature humaine soudain révélée, enfin échappée de ma biographie, enfin libérée de mon individualité et, présentement, elle éclatait de rire, elle éclatait de rire et quelle révélation ! Il paraît que je riais à ma naissance et bien sûr que je riais ! J’en riais encore ! Je rirais toujours ! J’en fus convaincu ce jour-là. J’avais toujours imaginé venir de bien plus loin que mes parents et quelle confirmation ! J’étais passé de l’autre côté du miroir, j’étais immatériel, j’étais évanescent, j’étais incorporel, j’étais je ne savais quoi, mais c’était indéniable. On pouvait sortir de soi et je savais comment c’était quand on était hors de soi, quand on n’était plus soi et qu’on renouait avec son immatérialité, j’allais dire immortalité et, bon, je voulais bien revenir maintenant. Je n’avais pas besoin d’en savoir davantage. J’en avais assez vu et assez entendu, heu, assez ri, heu, j’avais besoin de réintégrer mon corps car, sans lui, je ne pourrais pas raconter ce que je venais de vivre, je ne pourrais pas apporter la bonne nouvelle au monde, je ne pourrais jamais révéler que l’humanité existait en toute indépendance, qu’un JE majuscule rigolait magnifiquement en nous et, oui, sans mon corps, je ne pouvais finalement pas faire grand-chose et ce fut une autre révélation. Une espèce d’angoisse soudain. Sans cesser de me marrer cependant. Mais ce serait terrible de rester éternellement à l’extérieur de moi, exilé à vie dans l’indicible et l’inconcret, ce serait aussi terrible que d’être condamné à faire corps avec qui je n’étais pas exactement parce que personne ne nous dit que nous sommes aussi astralement au monde – EH OH !

Mais j’aurais aussi bien pu crever dans cette rue, les copains n’auraient pas appelé les secours. Ils n’appelèrent pas les secours ! Ils me laissèrent en vrac dans le caniveau, sans bouger le petit doigt, par peur des flics et des conséquences, en s’engueulant presque tellement ils étaient flippés. Ah les cons ! Ma croyance en l’amitié en prit un sacré coup ce jour-là. Elle toucha ses limites. Ce fut même irrémédiable.

Cela me prit une bonne heure, paraît-il, avant que je revienne à moi et que mon âme daigne réintégrer mon corps pour lui redonner vie et l’insuffler de nouveau. Ouf. De ce jour, je cessai les drogues, les séances d’abrutissement collectif, les foulards mauves sur les abat-jour, les discussions débiles sur le meilleur guitariste du monde. Cela ne m’intéressait plus tout à coup. Les copains ? Un fossé s’était creusé entre nous. Surtout, je me disais que la prochaine fois, je ne réintégrerais peut-être pas mon corps. Pour l’éternité resterais une âme errante. J’ai toujours su qu’il y avait des limites à ne pas dépasser. D’instinct. Que je les excède et je serais perdu à jamais. Il ne faut pas tenter le diable. Il suffit de le rencontrer une fois. Il me suffisait de m’être rencontré moi-même dans la joie la plus allègre et détachée de tout. Ce fut la première fissure.

Niveau 17

Tu en as marre que je parle de moi ?

Moi moi moi et toujours moi…

Je te comprends.

Moi aussi j’en ai marre.

Tu n’imagines pas à quel point.

Cela n’aura de toute façon qu’un temps.

En attendant, je ne vais plus dire je.

Je ne vais plus prendre le métro.

Je vais dire que je m’appelle Patrick. C’est bien Bruno. On ne le croirait pas, mais que ne croit-on pas ? Ou René. J’aime bien Raoul. À cause de Raoul d’Andrésy. Ou bien Michel. Tout le monde s’appelle Michel aujourd’hui. C’est générationnel. Michel ou François ? Car les François pullulent également. Tant pis pour les autres. Alors quoi ? Le saint psychopompe ou celui qui parle aux oiseaux ? À la Saint-Michel sème ton seigle ou à la Saint-François la bécasse est au bois ? Et si je prenais le pseudonyme de Germaine, en souvenir de Carlos Casagemas ? Mieux encore : imagine que je sois l’un de ces grands personnages, morts depuis longtemps, mais dont les services rendus à l’histoire sont encore dans toutes les mémoires, que ce soit pour le pire comme pour le meilleur – par exemple Napoléon. Tout ce que tu lirais sur mon compte ne deviendrait-il pas immédiatement fascinant ? Bon, d’accord, disons que je m’appelle Isidore et n’en parlons plus. Disons que c’est d’Isidore que je parle à partir de maintenant. Disons que je dis il et non plus je. Ce sera toujours moi, mais ce sera moins agaçant, j’allais dire fatigant.

Isidore donc.

Qui, au sortir de ses somptueuses années de formation, commençait à comprendre certaines choses. Commençait à muer. À se débarrasser de ses peaux mortes.

Par exemple, il n’en pouvait plus que la psychanalyse pathologise ses moindres faits et pensées et, d’eux, ne voit que les symptômes d’une maladie qui était cézigue. Il en avait marre de s’entendre dire que c’était son inconscient qui parlait et jamais lui. Il souffrait d’un œdipe contrarié ? Sans blague ! Quel scoop !

Comme chantait l’autre à tue-tête (Dom C.), sur l’air des Bee Gees, dans un bar, une nuit joliment arrosée : « Œdipe is your love… is your love. »

Sauf que les brillants essais de linguistique structurale qu’Isidore s’astreignait à lire jusqu’au bout : ils lui tombaient des mains. Vlan ! Probablement parce qu’il était-il trop stupide, trop bourgeois et trop inculte pour comprendre ce qui était écrit. Okay. Mais il avait beau censurer son plaisir et y voir une coupable paresse intellectuelle, il préférait largement lire des romans, des nouvelles, des polars, même des bandes dessinées. Ô combien ! Mais chut ! Après Les Rougon-Macquart (vingt volumes), il avait dévoré la saga des Jalna (seize volumes) en seulement quinze jours, lors de vacances d’été ! Il ne s’en vantait pas. C’était strictement confidentiel. C’était s’inventer une famille formidable. Il lui fallait l’admettre : il avait plus de goût (de facilité ?) pour les histoires que pour les livres qui cherchaient à lui bourrer le crâne et, de ceux-là, il ne retint finalement pas grand-chose. Il ne retint rien. Pas un mot. Pas une image. Pas une idée. Pas une émotion. Nada ! Mais il est vrai qu’il n’y comprenait rien non plus.

Sauf que tout lui montrait que la réalité n’était pas seulement un fait de langage. Ce furent les alligators du lac Apokpa, en Floride, qui lui ouvrirent les yeux. Le « mystère » des alligators du lac Apopka. Sans que l’on sache pourquoi, la population de ces malheureux sauriens était devenue hermaphrodite en seulement deux ou trois générations, les plus jeunes présentant désormais des micropénis et de notables anomalies testiculaires (comme de plus en plus de nourrissons aujourd’hui). Que s’était-il donc passé ? Isidore avait lu, ébloui, l’article d’un des grands penseurs du moment qui élucidait le mystère : si les alligators du lac Apopka, en Floride, perdaient leur virilité, c’était en raison du « triomphe virtuel du féminin dans nos sociétés postmodernes ». Waouh. C’était très brillant. Vraiment séduisant. Du haut vol. Cela expliquait bien des choses. Les gosses mal formés étaient prévenus. Isidore l’avait finalement échappé belle – et l’idée le traversa d’ailleurs de donner à lire cet article à sa maman. Elle prendrait peut-être conscience de quelque chose, puisque prendre conscience des choses pouvait les modifier, croyait-il à l’époque.

Sauf que, peu après, Isidore apprenait que des scientifiques avaient analysé l’eau du lac Apopka… pour découvrir qu’elle était saturée en pesticides organochlorés (type DDT, dicofol, DDD chloré…) que déversaient depuis des années tout un tas d’industries locales. Ah ah ah. C’était la pollution chimique qui réalisait la « défaillance du masculin » plutôt que le féminin qui l’émasculait. Ah ah ah. Les perturbateurs endocriniens faisaient le boulot tout seuls, indépendamment de l’évolution des rapports des sexes dans nos sociétés postmodernes. Sacré Isidore ! Il gobait vraiment n’importe quoi. Loin de décrire ce qui se passait dans la réalité, les jeux de langage l’occultaient royalement. Ils planaient très au-dessus du monde qu’ils prétendaient saisir. Ils ne touchaient jamais terre. Ils étaient ce vent dont se nourrissent les habitants de l’île de Ruach, chère à Rabelais. Ce n’était pas avec des jeux de langage qu’on réglerait le moindre problème et qu’on comprendrait même quel était le problème (d’où leur ineffable séduction, comme les tours de magie ?). C’est à ce moment-là, précisément à ce moment-là, comme une bulle de savon éclate, qu’Isidore cessa de croire aux « intellectuels ». Il n’en serait jamais un. Ce ne serait jamais avec des mots comme « phonématique » que sa mère (ou quiconque) irait mieux et retrouverait la joie de vivre et, sur ce point au moins, sa maman avait mille fois raison. Ce fut une nouvelle fissure.

Sans compter qu’Isidore se fatiguait lui-même à traiter tout le temps les autres de fascistes et, par parenthèse, pardon à celles et à ceux qui, où que ce soit dans le monde, ont souffert ou souffrent encore de régimes réellement totalitaires, d’États réellement policiers, de dictatures réellement militaires, de bureaucraties réellement staliniennes, de tyrannies affreusement religieuses, oui, pardon à celles et à ceux qui ne savent pas le luxe que c’est, par comparaison, de vivre à Paris, dans la « Ville lumière », dans la capitale d’un pays riche, où la peine de mort a été abolie et où l’on n’est pas jeté en prison pour ses opinions ni pour son orientation sexuelle, où il fait bon vivre malgré tout au jour le jour et ce n’est pas rien ; c’est infiniment précieux et pardon à eux, oui, pardon de la part d’Isidore qui a eu la chance de naître dans une société démocratique et qui continue d’avoir la chance (bientôt un privilège ?) d’y vivre, même si la démocratie n’est pas le rêve qu’on imagine lorsqu’on n’y est pas (on a aussi des problèmes ici, de sérieux problèmes) et, pour tout dire, qu’elle n’est pas encore advenue, à moins qu’elle ne soit qu’une illusion, je ne sais pas, as-tu vu Cogan – Killing Them Soflty ?

Un petit film indépendant américain, à petit budget, comme on dit.

Sorti en 2012.

Je l’ai vu hier soir à la télévision, ce pourquoi j’en parle, preuve que je fais ce que je veux dans le métro. Avec Brad Pitt dans le rôle d’un tueur à gages. Lequel, dans la dernière scène, retrouve son employeur pour lui réclamer son fric après avoir exécuté trois contrats. Tous deux sont à ce moment-là dans un bar et, installé en hauteur, un poste de télévision diffuse le fameux discours de Barack Obama du 4 novembre 2008 prononcé à Chicago, jour de sa victoire électorale à la présidence des États-Unis. Brad regarde un instant Obama déclamer à la télé avec force et conviction, deux points ouvrez les guillemets : « … jeunes et vieux, riches et pauvres, démocrates et républicains, Noirs, Blancs, Latinos, Asiatiques, Indiens, gays et hétéros, handicapés et non handicapés… nous sommes un seul peuple… Nous nous élevons et nous tombons comme une seule nation… Nos histoires sont singulières, mais notre destin est partagé » et, à ces mots, Brad lève les yeux au ciel. Ce discours le crispe, il lui hérisse le poil. Il lui fout les boules. Il marmonne que lui aussi a fait un rêve : que les Noirs aient tous des petites bites, ah ah ah, c’est facile de faire des rêves. Quelle connerie ! qu’il siffle entre ses dents. Mais lorsqu’il entend Obama déclarer, je cite : « La vraie force de notre Nation ne vient pas de la puissance de nos armes ni de l’étendue de notre richesse, mais du pouvoir durable de nos idéaux : la démocratie, la liberté, l’opportunité et l’espoir inébranlable », il n’y tient plus. Il voit rouge. Il pète carrément un plomb. C’est plus fort que lui. « Foutaises que tout ça ! s’écrie-t-il en tapant du poing sur le bar. FOUTAISES ! » Puis, se tournant vers son employeur, il crache sa valda : « Tu veux que je te dise ? L’Amérique, c’est pas un pays : c’est un business. »

C’est la dernière réplique du film.

On croirait que le film a été tourné uniquement pour cette dernière réplique. Pourquoi pas ? Je n’écris moi-même (si j’écris) que pour une ou deux minuscules petites choses qui me tiennent à cœur mais qu’il me faut contextualiser afin qu’elles ne tombent pas totalement à plat et tant pis si cela m’oblige à noircir des pages et à prendre le métro à n’en plus finir. Tant pis si je te saoule. Tant pis si c’est un tueur à gages qui se pique de morale. Je commence moi aussi à m’y faire. Enfin bref. Je te propose un petit jeu, histoire que tu ne perdes pas définitivement ton temps. Histoire que tu aies à t’occuper tandis que je plonge toujours plus profond la tête dans mon sac. Alors voilà : si la France n’est pas un pays, c’est… quoi ? Tu dirais quoi ? Quel mot ici ? À ton avis ? Tu veux bien jouer à ce jeu avec moi ? Réfléchis bien à ce que tu vas dire. Réfléchis à la réputation de la France et à ce qu’elle est réellement. Tu n’as droit qu’à trois réponses.

Fermer la parenthèse.

Niveau 18

En attendant que tu me donnes une réponse

Isidore

il en avait marre de manifester pour le plaisir de descendre dans la rue et d’occuper le terrain. Cela ne l’amusait plus. N’était-ce donc qu’un jeu pour lui ?

Il n’en pouvait plus de défiler comme si cela allait changer le monde (même s’il rencontra son premier amour lors d’une charge de CRS, lui prenant la main et la serrant très fort alors que tous deux détalaient, poursuivis par toutes les forces de l’ordre de France et de Navarre).

Il voyait bien qu’il était incohérent. Futile.

Il n’était pas fiable.

Il n’était qu’un fichu individualiste qui chantait à pleins poumons « The People United Will Never Defeated » (« El pueblo unido jamás será vencido »). Et dans les frissons qui le parcouraient à s’époumoner, même lorsqu’il était dans sa salle de bains, il y avait déjà la nostalgie de l’unité perdue. Il y avait le ricanement de ce qu’il croyait combattre. Il y avait toutes ses contradictions dans les termes.

Quelque chose clochait – mais quoi ?

Une petite voix commençait à le houspiller. Le tirait par la manche. Quelle petite voix ? De quel droit osait-elle ? Longtemps Isidore l’écarta d’un revers méprisant. Son être astral voulait qu’il ouvre les yeux, mais il ne voulait rien savoir. Il arrive un moment où le problème de la blessure, c’est le pansement. Mais ce n’est pas si facile de résister à la pression du groupe, de s’extraire de l’air du temps, de devenir plus ou moins soi, de saper ses propres fondations pour tenter l’aventure la sienne.

Pas si facile au bernard-l’hermite, une fois qu’il se sent à l’étroit dans sa coquille, de sortir à découvert et de ramper sur le sable mouillé, sans protection, pour se trouver un nouvel abri.

N’empêche, les babas cool, les manifs, la psychanalyse, l’intellectualisme, les revers à ses jeans : tout cela déprimait de plus en plus Isidore. Il perdait son temps. Même avec la meilleure volonté du monde, il se sentait pris d’un étrange malaise. Il avait la sensation désagréable de devenir mou. De faire complètement fausse route. D’être animé d’un désir qui lui demeurait obscur. De poursuivre un idéal dont il ne savait rien. Il avait applaudi des deux mains lorsque le shah d’Iran avait dû s’enfuir comme un malpropre qu’il était et… pour qui ? Pour Khomeini ? Il avait sûrement raté un épisode. Il se sentit soudain très bête. Ce fut une nouvelle fissure.

Niveau 19

Il y en eut d’autres. Par exemple : les gens qui n’étaient pas de « gauche ». Qui étaient de « droite », plus ou moins. Pas tous, bien sûr que non, mais certains d’entre eux : ils semblaient étrangement plus intelligents. Plus cultivés. Plus courtois. Plus drôles. Plus légers. Plus profonds. Alors qu’ils auraient dû être brutaux et bornés, puisqu’ils étaient les méchants de l’histoire. Puisqu’ils étaient des fascistes. C’était très bizarre. Isidore préférait largement ne pas être d’accord avec certains types qui ne croyaient qu’aux libertés individuelles plutôt qu’être d’accord avec une flopée de types qui ne juraient que par l’émancipation des masses. Il en sortait moins stupide et amer. Si la gauche avait le monopole du cœur, le tragique de l’existence semblait plutôt de droite et cela n’arrangeait pas ses affaires. Il ne se reconnaissait finalement nulle part (souligné un million de fois). Ce n’était peut-être pas entre sa gauche et sa droite qu’il devait choisir. Ce n’était peut-être pas la bonne dualité. Peut-être fallait-il voir les choses d’un tout autre œil. Isidore se disait que tout ce qui nous arrive d’affreux dans l’existence vient, d’une part, de notre nature (égoïste, finie, vouée à la mort et dominée par la loi du plus fort au nom de la survie) et, d’autre part, de la société (avide, injuste, visant sa propre perpétuation et dominée par un petit nombre prospérant sur le dos du plus grand nombre au nom de leurs seuls intérêts). Bon dieu, se disait-il, alors que la civilisation est censée civiliser les gens et que la société devrait remédier autant que faire se peut aux maux de la nature, elles ont produit une supernature dotée de superpouvoirs et si cela ne tenait qu’à lui, se disait Isidore, comme si les choses pouvaient effectivement tenir à lui, tout irait mieux si les hommes s’unissaient autour du tragique de l’existence et non autour de sa négation (souligné) qui, au bout du compte, conduit à surajouter au tragique de l’existence un tragique social et deux tragiques pour un seul homme : c’est trop.

Tel était le genre de pensées qu’Isidore commençait à ruminer et, au bout d’un moment, il pouvait même dire le jour, oui, ce fut juste après la montée de Mitterrand au Panthéon. Tout de suite après cette mascarade éhontée. Le jour même. Le 21 mai 1981. Bon dieu, il n’avait pas voté pour ça !

Car il avait voté Mitterrand. Il avait 20 ans et voici que, participant pour la première fois à une élection, son bulletin mettait fin à 40 ans de dictature de la droite. Voici que son vote était historique et… plus jamais il ne donna sa voix à quiconque par la suite – merci bien ! Parce que sa mère ne s’en trouva pas mieux, pas du tout. Parce que onze jours plus tard, patatras. En regardant Mitterrand entrer seul au Panthéon, le visage déjà momifié, poser pour la postérité avec sa rose pourrie à la main et faire de son accession au trône une mise en scène télévisuelle, Isidore sut que c’était foutu. Il fut pris en direct d’un violent haut-le-cœur. Il perçut quelque chose de répugnant qu’il ne put s’empêcher de percevoir et, une déception en entraînant une autre, il commença à se dire que cela suffisait. Stop ! Au bout du compte, personne ne le représentait. On lui demandait d’élire des types qu’il n’aurait jamais choisis comme candidats s’il avait eu le choix et ciao les gars ! Ce serait sans lui. Ce n’était pas lui qui avait trahi. Pas lui à qui on demanda de revoter parce que le premier scrutin n’était pas conforme à ce qu’on attendait ; pas lui qui en viendrait à voter pour la droite contre l’extrême droite, comme unique choix possible. Ah ah ah ! Et pas la peine de lui dire qu’il n’avait pas voix au chapitre puisqu’il ne votait plus : il payait ses impôts, il les avait toujours payés, parfois difficilement, mais telle était sa contribution à la vie de la cité et cela faisait de lui un citoyen autorisé à prendre la parole où et quand il le voulait (surtout lorsque ses impôts, plutôt que de servir à améliorer les services publics dont, pour se déplacer, pour se soigner ou pour éduquer sa fille, il se félicitait quotidiennement d’avoir l’usage, servaient à renflouer les dettes « colossales » d’une banque d’État qui prétendait « avoir le pouvoir de dire oui » et lui, Isidore, se targuait d’avoir celui de dire non).

Ce fut l’ultime fissure.

La fin de ses années de jeunesse.

Il devait se réveiller.

Se secouer les puces.

Sortir de ses stéréotypes.

Revenir à lui et – pardon Isidore, mais je crois le moment choisi de te dire au revoir. Merci Isidore. Merci pour ton aide. Mais le moment est venu pour moi de dire de nouveau je. Il me faut cesser d’être un autre à partir de maintenant. Comme il le fallait à cette époque. Je devais cesser d’être qui je n’étais pas. Laisser tomber les faux-semblants. Arracher mon masque. Devenir enfin moi-même, si cela voulait dire quelque chose.

Je sais n’y avoir pas franchement réussi (l’eau du bocal coule malgré tout dans nos veines et mes facultés intellectuelles étaient très loin d’être à la hauteur de mes ambitions), mais c’est à partir de là que j’ai commencé à devenir empirique, oui, empirique, je crois que c’est le mot. Parce que l’expérience sensible, si elle ne dit pas la vérité, dit au moins le mensonge. Comme Einstein (toutes proportions gardées !) découvrit une nouvelle physique en observant une anomalie dans la physique newtonienne et en refusant de négliger cette observation. Parce que je ne pouvais plus me dissimuler la réalité sans queue ni tête qui était la mienne. Je ne pouvais plus me la raconter (même si je me la raconte toujours, surtout lorsque je suis dans le métro). Parce que je ne savais même pas qui j’étais et voulais me rencontrer enfin. Parce que c’était beaucoup plus passionnant de m’inventer mon propre chemin. Franchement moins douteux. Parce que j’avais moins peur, tout à coup. Je grandissais enfin. Est-ce lié ? Je n’étais plus puceau et, à mon niveau individuel des choses qui font que l’on avance dans l’existence, il était temps que j’écoute ma petite voix intérieure et que je prenne mon destin en main. Temps que j’essaie de penser par moi-même. De sentir par moi-même. De me frotter les yeux. De m’extraire du présent, même si c’était impossible.

Temps de respecter les faits.

D’ouvrir les yeux.

De me trouver une place sur Terre.

De devenir un homme.

Non pas devenir quelqu’un,

mais une personne.

Une personne.

Ce qui avait à voir avec la dignité.

La DIGNITÉ.

La mienne et celle des autres.

La dignité.

La décence.

Autant que faire se pouvait.

Comme l’autre (je ne dirai pas qui) éprouvait « la nostalgie d’un homme décent car, écrivit-il dans l’un de ses Carnets secrets, je suis ici cerné par l’indécence ».

La dignité, oui, comme un cap à suivre. Comme une ligne de conduite pour moi-même. Un style. Une façon modeste (et utopique, oui, je sais) de me singulariser. De commencer par le commencement, c’est-à-dire par l’individu. C’est-à-dire par mon niveau individuel des choses, aussi vérolé et bancal soit-il. Pour ne plus avaler des salades, comme si j’étais un herbivore. La dignité. Oui. Comme à la fin de L’Homme de fer. Pas le feuilleton télévisé avec Raymond Burr mais le film d’Andrzej Wajda (1981). Lorsque la fille des « ressources humaines » tend sa lettre de licenciement au héros en lui disant qu’elle est désolée. « Pourquoi le faire si tu es désolée ? demande le héros. – Si ce n’est pas moi, quelqu’un prendra ma place et le fera, répond la fille. – Et si cette personne refuse aussi ? »

La dignité, oui.

Ne rien faire qui, à mes yeux, m’apparaîtrait indigne.

Ne pas spécialement chercher à faire le bien, vu les horreurs auxquelles aboutit neuf fois sur dix la volonté de faire le bien. Tout le monde veut fabriquer un monde meilleur et le monde ne cesse d’empirer. Non ! Me contenter de ne pas faire le mal. Préférer ne pas. M’y évertuer. Juste cela. À mon niveau individuel des choses. NE PAS FAIRE DE MAL. L’empêcher d’advenir. Freiner des quatre fers. Ne pas chercher à me VENGER (de ma mère, du monde, des hommes, du foie de veau, de tout), mais briser le cercle. Prendre le large. Ne pas enlaidir davantage l’Univers. Rire. Prendre le large. Briser le cercle. Rire. Changer de paire de lunettes et rire. Regarder là où l’herbe est verte et me concentrer là-dessus. Prendre le large. Briser le cercle. Rire. Au maximum. Au quotidien. Si possible. Changer de monture. Devenir léger.

RIRE !

Cela semblait à ma portée. C’était une décision que je pouvais personnellement prendre et mettre en pratique au jour le jour, sans demander l’autorisation à quiconque – et cela m’apparaissait déjà énorme.

Et Julien s’est suicidé à la fin.

Je sais. Oui.

Quelque chose a merdé.

Je sais. Oui.

J’ai merdé.

Niveau 20

Mais en attendant, je n’avais pas mieux à me proposer. Je n’avais que le mot dignité et tout ce que j’investissais sur ce mot. Et chaque chose, chaque être humain, chaque plante ou animal, chaque brin d’herbe de retrouver peu à peu une consistance. Un éclat. Une valeur. Une complexité. C’est bien simple : ou bien on part d’un principe, ou bien on part d’un constat. Je répète : ou bien on part d’un principe, ou bien on part d’un constat. Il n’y a pas d’alternative. Cela vaut pour tout le monde. C’est ce qui distingue les gens (dont je fais partie). C’est ce qui permet de savoir à qui on a affaire. De faire le tri. D’abréger les conversations. Car chacun part de ce qu’il croit être le bon pied et, un pas après l’autre, il arrive là où le conduisent ses pas et nulle part ailleurs. Et s’il est parti d’un principe, il arrive toujours un moment où il bute sur la réalité et, plutôt que de s’avouer vaincu, il dit que c’est elle qui a tort. Il la punit. S’il le faut, il la détruit. Il n’y a pas plus susceptibles que les principes. Pas plus féroces et haineux. À partir de là, à partir de ce constat, mon choix fut fait. Voici que je retrouvais le nord et qu’on ne pouvait plus me faire croire que c’était le sud. Voici que je devenais enfin sensible. Comme au sortir d’une longue ankylose. J’entendais soudain le chant des oiseaux. J’essayais pour la première fois de me tenir sur mes deux jambes et tant pis si je boitais. Je préférais encore boiter. Au moins c’était ma boiterie. C’était quelque chose que je pouvais revendiquer et peut-être corriger. Tant pis pour l’idée que je me faisais de moi-même. Au moins ne falsifierais-je pas ce que je savais être ou n’être pas. Le génie de la vie en général et de la mienne en particulier l’exigeait, celui-ci fût-il mauvais et celle-ci quelconque. Nous sommes plongés à chaque instant dans une bataille dont nous ne saisissons à aucun moment le mouvement général et encore moins l’issue, seulement des bribes, des éclats, des ombres, des morts et des vivants, des moments de fol espoir et d’autres d’affreuses désillusions, comme Fabrice à Waterloo. Fabrice totalement perdu sur le champ de bataille, n’y comprenant rien, finissant désarçonné, à pied, affamé, épuisé, cherchant partout la bataille sans jamais la trouver, ne sachant pas que c’est justement ça livrer bataille à son niveau individuel des choses, n’en revenant pas lui-même. Pas la peine de le nier. Pas la peine de faire semblant. De raconter des bobards. De croire qu’on contrôle la situation. On contrôle que dalle ! On fait semblant. On pousse ses rognures sous le tapis pour mieux paraître et, au bout du compte, on berne les pauvres types dans mon genre. Je veux dire les types assez cruches pour croire les légendes dorées des uns et des autres et quand on découvre la vérité (car le mensonge existe !), on n’en revient pas. On a envie de vomir. De tout brûler. De se donner des gifles d’avoir été si crédule. On ne croit plus en rien ni personne. On devient affreusement suspicieux. Alors que reconnaître la vérité et se moquer de ses erreurs comme on se moque du danger, ne pas les craindre et les prendre au contraire en compte, les prendre justement à son compte, résoudre ses propres contradictions au lieu de les nier serait autrement utile et salutaire. Aiderait les pauvres types dans mon genre. Sans compter celles et ceux qui savent ce qu’il en est de la vérité et j’imagine leur amertume de voir triompher les faussaires et les escrocs. J’entends leur crispation. Ô les gloires usurpées ! Ô les certitudes assénées ! Assez d’être pris pour une bille et je n’allais pas prendre les autres pour des billes. Pas moi ! J’allais faire autre chose. J’allais me mettre à peindre.

Voilà.

J’allais me consacrer à la PEINTURE.

À la sculpture aussi.

C’était décidé !

J’en avais marre des idées. Des concepts. Des velléités. Des délires en rond. Des branlettes à l’œil. Des manifs à la con. Marre des mots. Je voulais aller de l’avant. J’avais besoin de silence. D’empoigner, sinon le réel, du moins le concret. De continuer le combat par d’autres moyens me convenant mieux. De me coltiner la matière. Les couleurs. Les lignes et les courbes. Les surfaces. Le bleu et le vert. Et les mélanger à du rouge. À du noir. Des blancs. Du jaune. De l’onctueux. De la lumière. Qu’ils enfantent quelque chose. Qu’ils me disent qui j’étais. Déploient de nouvelles visions. Et la pierre : me mesurer à elle. La faire parler. Libérer la vie qu’elle emprisonne. Défier le bloc, la masse, le forclos, le dur, le monde densifié sur lui-même. Lui trouver une issue. L’aérer. Cogner dessus pour lui faire cracher son morceau. Comme on brise la glace. La pierre : l’attaquer au marteau. La buriner. La gradiner. La gouger. L’évider. L’ouvrir en deux. Lui pignoler la carcasse. La travailler au ciseau sans dents. Avec dents. Au rifloire. La poncer. La polissonner. La caresser. La flatter. Belle bête. Souffler dessus. Repartir au combat. Jusqu’à être satisfait. Ou épuisé. Ou vaincu. Jusqu’à donner forme humaine. Faire surgir le lisse du rugueux. La douceur de l’informe. La vie du froid. Le beau de l’inerte. Les sourires de Carpeaux. Mon idée du beau. L’incarnation de mon esprit. Et le bois. Le fer. Les assembler. Chaud et glace. Alliance des contraires. Et la glaise. Oh la glaise ! M’y enfoncer à pleines mains. La pétrir. La mouiller. La retourner sur le ventre. Lui claquer les fesses. La tordre. La rouler. La mouiller de nouveau. La plier à tous mes caprices. L’affiner. La silhouetter. L’insuffler de mes mains, du bout de mes doigts. Le miracle de la glaise ! La chair de la glaise. La vie de la glaise. Sa docilité. Ses résistances. Sa fragilité une fois sèche. Sa féminité. Cette volupté-là. Cette liberté-là. Je voulais me mesurer physiquement. Corps et âme mêlés. M’exprimer vaille que vaille. Ne pas me taire. Jamais ! Transpirer. Suer. Mettre la main à la pâte. Me salir. M’exprimer. Trouver mon langage. Faire naître mon univers. Quêter ma vérité. Me reculer pour juger de l’ensemble, voir ce qui n’allait pas, retourner au charbon, suivre mon inspiration jusqu’au bout, le temps qu’il fallait, guidé par je ne savais quoi avant que ce soit là, devant moi, de mes mains, stop, ne plus toucher à rien.

Ah, les grands voyages intérieurs entre quatre murs, chaque nuit, tandis que la ville dormait ! Pendant des heures d’affilée sans que cela soit des heures. Le temps n’existait plus. Peindre et sculpter. Oui. Je voulais créer ! Cesser d’être inutile. M’affronter moi-même pour savoir si je valais quelque chose. Cesser de mentir, à moi comme aux autres, pour savoir s’il existait une parcelle de vérité dans mon être, sans personne pour se jeter par la fenêtre. Au contraire, me jeter moi-même dans le vide et, de bout en bout, être à la fois le concepteur et l’ouvrier d’un travail dont je serais le maître. L’unique artisan. Le seul responsable de toute la chaîne de production. Sans rien attendre de personne, mais tout de moi. Peindre et sculpter ! Faire à ma manière ! Parvenir enfin à dire ce que j’avais sur le cœur. Oui. C’était une corde à mon arc que je pouvais tendre. Car j’avais toujours dessiné. J’adorais ça. Depuis tout petit.

À l’école, je gribouillais inlassablement dans les marges de mes cahiers (et, encore aujourd’hui, lorsque je suis au téléphone ou en réunion, comme une activité vitale, une vie en marge justement, à laquelle je ne prête aucune attention et c’est un tort puisque je suis à ce moment-là davantage ma main que ce que je suis censé faire ou dire, oui, c’est à main levée que je m’évade, que je résiste et, par parenthèse, j’aimerais filmer ma main tandis que je parle au téléphone : on verrait alors ce que telle conversation produit comme dessin, on aurait le son allée, avec l’image intérieure, on s’apercevrait peut-être de quelque chose).

Quoi qu’il en soit, cette manie de gribouiller, si proche de mon nom, m’était venue très tôt et elle ne m’avait plus quitté. Un trait après l’autre, j’inventais en toute discrétion, tandis que mes professeurs faisaient leurs cours, des formes alambiquées, biscornues, d’où naissaient parfois des figures reconnaissables. Des chimères fantastiques. Des visages hirsutes, les yeux exorbités et parfois crevés. Des chevaux se cabrant ou broutant ou galopant, crinière au vent. Un temps, je dessinais des Atlas qui croulaient sous le poids titanesque d’un monde fissuré, éventré, délabré – et cet Atlas était moi, mais pas seulement. Sur ses épaules le monde devenait chaque fois plus lourd et noir et monstrueux : Atlas ployait, fléchissait, il courbait l’échine, quasiment à genoux – combien de temps tiendrait-il encore ? Puis il y eut les femmes nues. Plein de femmes nues. Des Olympia et des odalisques. Sorties tout droit de mes fantasmes. Le plaisir que c’est de dessiner des seins ! Des hanches ! Des fesses. On s’y croit. On bande presque.

Je dessinais aussi des paysages. Avec de grands arbres noirs aux bras crochus et aux ailes de corbeau. Des forêts inextricables qui, délimitant elles-mêmes leur cadre, devenaient d’abstraits et féroces champs de bataille dans le tumulte desquels les traits, les hachures, les griffures et les aplats noirs livraient d’homériques combats avec le blanc de la feuille, jusqu’à ne presque plus laisser passer la lumière et le dessin tenait tout entier dans le « presque ». Comme s’il s’agissait de rayer tout ce qui n’allait pas dans ma vie (et sur Terre) et, de ce chaos, faire surgir ce qui valait la peine d’être sauvé et, par parenthèse, mes petits carnets procèdent en droite ligne de cette habitude de gribouiller sur du papier. Fermer la parenthèse. Je crois que j’ai loupé ma station de métro. Tant pis. Je suis sorti des rails. Tant mieux. En tout cas, je pouvais, avec un simple stylo à bille ou un feutre noir, coucher par dessin tout ce qui me passait par la tête. Mes angoisses comme mes désirs. Mes fracas et mes rivages. Mes tests et mes Rorschach. Le dessin était le moyen d’expression qui m’était spontanément venu pour parvenir à dire sans avoir les mots pour le dire, parce que je n’avais pas les mots à l’époque, parce que j’en avais plein la bouche de ma langue maternelle et, à propos, qui a le premier décrété que nous parlons une langue maternelle alors que nous parlons une langue qui vient de l’ancestral ? À lui aussi j’aurais deux mots à dire.

En attendant, j’allais me lancer dans la peinture. Je n’allais pas attendre que le monde change ni me morfondre dans mon coin. Je n’allais pas procrastiner dans l’espoir que la mort finisse par m’oublier. J’allais m’occuper de mes affaires. J’avais déjà dans l’idée de sculpter une petite femme tournoyant au bout d’une pique qu’une vieille scie à bois splendidement érigée menacerait de sectionner comme s’il s’agissait d’un cordon ombilical d’acier, et alors la petite femme s’envolerait dans les airs, enfin libre. Mais pas touche ! Car quiconque s’approcherait de cette sculpture passerait dans un faisceau infrarouge déclenchant une effroyable sirène d’alarme dissimulée dans le socle en bois noir et patiné, et quel choc alors ! Quelle épouvante sur l’instant ! Je voyais d’ici la scène et, par la suite, je l’ai vue, de mes yeux vue, lorsque je réalisai cette pièce et que les gens qui s’approchaient de La Scie se trouvaient tétanisés d’avoir déclenché une alarme qui s’entendait à des kilomètres à la ronde, comme s’ils avaient commis un crime et que la police allait débouler et s’emparer d’eux pour un crime qu’ils savaient avoir commis sans jamais l’avouer. Comme dans les expériences sadiques des époux Harlow sur l’attachement à la mère (voir page 144), sauf qu’il s’agissait ici de l’attachement à l’art. Mais quoi ? On ne s’approchait pas de ma mère sans être électrocuté. Et moi-même, au moindre contact psychique, je me sentais prêt à hurler et mieux valait que ce soit une sculpture, finalement.

J’avais aussi dans l’idée une belle Vénus callipyge amputée des jambes, des bras et de la tête, tout alanguie sur un petit tapis vert de frais cresson encollé sur un splendide bloc de calcaire immaculé (volé une nuit dans le chantier de Ricardo Bofill rue de l’Ouest, Paris XIVe) et, lui faisant face, un ventilateur rouge sang tournerait avec une lenteur très suavement calculée, selon une rotation des pales absolument silencieuse, donnant le sentiment d’un gros insecte sécateur, et cette sculpture s’appellerait « Du vent Récamier ». De quoi exorciser encore mes démons. Éviter de devenir un psychopathe.

Car je ne doutais pas qu’il s’agissait à chaque fois d’autoportrait. L’art ne permettait-il pas de sublimer ses problèmes et d’en faire quelque chose dépassant son cas particulier ? J’y croyais à l’époque. Plutôt moins que plus car l’art comme thérapie ne m’a jamais paru une solution. Je me disais que c’est une fois qu’on allait mieux qu’on pouvait offrir au monde quelque chose qui soit digne de lui être offert. Mais allait-on mieux un jour ?

Cette « vie d’artiste » dura dix ans. Elle eut ses hauts et ses bas. Elle ne rencontra aucun écho. Ne déboucha sur rien. Il est vrai que je ne fis rien pour percer, comme on dit. Je ne savais pas me vendre ni nouer des relations utiles. Personne ne m’encouragea non plus. Je n’avais aucune ambition que je parvienne à partager – peut-être pas d’ambition tout court. Il me semblait n’avoir que d’infects secrets. Des idées trop bizarres. De pauvres malaises. Des émois trop personnels.

De cette période, il ne me reste aujourd’hui que quelques photos Fujichrome (voir en annexe), une toile de 155 x 150 cm qui prend tout un mur chez moi et que certains pensent inspirée par Pollock (alors que pas du tout !) et, rangé au fond d’un placard avec l’aspirateur et un bric-à-brac ménager, un grand carton à dessin bourré à craquer de peintures sur papier à maroufler. Tout le reste a disparu. Envolé. Volé aussi. Détruit je ne sais comment ni par qui, après que j’ai quitté précipitamment la France pour courir l’aventure au galop outre-Atlantique et jouer les Zorro d’amour, abandonnant toutes mes affaires, tout ce que je possédais, sur un coup de tête. Je ne retrouvai rien à mon retour. D’autant moins que j’errais à ce moment-là dans les rues, entendant des voix et leur obéissant. Cette existence avait vécu. Elle appartiendrait désormais au passé. On ne revient pas en arrière. La vie, comme on dit…

On met longtemps à devenir jeune. À s’alléger. À devenir humain. À s’inventer un chemin. À apprécier la vie pour ce qu’elle est, sans plus trop s’offusquer de ce qu’elle n’est pas. On met encore plus longtemps à se désabuser du faux dont on est tissé, qui fait que la cause de nos souffrances nous demeure insaisissable et ainsi flottons-nous sans fin au-dessus de notre existence comme si elle était un cadavre gisant dans la rue.

Et à la fin Julien s’est pendu avec la ceinture de son pantalon.

Dans un de mes petits carnets, j’ai noté un jour : « On n’est pas de son siècle, on est la sensibilité de son siècle. On est les erreurs de son temps. On est ce qu’il fait de nous si on n’y prend pas garde. »

J’ai également noté : « Je ne dis pas que c’était mieux avant : ce n’était pas mieux avant. Certainement pas. Mais c’est pire aujourd’hui et comment est-ce possible si ce n’était pas mieux avant ? »

Je te le confirme : j’ai loupé ma station.

Je me suis tapé toute la ligne.

Et merde !

Qu’est-ce que je disais ?

Tu te le rappelles ?

Attends.

Ah oui.

Cela me revient.

Zorro.

Là où j’en étais.

Cela la station où je voulais descendre.

Niveau 21

Si on me le demande (mais personne ne me demande rien), je viens de bien plus loin que j’en ai l’air. Mes coordonnées sont plus ancestrales. J’ai environ 36 000 ans. C’est ce que je dirais. Je suis ardéchois d’origine. Je viens de la grotte Chauvet. C’est génétique, mais pas seulement. Au fil d’un nombre incalculable de générations.

Je viens de ces hommes qui, à la lumière de torches, dessinèrent sur les parois des centaines de mammouths, de chevaux, de taureaux, de lions et de lionnes, de rhinocéros laineux et de mégacéros, de bouquetins, une panthère des neiges, des bisons. C’est-à-dire tout le bestiaire des animaux qui peuplaient leur univers et dont beaucoup les menaçaient. Car ils étaient à l’époque des hommes fragiles, peu nombreux, isolés, qui devaient survivre aux mille dangers d’un monde animal dont ils étaient l’un des maillons faibles. Dont ils étaient surtout la proie. Ils n’étaient alors que dix mille. Peut-être cent mille, disséminés par monts et par vaux. Aube humaine.

Par-dessus tout, je viens d’un homme qui avait le petit doigt tordu, fracturé, déformé. D’un homme qui, enduisant sa main d’argile, tamponna encore et encore le grand rocher situé au fond de la première salle, jusqu’à le pommeler tout entier de gros points rouges. C’est la première chose que l’on voit lorsqu’on pénètre dans la grotte. Le grand « rocher aux Points-Paumes ». Dont la signification échappe. On dirait un rocher malade de la rougeole. On dirait un code géométrique secret. On dirait – quoi ?

Mystère.

Sauf à prendre du recul. À considérer le rocher de loin. Depuis l’entrée de la grotte pour être exact. De ce point de vue précisément. Qui permet d’embrasser le rocher avec la paroi qui l’entoure et le domine. Alors on voit. Soudain on comprend.

Suis-je le seul à m’en être rendu compte ?

Cela saute pourtant aux yeux lorsqu’on considère le rocher aux Points-Paumes dans son décor et sous un certain angle. Car dès lors, les anfractuosités de la roche, les lignes tourmentées qu’elles dessinent au hasard des fissures, les différences de matière et de niveau fabriquent un jeu d’ombre et de lumière d’où émergent, parfaitement reconnaissables, les contours d’un animal fabuleux. Deux pas sur la gauche ou sur la droite et l’illusion s’évanouit ; mais là, c’est très net. Une fois qu’on a vu, on ne voit plus que ça. Voici que l’informe prend forme. C’est miraculeux. Comme révélant un spectre, la paroi dévoile un immense cheval de pierre, mi-bison mi-rhinocéros laineux : à gauche, sa tête, énorme, pique du nez, comme pour brouter ; son profil se découpe nettement, avec de grandes oreilles ou ce qui pourrait être une corne, tandis qu’un creux dans la roche simule une vaste cavité orbitale, un œil immense et vide et cependant vivant. Prolongeant la tête et lui imprimant un incroyable élan en avant, une puissante encolure mène à un corps massif et rugueux pourvu de pattes bien visibles et même d’une queue parfaitement dessinée à l’arrière : c’est le grand rocher, dont les points rouges qui le couvrent révèlent alors leur signification : ils figurent le pelage moucheté de la bête ! C’est évident. C’est magique. C’est comme reconnaître un visage dans un nuage qui passe dans le ciel. Quoi ? Tu ne vois pas le visage ? Et avec un trait pour marquer la bouche : tu vois mieux ? Tu vois maintenant ?

Tel est le secret des Points-Paumes : ils rendent apparent ce qui était latent. Ils soulignent l’image qui, appartenant à la roche, passait inaperçue avant qu’un homme y reconnaisse un animal fabuleux. Ils expriment une vision de plus de trois mètres de long sur deux de haut. Ils livrent un mode d’emploi. Ils authentifient un filigrane. Ici, un homme interpréta l’inerte pour lui donner un sens. Il fit parler la pierre. D’un détail, il créa un monde et le révéla à lui-même. Il hallucina son propre esprit. Homme voyant. Homme qui voit ce que lui seul peut voir et qui s’en émerveille. S’en épouvante aussi ? Car à la lumière des torches, l’immense cheval de pierre devait paraître fantastique. Surgissant de la roche, l’apparition devait terrifier. Est-ce pour la retrouver dans le noir que l’homme la marqua de son empreinte ? Ou pour en avoir moins peur ? Pour prévenir aussi les autres ? Qu’ils sachent, même d’ici cinq mille ans. Qu’ils voient de leurs yeux le prodige. Ne passent pas à côté et s’en étonnent, sans être cependant surpris. Sans sursauter à la vue du monstre fabuleux tapi dans la roche et l’obscurité.

Il faut imaginer la paroi lorsqu’elle était encore anonyme. Avant que le rocher aux Points-Paumes signale la bête dans la roche. Qui la verrait alors ? Et, la voyant, la prendrait suffisamment au sérieux pour avertir les copains ?

À lui seul (mais il n’était peut-être pas seul), l’homme de Chauvet fit une incroyable découverte et il ne voulut pas qu’on l’oublie. Il voulut hautement marquer l’emplacement. Il se plut à le faire. Car j’imagine sa joie, sa surprise d’avoir vu l’image dans la caverne. D’avoir décrypté le néant. Je connais moi aussi cette joie. Cette surprise. Je viens de là. De ce geste de l’homme de Chauvet. Et j’imagine la nécessité qui fut la sienne d’authentifier de sa main l’œuvre de la nature. D’avoir stigmatisé le hasard. Grâce à un artifice dont il faut prendre la mesure. Car il lui aura suffi de donner l’illusion d’un pelage pour suggérer tout l’animal. Il lui aura suffi de flatter de rouge les flancs de la bête pour la faire exister. D’imprimer cent fois sur la roche la paume rougie de sa main, dont le petit doigt était tordu, fracturé, déformé, ainsi que l’a révélé l’examen anatomique des empreintes. Comme moi-même ai le petit doigt tordu et déformé depuis une fracture dans ma petite enfance. Comme un signe héréditaire qui me relie du bout des doigts à la grotte Chauvet. Comme les Envahisseurs de la série avaient eux aussi le petit doigt tordu, ce qui permettait de les distinguer des êtres humains ; mais j’imagine que c’est une coïncidence. Je l’espère. L’homme de Chauvet était tout le contraire d’un extraterrestre.

Voilà d’où je viens.

Telle est ma culture.

Même si tout est fait pour que je l’oublie.

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Niveau 1

« La culture,

ai-je entendu ce matin à la radio,

n’est pas quelque chose qui s’ajoute à notre personnalité déjà formée, non, elle est ce par quoi nous devenons nous-mêmes. »

J’ai noté cette phrase dans un de mes petits carnets.

Mais en y réfléchissant peu après dans le métro, je me suis dit que le type à la radio ne faisait que la moitié du chemin. Je me suis dit qu’il aurait pu ajouter : quelle culture ? Car si la culture est -ce par quoi nous devenons nous-mêmes, rien ne dit que ce soit pour le meilleur. C’est peut-être pour le pire. À notre complet détriment. Cela dépend de la culture et, tandis que je m’orientais dans les couloirs du métro grouillant de monde (c’était une heure de pointe), j’ai songé que ma culture était judéo-chrétienne et qu’il faudrait peut-être que je comprenne ce que cela signifiait à mon niveau le plus individuel des choses. Il faudrait peut-être que je me renseigne. Que je (re)lise la Bible. Et Nietzsche. Et Corpus Christi : enquête sur l’écriture des Évangiles. Et puis TOUT ce qui a été publié en Occident depuis deux mille ans (mazette !).

En même temps, je suis un enfant de l’école publique, républicaine et laïque et c’est un peu contradictoire, ai-je songé. Mais le paradoxe ne m’apparaissait pas lorsque j’étais môme. J’étais content d’aller en classe : au moins n’étais-je pas à la maison ! Et j’étais content d’aller au catéchisme : au moins n’étais-je pas à l’école ! Je pouvais sans problème être louveteau le jeudi et me fiche de Jésus et du Saint-Esprit tous les autres jours de la semaine – et ici le début d’une incohérence personnelle ? me suis-je soudain frappé le front, saisi par cette évidence. Ici le commencement d’une unité perdue et d’une personnalité morcelée ? Car la raison d’un côté et, de l’autre, la foi : cette étanchéité m’est restée. Elle m’a structuré, avec ses avantages et ses inconvénients, comme dans toute division du travail et – bon. C’était qui tous ces gens dans le métro ? Ils allaient tous dans la même direction que moi ou quoi ? De toute façon, je n’ai jamais eu de crise mystique, ai-je songé en arrivant enfin sur le quai de la station. Jamais je n’ai cru en dieu, sinon pour la forme – et personne ne m’a jamais embêté avec ça. Pourvu que cela continue, ai-je grimacé en constatant que je venais de rater la rame et que la prochaine arrivait dans sept minutes. En sorte, je suis un enfant de la séparation de l’Église et de l’État, je suis né en 1905, ai-je songé en ayant le sentiment de mettre le doigt sur quelque chose d’important. En songeant que je n’étais pas du genre à remplacer dieu par le culte de l’Être suprême ou un truc du genre. À bas les cultes, ai-je marmonné dans ma barbe. De dieu, de la marchandise, de la personnalité et tutti quanti. Je suis bien trop curieux pour être idolâtre, ai-je bombé le torse sur le quai du métro. Même si je n’ignore pas les problèmes existentiels que peut poser l’absence d’entité au plus haut des cieux et autre bataclan divin (par exemple sur le sens de la vie et à l’heure de notre mort). Mais nul ne peut plus me convaincre qu’un dieu quelconque serait la réponse quand l’aventure intellectuelle consiste précisément à refuser les réponses toutes faites, surtout si elles sont péremptoires et impénétrables. Pour toi, me suis-je mis intérieurement à me tutoyer, la croyance en dieu est une peur, elle est une paresse, elle est un refus de discuter. Elle est une perte de temps et le tien est compté. Collectivement, elle est une épouvante et, par-dessus tout, elle est un manque total d’imagination, ai-je soupiré en me penchant pour voir si, tout là-bas dans le tunnel, la rame arrivait enfin. En même temps, si croire en dieu rend des gens heureux, grand bien leur fasse, tant mieux pour eux – mais qu’ils ne viennent pas te faire chier ! ai-je serré les poings. En même temps, la religion a permis de très belles œuvres d’art, disait l’autre dans son Dictionnaire des idées reçues et j’ai songé que ne pas croire en dieu n’empêchait nullement une certaine spiritualité. Bien au contraire ?

À propos d’école, j’ai songé que même si j’accumulais les zéros de conduite, j’étais plutôt bon élève, surtout au début, quoiqu’il ne m’en soit pas resté grand-chose, sinon d’immenses lacunes. Pourtant, le taux de réussite au baccalauréat atteignait à cette époque à peine 60 %, me suis-je rappelé, comme une excuse. Puis j’ai songé que certains profs étaient sadiques, d’autres vraiment bizarres, l’un dormait après le déjeuner et il fallait rester une heure les bras croisés pour ne pas troubler sa sieste, faute de quoi on se prenait des coups de règle en fer sur les doigts ; une autre (vieille pochasse) ôtait ses bas chaque matin en remontant bien haut ses jupes et l’affreux spectacle nous faisait nous pousser du coude dans les rangs. Mais certains, pour être sévères, étaient justes et bienveillants et c’est avec eux que j’avais appris à lire et à écrire et à compter. Pour eux que je voulais obtenir de bonnes notes. Je recherchais leur approbation. Qu’ils me distinguent et m’aiment. Bon, il arrivait le métro ?

J’ai alors songé que j’étais un enfant de la démocratie et, dit comme ça, cela sonnait bizarre. Cela sonnait un peu creux. Je me suis dit que c’était au nom de la démocratie que je contestais qu’elle soit (faussement) représentative et (résolument) marchande. Tu crois aux droits de l’homme, ai-je songé, mais tu n’as pas rencontré beaucoup d’hommes dans ta vie. On t’a inculqué les notions de tolérance, de respect, mais comme des absolus et des impératifs. Tu crois à la liberté, à l’égalité et à la fraternité, et il arrivait ce putain de métro ?

Cela n’avait pas de rapport, mais j’ai soudain réalisé que ma vision du monde était largement prégaliléenne. Ne me comportais-je pas comme si j’étais le centre de l’Univers et que tout tournait autour de moi ? Alors que je sais que c’est faux ! Bon dieu, me suis-je dit, ce serait bien que je parvienne un jour à me hisser à un niveau einsteinien des choses. À un niveau quantique des choses aussi. Histoire de ne pas voir les choses et les êtres avec des yeux datant de plusieurs siècles.

Sur le quai d’en face, il y avait une grande affiche sur laquelle il était écrit en énorme : « C’est parfois en restant fidèle qu’on se trompe le plus. » C’était quoi cette pub ? C’était pour « le premier site de rencontres extraconjugales pour femmes » et j’ai songé que je ne serais pas du tout le même si j’étais né au temps des cathédrales. J’ai songé que j’étais un consommateur-né. C’est-à-dire quelqu’un qui pensait que la satisfaction de ses besoins et de ses désirs passait par des marchandises et qui en arrivait à n’avoir d’autres besoins et désirs que ceux satisfaisant à la production de marchandises. C’était ainsi. C’était une modalité qui n’oubliait personne. Ce n’était pas n’importe quelle modalité. Ce qui fait que je ne pouvais pas dire en toute certitude si, dans mes relations aux choses, aux êtres et jusqu’avec moi-même, je ne faisais pas que consommer. Seulement consommer. Sans pouvoir faire autrement. Et, à l’autre bout de la chaîne, si je ne savais qu’exploiter les choses, les êtres, moi-même. De façon non moins fatale. En songeant à ce cri plein de rage et de désespoir de Carl dans le volume XXIV de The Walking Dead : « C’est ce monde, père… Je lui ressemble ! »

Quoi d’autre ?

On est fils ou fille de, ai-je songé en apercevant tout -là-bas le métro qui pointait enfin le bout de son nez. On est né quelque part, on appartient à une histoire, on vient d’une région, on a un statut social, on répond à des coordonnées (spatiales, temporelles, biologiques, etc.), on a une couleur de peau et des papiers d’identité qui disent officiellement qui on est ; mais cela n’épuise pas qui je suis, ai-je songé en constatant avec agacement que la rame semblait s’être arrêtée dans le tunnel. Il ne s’agit là que d’une identité à la fois fortuite et extérieure. Et pourtant, les gens se foutent sur la gueule parce qu’ils (et moi comme eux ?) s’accrochent à la personne qu’on leur a dit qu’ils étaient. Ils tirent de leur culture des certitudes sans réaliser que celles-ci reposent sur des bases à la fois obscures, fragiles et arbitraires et j’ai songé qu’il fut un temps où les hommes croyaient aux signes qu’ils lisaient dans les entrailles des animaux et nous croyons aujourd’hui aux indicateurs économiques et, une pensée en entraînant une autre, j’ai songé (et d’y songer m’en fit soudain prendre conscience) que ma culture était extrêmement polarisée : le bien et le mal, l’inné et l’acquis, le corps et l’esprit, les hommes et les femmes, les riches et les pauvres, le vrai et le faux, le beau et le laid, le jour et la nuit, le rouge et le noir, la droite et la gauche, la ville et la campagne, les mots et les choses. Matisse et Picasso. Les Beatles et les Rolling Stones. La vie et la mort. Etc. Toujours l’un ou l’autre, l’un contre l’autre, l’un excluant l’autre. L’un complétant l’autre comme si chacun n’était qu’une moitié. Mais qu’est-ce que j’en savais, au bout du compte ? ai-je songé. N’était-ce pas artificiel ? On ne me l’aurait pas dit, j’en penserais quoi ? Bon, c’était quoi le problème avec le métro ? Il y avait un « incident voyageur » ?

J’ai songé que j’étais né à Tizi-Ouzou (Algérie), dans des circonstances historiquement pourries (la dernière guerre coloniale de la France et l’ultime défaite de son armée) et sexuellement olé olé (du sang kabyle coule aussi dans mes veines, il y a du bâtard en moi, tous mes raisonnements sont bâtards, j’allais dire bavards, ai-je songé en hochant gravement la tête). Oh Gaby, tu devrais pas m’laisser sur l’quai, j’peux plus attendre, j’me rouvre les plaies, ai-je fredonné pour passer le temps, à voix basse. Pour me moquer de ceux qui se font une gloire de ne pas oublier d’où ils viennent comme si c’était possible. Alors que s’il y a une chose qui ne nous oublie pas, c’est bien d’où on vient.

Une chose en amenant une autre, je me suis alors rappelé la fois où j’avais découvert que j’étais né en Algérie, ce dont je me fichais complètement jusqu’ici : j’avais six ou sept ans et, dans le préau de l’école, l’infirmière (blonde et jolie) chargée de faire la cuti du BCG avait doucement passé sa main sur mon torse nu et, d’une voix rêveuse, elle m’avait demandé où j’étais né pour avoir une peau si douce – et tac ! Sans attendre ma réponse, ayant réussi à détourner mon attention, elle avait enfoncé l’aiguille dans mon bras. TAC ! J’avais aimé toute la scène : la caresse indiciblement érotique de l’infirmière sur ma peau nue, sa voie rêveuse et son stratagème pour me piquer par surprise, comme un chien. La brûlure qui avait coulé dans mes veines. J’en avais retiré l’impression que ce n’était pas si mal d’être né à Tizi-Ouzou, ce qui ne m’avait jamais effleuré l’esprit. C’était une espèce d’atout que j’ignorais.

Mais quelques années plus tard, j’avais découvert que ce n’était pas si simple. J’avais alors douze ans. Cela se passait dans le commissariat du huitième arrondissement de Paris, où j’avais été conduit pour des faits enfantins de vandalisme, en compagnie de quelques copains raflés comme moi après une bataille de marrons à la sortie des classes dont les pare-brise de quelques voitures en stationnement avaient malencontreusement fait les frais ; or, le policier qui, en attendant que ma mère vienne me chercher, avait mission de me faire la morale en prenant une grosse voix et en me menaçant de la prison si je continuais dans la voie de la délinquance, ce policier, il me demanda tout à coup « si je me conduirais comme ça dans mon pays ». Je l’avais regardé sans comprendre. « Dans mon pays ? » Il tenait devant lui la fiche d’identité que j’avais dû remplir et, lisant à haute voix mon lieu de naissance, il avait articulé le nom de Tizi-Ouzou d’un ton que je n’ai jamais oublié. En l’écorchant comme si ce nom lui écorchait la bouche. Pour bien signifier qu’il ne s’agissait pas d’un nom français. À moins qu’il ne sût à peine lire le français, ce qui était tout à fait possible. Sur l’instant, je fus envahi d’émotions contradictoires, entre incrédulité, hilarité, sentiment d’injustice, brusque colère et honte diffuse d’être né en Algérie comme si c’était de ma faute, comme si c’était une tare et que j’étais coupable d’être né là-bas, coupable de je ne savais quoi. Comme si je n’étais pas français, ce que je n’aurais jamais cru si ce policier ne me l’avait appris et, en une phrase, n’avait fait de moi un étranger, m’incitant à le devenir si c’était comme ça et, sur le quai complètement bondé à présent, j’ai songé « que les autres nous en apprennent de belles sur notre compte. Et sur eux ».

N’empêche ! J’ai choisi la nationalité française lorsque j’eus atteint l’âge de majorité. Je n’ai pas hésité. Parce que ma langue est le français. C’est-à-dire que tout ce que je peux penser et sentir et envisager, je le pense et le sens et l’envisage en français. Je pense ce que pense la langue française. Je crois que le participe passé du verbe avoir s’accorde avec le complément d’objet direct si et seulement si celui-ci est placé devant le verbe et c’est à la fois infini et une limite. J’éprouve de véritables illuminations lorsque, achetant chez un bouquiniste un petit opuscule intitulé Traité de l’amour des femmes pour les sots, je crois que ce livre traite de l’amour que les femmes éprouvent pour les sots (ce qui m’intéressait bougrement) ; avant de m’apercevoir qu’il s’agit d’un traité de l’amour des femmes à l’intention des sots (ce qui m’ouvrit aussi d’immenses perspectives) et cette façon de jouer avec les mots, avec la logique, avec le sens : c’est tout moi (toute proportion gardée) ! Si je parlais une autre langue, je raisonnerais autrement, j’accorderais chaque chose selon d’autres règles grammaticales, je serais moins enclin à l’abstraction, à la précision, à la cadence, à la douceur qui vient de la rigueur. Parler français a décidé de ma façon d’être au monde. C’est consubstantiel. C’est presque tout ce que j’ai, ai-je songé. Si les limites de mon monde sont les limites de mon langage, comme dit l’autre (Wittgenstein), alors j’ai tout dit. Je ne pourrais jamais mieux dire. À quel point ma culture est le français. À quel point j’y suis attaché.

De façon non moins affective, j’ai songé que jamais je ne m’étais senti plus français qu’aux glorieux temps où l’équipe de France de rugby développait un jeu qui n’appartenait qu’à elle et j’ai songé que si le french flair était une exception française, alors j’étais heureux d’être français. Je voulais l’être. Je m’époumonais de l’être à chaque match, que ce soit dans la victoire comme dans la défaite. C’était son jeu, tissé de brio, de vaillance, d’incertitudes et d’improvisations aussi audacieuses qu’inspirées, qui faisait la nationalité de l’équipe de France. Il s’agissait d’un style. Ce n’était pas autre chose, ai-je songé en songeant à ce qu’était devenu le jeu français (une pitié, une déchéance de nationalité).

J’ai songé, tandis que la rame entrait enfin dans la station (pas trop tôt !), que j’appartenais culturellement aux classes moyennes – celles, pour dire vite, qui écoutent France Inter plutôt que France Culture (trop élitiste) ou les radios commerciales (trop vulgaires, trop de pub) et j’ai fait une drôle de tête en constatant que la rame était archi bourrée. En me disant que la culture des classes moyennes, c’est de n’en avoir aucune. Les pauvres et les riches ont leurs traditions ; mais pas les classes moyennes. Elles n’ont que des velléités. Elles n’ont que la culture de leur époque et j’ai regardé avec suspicion les gens qui se préparaient comme moi à la bousculade, la plupart tellement pressés de monter dans la rame afin d’y trouver une petite place assise qu’ils empêchaient de descendre ceux qui le voulaient et, sur l’instant, j’y ai vu une métaphore.

J’ai alors songé (en parvenant à me faufiler dans le wagon dont l’atmosphère moite et surchauffée m’a tout de suite suffoqué) au film Le diable s’habille en Prada. Lorsque Glenn Close donne une leçon d’histoire politique à Anne Hathaway après que celle-ci a commis l’imbécillité de dire qu’elle ne comprenait rien aux « fringues » et, deux points ouvrez les guillemets : « Ah. Vous croyez que tout ça n’a rien à voir avec vous. Vous regardez le matin dans votre placard et vous choisissez ce pauvre pull-over bleu que vous portez aujourd’hui, parce que vous voulez signifier aux autres que vous vous prenez bien trop au sérieux pour vous soucier de votre apparence ; mais ce que vous ignorez ma petite, c’est que ce pull n’est pas simplement bleu. Il n’est pas turquoise. Il n’est pas lapis. En fait, il est bleu céruléa ; et vous êtes aussi parfaitement inconsciente du fait que, en 2002, Oscar de la Renta a créé une collection de robes bleues céruléa et je crois que c’est Yves Saint Laurent qui a ensuite créé les vestes militaires bleues céruléa et, à partir de là, le bleu céruléa est apparu dans les collections de huit différents stylistes. Puis la tendance a influencé la plupart des grands magasins et elle s’est répandue dans les boutiques bon marché et dans ces sinistres endroits où vous avez sans doute dégoté votre pull-over dans un grand bac de vêtements soldés et donc : le pull que vous portez représente des millions de dollars et un nombre incalculable d’emplois et je trouve assez amusant que vous pensiez avoir fait un choix qui n’a pas été dicté par l’industrie de la mode alors qu’en fait, vous portez un vêtement qui a été choisi pour vous par les personnes qui se trouvent précisément dans ce bureau, au beau milieu d’un tas de fringues, comme vous dites. »

Maintenant, ai-je songé en tentant de dégager mon bras coincé entre une grosse dame et un jeune type, remplace le mot bleu céruléa par celui que tu veux.

Maintenant, pense à tout ce que tu es et demande-toi à quel point tes choix sont les tiens – ou s’ils ont été dictés par des décisions venues tu ne sais d’où, qui ont ruisselé jusqu’à toi et imprégné ton niveau individuel des choses comme un colorant sur des brins de laine.

« Dictés par un petit groupe de gens se trouvant dans un bureau » : cela ressemble à un complot ou je me trompe ?

En même temps, « Florence n’explique pas Galilée », disait je ne sais plus qui (Alexandre Koyré). Ouf.

Oui, mais si Aberdeen n’explique pas Kurt Cobain, Kurt Cobain n’aurait jamais été Kurt Cobain s’il était né à Plurien, côte d’Armor.

Okay.

D’un autre côté, on peut s’en fiche. D’où on vient comme du reste. Faire comme si ce problème n’en était pas un. Vivre très sereinement le fait d’être devenu qui on est, sans trop savoir comment. Trouver même cela avantageux. Pourquoi non ?

Qui disait : « Tous ces gens qui se préoccupent de leurs racines : on dirait des végétaux ».

Que dis-tu ? Il s’agit de Meryl Streep dans Le diable s’habille en Prada et non de Glenn Close ?

On s’en fiche.

Regarde, ai-je songé. Ce film a été pensé, réalisé et financé pour des gens comme toi. C’est parfait.

Comme une évidence, j’ai alors songé à mon milieu familial et j’ai songé que je m’y étais toujours senti agressé, jamais senti à ma place. J’ai songé que, au sein de ma famille, je n’avais eu aucun allié. Pas un seul. Pas une fois. Pas même un oncle, un cousin éloigné, une grand-tante, un aïeul. Personne. Aucun soutien. Nul amour dans ma direction qui m’aurait donné un minimum confiance en moi et, pour la vie, le sentiment que j’existais. En même temps, j’ai songé que je n’avais pas à me plaindre. Des enfants étaient battus, des enfants étaient violés, des enfants étaient martyrisés, ce qui n’avait pas été mon cas. En aucune manière ! Et alors ? ai-je songé. Cela me fait une belle jambe, ai-je songé, conscient de mon amertume de petit garçon et conscient que cette amertume grattait une plaie toujours à vif, malgré les années. Plaie qui ne se refermerait probablement jamais. Plaie qui avait fabriqué un adulte instable, inquiet, toujours sur la défensive et rarement heureux car terriblement méfiant dès qu’il s’agit des autres et affreusement idéaliste dès qu’il s’agit de lui-même.

Tandis que le métro filait dans le tunnel, j’ai songé que si j’avais combattu dans ma jeunesse l’idée que j’étais biologiquement et socialement déterminé, il était bon que je m’en souvienne en des temps où chacun revendique hautement d’être qui il est comme si c’était exclusivement de son fait. Bon dieu, ai-je songé. La plupart des gens focalisent énormément sur leur histoire personnelle parce que c’est plus facile que d’affronter l’énorme secret de polichinelle – à savoir que chacun est davantage l’enfant de son siècle que de ses parents, comme le dit si bien un proverbe arabe. Car les parents sont eux aussi le produit de leur époque et ainsi de suite.

Le métro approchait de la prochaine station et je me suis dit que je pouvais m’arrêter là. Je pouvais descendre à la prochaine station et continuer à pied. Fin du monologue sur les rails et dans le tunnel.

Niveau 2

Mais je ne suis pas descendu (grave erreur !) et j’ai réalisé (en trouvant un coin près de la fenêtre – chouette ! – et en sortant avec force contorsion mon petit carnet de ma poche) que l’école n’était pas mixte lorsque j’y entrai. Elle ne le devint que lorsque j’atteignis la classe de troisième ; j’avais alors 14 ans. N’ayant ni sœur ni cousine dans mon entourage, je sais être resté longtemps dans l’ignorance la plus totale des filles de mon âge et, pour autant qu’il m’en souvienne, je ne découvris leur existence qu’à l’école élémentaire, à travers une petite grille obstinément fermée, que jamais je n’ai vue ouverte. Grille qui se trouvait dans l’angle nord-ouest de la cour de récréation et qui donnait sur celle de l’école des filles jouxtant la mienne ; ainsi les voyais-je jouer à l’heure de la récréation, comme si elles étaient derrière des barreaux – ou que c’était moi qui étais en prison. Comme si nous évoluions dans des univers parallèles, nonobstant cette petite grille qui les faisait communiquer, sans pour autant ouvrir un passage, comme un joint d’étanchéité ou un trou de ver. Les enfants n’imaginent pas que les choses puissent être autrement qu’elles sont, ils admettent sans restriction leur environnement et cette séparation des mondes ne me choquait donc pas. Elle avait plutôt le don d’exciter mon imagination. On aurait dit un secret qu’on m’agitait sous le nez. J’allais parfois à la grille et restais un moment à observer ce qui se passait de l’autre côté. Dans ce monde des filles auquel il était impossible d’accéder. Qui n’était visible que de loin. À travers des barreaux. En se tordant le cou. C’était très mystérieux. Cela rendait voyeur. Cela m’est resté et… Bon dieu, ai-je tout à coup sursauté. La première palpitation de M. Mais oui ! Ne s’était-elle pas manifestée dans l’angle précisément nord-ouest du couloir qui menait à la machine à café de marque Illico ? Il avait même fallu que je me torde le cou pour la voir disparaître. Peut-être n’est-ce que dans cette direction qu’une femme peut m’apparaître, ai-je songé en me grattant la tête. Mais pour en avoir le cœur net, il faudrait que je rassemble tous mes souvenirs.

En attendant, je n’en perdais pas une miette à travers la petite grille. Je regardais les filles jouer à la marelle ou à l’élastique, sauter à la corde, courir bizarrement, se livrer à des jeux incompréhensibles. Elles étaient gracieuses. Elles portaient des jupes. Elles avaient de longs cheveux. Elles étaient différentes. Il y en avait toujours une que j’essayais d’apercevoir en particulier parce que je la trouvais particulièrement jolie et ce n’était pas toujours la même. En tout cas, elles n’étaient pas du tout comme les garçons. Elles étaient un monde à part, unique, étrange. D’être séparé d’elles les faisait exister bien plus que si nous avions été en classe ensemble. La distance suscitait l’intérêt. Elle disait que les filles et les garçons, cela faisait au moins deux. Elle incitait à franchir cette distance, sans trop savoir comment – en fier conquérant ou, au contraire, sur la pointe des pieds ? Comme on entre dans la mer : à petits pas précautionneux ou en faisant de grandes gerbes qui éclaboussent exprès ?

Si nous avions été mélangés, ai-je songé tandis que le métro bringuebalait dans le tunnel, j’aurais subi les effets pernicieux de la promiscuité, qui crée une indifférence, une exaspération, l’envie de repousser l’autre, de l’écarter de soi, qu’il nous laisse respirer ; alors que l’éloignement suggère le rapprochement, l’induit, y incite et ainsi me serais-je peut-être moins intéressé aux filles si mon école avait été mixte. Pas de la même façon en tous les cas. En leur trouvant peut-être moins d’attrait et de mystère et, inversement, plus de similitudes et d’affinités. J’aurais cru que nous faisions partie du même monde, qui aurait finalement été mon monde, auquel les filles auraient été contraintes de se conformer, si j’en juge ma fille qui, à l’école, préfère ne pas porter de robes et se virilise malgré elle en paroles comme en actes pour ne pas avoir d’ennuis et simplement survivre dans cet environnement où les garçons font la loi – et spécialement les plus méchants et abrutis d’entre eux. Mais le pli était pris. Plus que des mots, la grille disait la différence des sexes ; elle la magnifiait. Elle la renforçait, au lieu de chercher à l’abolir. Elle était le point de rencontre de nos deux sexes et, en même temps, elle était ce qui en interdisait l’approche et que déduire de ce paradoxe ? Que l’interdit est la condition d’apparition des choses ? Qu’en son absence, rien n’émerge et tout se dilue dans l’informe ? Tout s’uniformise et s’aligne sur le plus petit dénominateur  commun et hostile ? Tandis que le métro arrivait à une nouvelle station, j’ai réalisé que, sans cette grille, je n’aurais jamais cru que le féminin existait à part entière et qu’il n’était pas le masculin. Qu’il existait en tant que tel. Là, juste de l’autre côté de la grille, chacun affectant de s’ignorer, je dis bien affectant, comme s’il nous fallait attendre d’être grands avant de pouvoir nous rencontrer – attendre quoi ? Et que voyaient les filles des garçons ? Qu’en déduisaient-elles ? Cela pendant des années. Entre six et douze ans ! Avant de poursuivre ma scolarité dans un autre établissement qu’aucune école de filles ne jouxtait, certes, mais l’une de ses représentantes fit alors son apparition dans mon univers et elle était un enchantement, elle s’appelait Béatrice et tout démarra véritablement pour moi avec elle.

Est-ce parce que la grille me tenait en respect que j’en conçus un certain respect pour les filles ? Parce que nous étions dans des cours séparées que les garçons devaient faire la cour aux filles, comme je l’entendais parfois dire ? Mais « faire la cour », cela voulait dire quoi ? Faire le mur ? Sauter la grille ? En tout cas, au commencement étaient la grille et le fait qu’on ne pouvait toucher les filles que des yeux et, d’après ce que je pouvais constater, pas question de se comporter avec elles comme avec les copains. Leurs mœurs étaient différentes. Elles ne se bourraient pas de coups de poing ni ne se traitaient de tous les noms à chaque instant. Ne se crachaient pas dessus ni ne se roulaient par terre en s’étranglant, comme c’était l’ordinaire de ma vie de garçon parmi les garçons. Pour ce que j’en voyais, le monde des filles fonctionnait autrement. Il obligeait à se comporter d’une autre manière. À devenir soi-même autre. Meilleur peut-être. Il était un monde qui n’obéissait pas aux mêmes règles. Qui ouvrait sur un ailleurs infiniment plus doux, plus luxueux et plus voluptueux, par comparaison. Tellement moins bruyant. Comme une alternative à la violence et au chahut qui régnaient dans ma cour. Comme une idée du paradis à garder dans un coin de ma tête. Un autre univers existait et c’était heureux. C’était inestimable. Univers qui valait peut-être mieux que le mien. Qui pointait vers un nord plus magnétique. Laissait songeur et faisait rêver. Donnait envie d’escalader la grille, de braver l’interdit, de devenir chevalier s’en allant libérer sa princesse. Quiconque franchissait la grille devait se retrouver – où ? Livré – à quoi ? De l’autre côté, c’était l’inconnu. C’était anthropologique. Le dispositif imposait d’y croire. Il matérialisait la pluralité des mondes. C’était comme la Lune, tout là-haut. Comme l’Amérique, par-delà les mers. C’était une façon de provoquer les songes et les désirs. C’était comme ces prisonniers qui n’ont que les bruits qui viennent de l’extérieur pour s’accrocher à l’idée qu’il existe une autre réalité que la leur. Car c’était toujours à travers un cadre et des barreaux. C’était uniquement pendant l’heure de la récréation, j’allais dire l’heure de la promenade. C’est-à-dire dans ce temps très particulier où, momentanément libérés de l’étude et des adultes, nous étions lâchés comme des fauves et avions enfin le droit de nous dégourdir les jambes et de nous ébattre, de jouer au foot ou aux billes, de régler nos comptes, de crier, de vivre notre vie, d’avoir un corps et, dans le métro, j’ai songé que je n’aurais définitivement pas été le même si, de mon temps (et comme ce temps paraît révolu aujourd’hui), l’école avait été mixte. Julien serait peut-être encore en vie. Qui peut le dire ?

Pour ma part, je ne me serais jamais dit que les filles se trouvaient toujours de l’autre côté d’une grille, comme une rime inéluctable. Qu’elles ne pouvaient m’apparaître qu’à travers des barreaux, quelque part au nord et à l’ouest, évoluant dans une autre galaxie me faisant face, un univers parallèle au mien, offertes à ma vue mais sans que je puisse les approcher, comme une promesse pour plus tard, un Graal dansant devant mes yeux, une frustration faite plaisir, comme dans un peep-show (cela m’est resté). Que la rencontre ne pouvait avoir lieu que hors les murs. Que pour entrer en contact, il fallait ouvrir une grille, sauter une barrière, sortir de l’institution. Il fallait s’évader. Il fallait que les uns et les autres quittions d’abord notre monde pour nous retrouver à l’extérieur. Il fallait en finir chacun avec l’apartheid ! Inversement, j’aurais cru que l’amitié entre les filles et les garçons était possible, idée qui ne m’a jamais sérieusement effleuré. Oui, j’aurais cru que les filles et les garçons, c’était finalement du pareil au même. Que tous étions logés à la même enseigne. Pas la joie d’en faire tout un plat.

Je n’aurais jamais confondu le féminin avec la féminité, ai-je noté dans mon petit carnet, en vérifiant que personne ne lisait par-dessus mon épaule. En soulignant trois fois le mot féminité. Qui pour moi fait une différence sacrée. Auquel mon désir tient par-dessus tout, même si je suis au courant que ce n’est pas la jupe qui fait la femme. Mais c’est un fait culturel dans mon cas : la féminité m’a toujours fait davantage d’effet que son absence et personne ne peut plus me convaincre du contraire.

 

Niveau 3

Il me restait encore sept, huit, neuf stations… treize stations ! Tant que ça ? Okay. J’avais le temps de noter que mes parents votaient socialistes, comme avant eux leurs parents, et les parents de leurs parents, sans grande illusion cependant, par tradition familiale plutôt, la politique ne les intéressait pas vraiment. La politique, c’était un idéal de justice et rien d’autre ; ce n’était ni un chemin ni une lutte ; ce n’était pas une histoire ; ce n’était même pas des discussions à table ; cela n’allait pas beaucoup plus loin qu’un bulletin de vote à chaque élection et, malgré les soucis d’argent, un chèque de cinquante francs que ma mère envoyait régulièrement à la Croix-Rouge. Mes parents ne lisaient pas les journaux, pas que je m’en souvienne. Ils ne suivaient pas le sport. Ils écoutaient les infos à la radio, dans la salle de bains, avant de partir au travail ; et Jazz à Fip le soir, en préparant le dîner. Mon père avait eu 20 ans dans l’Aurès, service militaire oblige ; il y était resté plus de trois ans ; c’est ma naissance (à Tizi-Ouzou) qui, en tant que deuxième enfant, lui permit de retrouver la vie civile trois semaines plus tard et je me suis parfois dit que j’avais au moins servi à ça. Mon père avait tenu la main de jeunes types, appelés comme lui sous les drapeaux alors qu’ils n’avaient rien demandé, qui agonisaient, le corps éventré et le visage à demi arraché par une bombe ou une balle. Il n’en parlait jamais. Je ne l’ai su que récemment.

Pour mes parents, ai-je encore songé, La Marseillaise, c’était celle qu’improvisèrent avec une folle gaieté Django Reinhardt et Stéphane Grappelli aux premiers jours de la libération de Paris. Telle était la France qu’ils aimaient. Issue d’un milieu prolétaire (ses deux parents travaillaient à la chaîne aux usines Chausson d’Asnières), ma mère se rappelait avoir drôlement souffert de la faim pendant l’Occupation – et après la guerre aussi. Pour son anniversaire, elle recevait une orange. Rien d’autre. J’imagine que c’est la vérité, même si ce truc de l’orange paraît un lieu commun. Elle racontait souvent, la voix émue, le visage soudain brillant, comment elle et sa meilleure amie couraient après la guerre à toutes les séances de la ComédieFrançaise pour assister depuis le « poulailler » aux grandes pièces du répertoire et quelle exaltation aux tirades d’Hernani, du Cid, de Phèdre, d’Antigone. Quel souffle ! Lorsqu’elle en parlait trente ou quarante ans plus tard, on sentait que c’étaient les plus beaux souvenirs d’enfance qu’elle se soit fabriquée. On sentait qu’elle aurait voulu que la vie soit une envolée lyrique de chaque instant, une tragédie magnifique, une épopée tissée de grands et sublimes sentiments élevant l’individu au-dessus du vulgaire. À son niveau individuel des choses, la ComédieFrançaise lui avait sauvé la vie, cela lui avait donné l’illusion d’échapper à sa condition et cela aurait pu être pire, ai-je souri dans le métro (je n’avais jamais considéré les choses sous cet angle). On n’hérite pas que de misères, me suis-je dit en me levant de mon strapontin pour laisser entrer un flot de passagers dans le wagon. Sans doute ma mère était-elle une perpétuelle source d’angoisses et mon père ne m’avait-il jamais donné le sentiment de s’occuper de moi, mais mes parents n’étaient pas racistes. Ils n’étaient pas antisémites. Pas même de loin. Ils avaient échappé aux tares communes. Ils se fichaient même de l’argent. Ils avaient leurs défauts, leurs problèmes, leurs limites, une sexualité un peu trop exubérante à mon goût, mais ils avaient du cœur. Ils étaient généreux. Ils étaient des gentils. Ils étaient trop gentils, ai-je même longtemps pensé. Comme on en veut aux victimes plutôt qu’aux bourreaux.

J’ai ensuite songé que mes parents étaient des enfants de la guerre, de la Libération (des mœurs aussi) et du jazz. Ils avaient aussi le sens de l’humour : née un mois d’octobre, ma mère aimait dire qu’elle était née sous le signe de la balance-toi du cinquième étage. Fallait bien rire aussi, entre deux drames. Personne dans ma famille n’avait été collabo. Fait prisonnier en juin 1940, mon grand-père paternel avait tiré quatre ans dans un stalag. Tandis que son père, instituteur, était ouvertement anticlérical et volontiers libertaire. De nos jours comme hier, ce sont des choses qui comptent. Spécialement pour un enfant. Il ne part pas dans l’existence chargé comme une mule de culpabilité, de peste et de choléra. À mon niveau individuel des choses, ma culture ne fut à aucun moment celle de la haine ou du mépris.

Climatiquement, ma culture est tempérée, ai-je encore songé, peut-être parce que j’étouffais dans la rame (plus que onze stations !). Je crois dur comme fer qu’il fait beau l’été et qu’il fait froid l’hiver et qu’il existe des saisons intermédiaires qui mènent de l’une à l’autre et qui, en durée, valent autant qu’elles. On ne passe pas du chaud au froid et du froid au chaud en un clin d’œil et je n’imagine aucun changement qui ne prenne un certain temps et ne possède ses propres couleurs, au point que toute rupture du jour au lendemain m’a toujours paru contre nature. Spontanément, j’ai tendance à croire que rien n’arrive sans qu’un printemps ou un automne l’annonce. Sans que cela soit modulé et progressif, presque imperceptible. Je n’imagine pas non plus des froids polaires et des chaleurs extrêmes, je n’y suis pas du tout préparé. Je me souviens combien la canicule de 1976 surprit et indisposa tout le monde. Je penserais intimement autre chose si j’étais né au Spitzberg ou au Sahel. Ou à une époque où le temps se réchaufferait et ce serait catastrophique.

J’ai également songé (ça s’entassait de nouveau sévère dans le métro et je n’en revenais pas de découvrir soudain comment j’étais devenu moi-même sans m’en apercevoir) que ma culture était citadine. Ce qui veut dire nul lien avec les animaux, sauf domestiques. Pas de fleurs, sauf au balcon. Aucune relation avec les arbres, sauf les marronniers et les batailles de marrons qui ponctuaient chaque rentrée scolaire. Pas de mer ni de campagne, sinon pendant les vacances, de façon exceptionnelle ; je n’ai découvert la montagne que vers l’âge de trente-cinq ans et, face à cette immensité éblouissante, j’ai soudain éprouvé la nostalgie de l’homme que j’aurais pu devenir si j’avais passé mon enfance dans la chaleur conviviale que créent le froid extérieur, la rudesse des conditions de vie, la pureté des cieux et la beauté immaculée de la nature à perte de vue.

À la place : la ville. Pas n’importe laquelle : Paris. Je suis parisien. Je suis les rues de Paris, grandes et petites. Ses avenues et ses boulevards. Ses immeubles haussmanniens, ses galeries marchandes, ses drugstores, ses cafés et ses brasseries, ses boutiques, le trafic. La saleté. La pollution. Les marronniers. L’exiguïté des appartements, mais au sein de la plus grande ville de France et j’ai songé que cela avait été particulièrement vrai dans mon cas puisque je n’avais pas eu une chambre à moi dans mon enfance : mon frère et moi partagions la même, où nous dormions dans des lits superposés (moi en dessous), jusqu’à ce qu’il quitte la maison à l’âge de seize ans et, dans cette promiscuité de chaque instant qu’accentuait encore le fait que la salle de bains se trouvait dans notre chambre (un simple paravent la dissimulait aux regards mais on entendait tout), c’était plutôt dehors que je trouvais un peu d’intimité. Dans les rues que je gagnais paradoxalement le droit d’être seul. D’être enfin libre et Paris comme mon espace vital. Mon lieu à moi. Paris et ses voitures dans tous les sens. Ses autobus (à impériale à l’époque, que l’on pouvait prendre en marche, en sautant d’un bond sur la plateforme). Ses bouquinistes. Son périphérique. Ses bords de Seine. Ses ponts. Ses péniches. L’île aux Cygnes. Ses millions de gens partout. En costume-cravate, en robe légère, en boubou, avec ou sans parapluie. Se bécotant parfois sur les bancs publics ou picolant grave. Dormant sur des cartons. Et le métro sous la terre, avec ses sièges en bois au début, ses wagons verts et ses wagons rouges pour les premières classes et on pouvait ouvrir les portes entre les stations. On pouvait donc franchir l’espace de façon souterraine ? Intellectuellement, cela m’est resté… Pour le reste, pas d’horizon, la vue sans cesse bouchée par les immeubles, coupée, butant et rebondissant sur les obstacles. Mais le ciel très présent cependant. À l’aplomb de soi. « Sous le ciel de Paris s’envole une chanson. Sous le ciel de Paris marchent les amoureux. » Les toits de Paris ! Les toits en zinc et les zincs où boire un verre. Les perspectives bitumées. Et du bruit partout. Du bruit tout le temps. Les klaxons. Les pétarades. Les camionnettes de livraison. Les sirènes des ambulances, des pompiers, des flics. Les types qui s’engueulent pour une place de stationnement. Les camelots qui avalent tout cru des grenouilles entières. Les crottes de chiens et les pigeons. Les camions poubelles. Et le calme parfois. Un calme étrange. Le dimanche. Dans certaines rues. La ville tout à coup alanguie. Au ralenti. À l’arrêt. Comme retenant sa respiration. Ville morte. Le calme mais pas le silence. Jamais le silence. En revanche, les nuits brillantes et colorées et aimantées et louches. Paris by night. Les cinémas et les bars. Les vitrines illuminées. Les décorations de Noël. Les monuments chargés d’histoire. Les musées. Les squares. Les petites places avec des fontaines Wallace. Les kiosques à musique. Les palissades des travaux. Les échafaudages. Les travaux en veux-tu en voilà. Des grands jardins aussi. Avec des statues. Et des quartiers comme des villages. La cité faite de mille petits cantons. Les Arabes du coin ouverts la nuit quand tous les autres magasins sont fermés. Les couleurs dorées auréolant les façades certaines après-midi, en automne ou au printemps, rendant la ville toute douce et tendre. Ville aux doigts de rose. Ville de rêve. La magie des matins, très tôt, en été, à l’aube, quand les rues sont encore désertes et que passent les camions de la voirie. Ou même l’hiver. Lorsqu’il fait beau et froid et que la lumière éblouit, comme sur la lame d’un couteau. Il est cinq heures Paris s’éveille. Et puis la pluie, en novembre, si triste qu’elle met le moral dans les chaussettes. Ville larmes alors. Ville chagrin. Ville mauvaise. Retorse. Radio Paris ment, radio Paris est allemand. Mais dans tous les cas le sentiment que Paris vaut bien une messe. Que Paris est magnifique. Qu’elle est une grande dame. Une bonne fille. Une catin. Une pauvresse. Une fée. « Une blonde qui plaît à tout le monde. » Une Mistinguett. Musique gaie et forte. Mouvement et vitesse. Source d’excitation. Peuple et faune. Jungle avec ses pièges, ses animaux féroces, ses apaches et ses points d’eau où s’abreuver à la tombée du jour, ses défilés de la Bastille à République où croire qu’ensemble on est une force. Ville mémoire. Lieu des révoltes et des barricades. « Paris mai mai mai, Paris mai. » Ville peur aussi. Le danger à tout moment. Dans tous les cas la possibilité de se perdre, de voyager, de circuler avec l’impression de n’avoir de comptes à rendre à personne. De devenir heureusement anonyme. De jouir d’un territoire immense. De faire ce qui plaît. D’aller à l’aventure.  De faire des rencontres. Les filles. Les femmes. Les Parisiennes. La rue Saint-Denis et les contre-allées de la porte Dauphine. De l’avenue Foch aussi. De la place de l’Étoile. Et des labyrinthes. Des passages. Des panoramas. Et la Seine. Qui se la coule douce, ou pas. Coupe d’ouest en est la poire en deux. Déborde parfois sur les berges. Devint rouge à la SaintBarthélemy et à Charonne. Noya le Zouave du pont de l’Alma. On est d’un bord ou de l’autre. De la rive droite ou de la rive gauche. La droite signifiant ici le nord et la gauche le sud. Cela m’a toujours fait sourire. Cette confusion dans tous les sens. C’est le fleuve qui donne son vocabulaire à la ville et l’air n’est pas le même sur chaque rive. Il passe du gras au rêche, c’est selon. On le ressent physiquement. Par-dessus tout le sentiment puissant, presque génétique, d’habiter la capitale et de se croire le centre du monde, au cœur de tout, là où ça bouge. Et mon agacement depuis toujours que les provinciaux y montent pour profiter d’elle et, dans son dos, lui cracher dessus. Sans rien lui rendre de ce qu’elle donne. Et même s’ils n’y montent pas.

Je suis d’une ville que tout le monde déteste en France, ai-je noté, pour ne pas l’oublier.

Comme disait l’autre (Balzac), « Les femmes que Rubempré aimait en province, il ne les aimait plus lorsqu’il les retrouvait à Paris. »

Quoi d’autre ? ai-je songé, contraint de reculer tout au fond du wagon parce qu’une nouvelle fournée de gens venaient d’envahir la rame. À verser au Dossier ? Puisque à la fin, j’ai rompu avec S et que Julien s’est pendu avec la ceinture de son pantalon.

Niveau 4

Il ne restait plus que huit stations lorsque j’ai réalisé que j’étais un pur produit de la France giscardienne. Du choc pétrolier et de la fin des Trente Glorieuses, cette parenthèse économique enchantée dont on ignorait à l’époque qu’elle était une fiction : on croyait que cela durerait toujours. Mais vint le choc pétrolier et, dans son sillage, la « chasse au gaspi » qu’accompagnait le slogan « En France, on n’a pas de pétrole mais on a des idées » et je n’ai jamais douté que je pouvais remplacer le mot pétrole par celui que je voulais. Alors que la droite était au pouvoir depuis quarante ans et que les intellectuels étaient de gauche, selon une répartition des rôles aux petits oignons. Telle était l’eau du bocal à l’époque et je barbotais allègrement dedans – comment faire autrement ? J’étais programmé pour ne jamais acheter Le Figaro mais Libé et La Gueule ouverte, comme une évidence. Pour préférer des musiques qui ne passaient jamais au hit-parade de Jean-Loup Lafont sur Europe 1 ou chez les Carpentier à la télé, comme un antidote aux niaiseries commerciales inlassablement matraquées et ciblant la jeunesse comme si elle était le marché de la stupidité et de la vieillesse. Pour battre le pavé et manifester dans les rues contre franco et l’apartheid, contre le nucléaire et les prisons, contre la marée noire de l’Amoco Cadiz (1978), contre tout. Contre la réforme Haby (1975) qui instaura le collège unique (déjà ce mot : « unique », déjà ce programme) et voulait sournoisement supprimer l’enseignement de la philosophie dans le secondaire – ah les salauds ! J’avais quinze ans et j’étais super-mobilisé. J’étais un gosse bien nourri, bien mignon, hyper-chevelu, qui avait toujours vécu dans un environnement prospère et qui en demandait cependant toujours plus, inconscient de la chance qui était aussi la sienne parce qu’il n’avait jamais eu à se priver, jamais eu à se battre, oui, ai-je songé, je fais partie de la première génération qui n’a connu aucune guerre et qui a vécu dans le confort et l’opulence collective d’une société de consommation à son zénith, même lorsqu’on n’était pas particulièrement riche. En un mot, je suis un enfant de satiété, ai-je songé comme on se frotte soudain les yeux. Et même si les choses commencèrent économiquement à tourner vinaigre et à se gâter socialement au moment où j’atteignais l’âge de la puberté (sic), cela ne m’affecta pas réellement : le pli était pris ! Ce qui était en train de devenir le chômage de masse était un phénomène trop récent pour transformer ma foi en l’avenir en souci apeuré du lendemain. Tu es parti plein d’optimisme dans l’existence et tu n’as jamais pu voir les choses autrement, ai-je lentement hoché la tête. Contrairement à ta fille, dont la culture est celle de la crise et qui s’en va maintenant dans l’existence pleine de pessimisme, ai-je grincé dans le métro en découvrant encore un peu plus comment j’étais devenu qui j’étais sans m’en apercevoir – et les autres itou.

Ce qui fait que j’ai été la jeunesse cherchant à mériter un bonheur qu’on lui servait tout standardisé dans le bec avant même qu’elle eût faim. J’ai été la jeunesse dorée se payant le luxe de cracher dans la soupe parce qu’elle n’avait aucun défi à relever qui ne fût son propre ennui et pour que les choses soient claires, ai-je pensé en me redressant imperceptiblement dans le métro, j’ai été la jeunesse de France refusant de collaborer. Voilà. La France avait été collabo et pas moi. Jamais ! Hors de question ! La collaboration, c’était mal. C’était le mal français. On me l’avait assez répété. Sur tous les tons. Je ne savais que cela. Je ne savais rien d’autre. Cette honte de la nation : elle ne passerait pas par moi. Certainement pas. On ne devait pas collaborer. Avec le pouvoir ou à ce qui y ressemblait. À aucun moment. À aucun prix. C’était interdit. C’était un message très facile à mémoriser. Il y avait ceux qui collaboraient et il y avait les autres. Les bons étaient ceux qui résistaient et les méchants étaient les collabos. Ce n’était pas plus compliqué. Dans ces conditions, choisir son camp n’était pas choisir : c’était juste une évidence. À mon niveau individuel des choses, cela ne souffrit aucune discussion : il me revenait de payer une partie de la dette que le pays avait contractée. Je le devais. Je ne doutais pas qu’en 40, j’aurais été un résistant de la première heure – comment le contraire eût-il été possible ? Cela me semblait un minimum. Ne résistais-je pas présentement ? Ne manifestais-je pas contre la suppression de la philosophie dans le secondaire, traquant le bacille de la peste brune place Saint-Michel, Paris Ve, sous un beau ciel bleu ? J’y croyais sincèrement. Résister à tout prix et ne jamais collaborer : telles étaient les deux phares qui éclairaient ma route. Mes deux pôles magnétiques. Mes belles mamelles de Tirésias. Ce n’était pas négociable. Il y a des héritages qu’on ne peut pas refuser. Ils font de vous leur obligé. Ils sont la réponse à tout sans qu’il soit besoin d’y réfléchir et comme on se passe une main moite sur le visage, j’ai réalisé tout à coup l’ampleur qu’avait prise chez moi le mythe de la résistance, et l’horreur à la fois mécanique et viscérale qu’avait inversement engendrée le concept de collaboration, c’est-à-dire tout ce qui, de près ou de loin, ressemble au fait de se ranger du côté du plus fort, par peur ou par intérêt. J’ai mesuré, là, dans ce fichu métro, tout ce que ma vie devait à cette histoire de collaboration. Ce qu’elle lui avait sacrifié, respounchous compris. Ce que j’en avais fait, sans m’en douter ni le soupçonner. Comment je me l’étais racontée. Comment elle avait décidé de ma personnalité. Structuré mes choix. Ordonné et j’avais tout le temps obéi. À quel point je l’avais prise au sérieux, au pied de la lettre. Jusqu’à en faire une règle de vie. Un principe politique. Une éthique personnelle. Une raison d’être au monde. Une certitude de chaque instant. Une vocation. Un délire pur et simple, ai-je songé, en blêmissant dans le métro. Alors que cette culpabilité n’était pas la tienne, ai-je murmuré, soudain effaré dans le métro. Cette culpabilité n’est pas la tienne, non, elle appartient à la France, me suis-je répété, avec un sale goût dans la bouche. Avec le sentiment de m’être bien fait avoir. D’avoir en partie gâché ma vie et, au bout du compte, Julien s’est suicidé.

Putain de névroses collectives.

En sorte, ai-je songé, la grande histoire, comme on dit, croise toujours la nôtre. Elle nous affecte, même à distance, sans que nous nous en apercevions. Ai-je songé. En faisant un petit bruit avec la bouche.

Niveau 5

Quand on prend le métro, on prend le métro. On ne fait pas semblant. On file sur des rails et on n’y peut pas grand-chose. On est emporté. C’est ne pas prendre le métro qu’il aurait fallu. Mais il est trop tard à présent. Une fois la machine lancée, on ne peut plus l’arrêter. On suit le mouvement. On cahote pareillement. On est dans le métro et on va où il va. Sans savoir où exactement. Au bout de quel tunnel finalement.

Dans le wagon, je me suis décalé un peu (pardon madame…) pour regarder le plan du métro affiché dans un coin. J’avais un doute soudain. Je voulais vérifier si j’avais pris la bonne ligne. Quelle était la prochaine station ? J’ai réfléchi que je ferais définitivement mieux de descendre et de continuer à pied. Ça suffisait comme ça.

Je regardais le plan et je me suis rappelé que « raconter sa vie est à peu près aussi absurde que d’essayer de rendre compte d’un trajet dans le métro sans prendre en compte la structure du réseau. Le narrateur se fait simplement l’idéologue de son existence. » (Pierre Bourdieu).

D’un autre côté, « Nul de nous n’a l’honneur d’avoir une vie qui soit à lui. Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez ce que je vis ; la destinée est une. Prenez donc ce miroir et regardez-vousy. On se plaint quelquefois des écrivains qui disent moi. Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas ! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! Insensé, qui crois que je ne suis pas toi ! »

Bien bien bien, ai-je songé. Cela se saurait si j’étais Hugo, ai-je songé.

En attendant, cela me faisait quelque chose de découvrir de quels mots j’étais fait. Comment j’étais devenu à mon insu un type passablement récalcitrant pour des raisons qui m’étaient en définitive étrangères. J’en avais d’autres du même tonneau ? De toute façon, ce qui est fait, ai-je songé. Tu ne peux pas réécrire l’histoire. Mieux vaut en rigoler. C’est comique, en un sens. C’est toujours bon à savoir.

Le métro repartait et moi dans la même direction que lui. Moi rigolant maintenant de m’être cru à l’adolescence le gardien anonyme de l’histoire. La fin du linge sale. La joie ressuscitée de la jeunesse. Sa fierté retrouvée. La possibilité d’un lyrisme de nouveau en marche contre un destin oublieux, béat, amorphe, coupable et écrit d’avance. Etc. Mais quoi ! La culture était de gauche à l’époque, j’étais de gauche, donc j’avais raison. Ce syllogisme me tenait lieu de catéchisme. Comme dit l’autre (Jean-Pierre Le Goff), c’est à cette époque que « l’idée de la culture s’est mise à tenir lieu de culture » et veux-tu que je répète ?

Pour ma part, je ne me posais aucune question à l’époque. J’étais un contestataire-né ! Je l’étais les yeux fermés. La société était dégueulasse, elle était comme les côtes bretonnes souillées de pétrole, elle était bourrée d’amiante qui filait en douce le cancer aux gens, elle était la droite aux affaires depuis 40 ans, la droite dans toute son arrogante splendeur et, bon dieu, à quinze ans, je n’en pouvais déjà plus de cette société « avec sa manche droite, avec sa manche gauche, avec ses pâles oraisons, ses hymnes cramoisis, sa passion du futur, sa chronique amnésie », chantait crescendo Nougaro et moi avec lui. Moi m’époumonant sur le 33 tours que mes parents possédaient et qu’en leur absence j’écoutais à plein tube sur leur tourne-disque pourri de marque Brandt et j’ai songé que je me rappelais toujours les paroles. Je me les rappelais très bien. Je pouvais là, tout de suite, les beugler dans le métro et cette pensée m’a fait sourire. N’empêche ! Je voulais, moi aussi, « savoir si l’homme a raison ou pas ». Je m’offusquais du pouvoir en place qui détenait tous les pouvoirs et qui régnait sans partage, faisait cause commune avec les dictatures qui opprimaient les peuples et « enfermaient des gens pour libérer les prix », comme disait si bien l’autre, qui le paya de sa vie (Eduardo Galeano). Comme si l’ignominie stalinienne justifiait tout et, bon Dieu, combien de fois ne me suis-je pas entendu dire que si je n’étais pas content, je n’avais qu’à aller en URSS ! C’était systématique. C’était l’argument massue. Le seul à vrai dire. Aujourd’hui, on m’opposerait que je fais le jeu des terroristes islamistes. C’est toujours la même histoire. Mais je ne voulais pas aller en URSS, je ne voulais pas du goulag ni de la bureaucratie stalinienne, j’avais lu Le Zéro et l’Infini, j’avais vu L’Aveu, je n’avais aucun doute sur le fait que c’était pire là-bas, non non non, je voulais que le monde change ici et maintenant, je voulais que les choses s’améliorent pour nous tous, je n’en pouvais plus de cette société qui donnait d’une main et qui reprenait deux fois plus de l’autre, je voulais que cesse l’oppression, je voulais que ma mère arrête de se jeter par la fenêtre – hein ?

Serré comme une sardine dans le métro, je n’ai pu m’empêcher de sursauter à cette pensée et le type qui me collait a vaguement protesté. Ta gueule, ai-je sifflé intérieurement. Bon dieu. Ma mère. Je n’avais jamais fait le lien. Pas aussi directement. Merde alors ! Ma mère. Bien sûr qu’elle avait quelque chose à voir là-dedans. Bien sûr qu’elle était centrale à mon niveau adolescent d’engagement politique (car il faut bien avoir une raison personnelle de s’en prendre à la société, ai-je griffonné à toute vitesse dans mon carnet, coincé contre la vitre. Cela ne tombe pas du ciel. Et cela vaut aussi pour ceux qui la suivent comme des moutons. Les Français qui disent aimer ou détester la France, ils ne parlent pas de la France mais de tout à fait autre chose, ai-je souligné deux fois rageusement). Ma mère ! Mais oui ! Ses tentatives de suicide. Ses humeurs massacrantes. Son désespoir exalté. Son amour dévorant. Et ma colère, immense, qu’elle me l’impose. Mon angoisse, immense, qu’elle se jette de nouveau par la fenêtre. Mon impuissance, immense, de ne pouvoir l’en empêcher. Mon envie de tout foutre en l’air venait de là. Ma rage ne venait pas de la société mais de ma mère. De l’horreur que m’inspirait sa volonté d’en finir avec la vie. De mon impossibilité à la sauver. De mon sentiment, incandescent, durci jusqu’au plomb, qu’en se massacrant elle-même, elle me massacrait aussi. Elle m’abandonnait. Elle me rejetait. Elle n’en avait rien à fiche de moi puisqu’elle voulait mourir. Elle ne m’aimait pas comme elle le prétendait si fort, exactement comme la société broyait ses « enfants » et les dévorait et les vomissait. Les entraînait dans sa chute. Tout concordait ! La violence de ma mère et la violence sociale, c’était tout un. Je ne faisais pas le distinguo. Je tricotais les deux une maille à l’envers une maille à l’endroit. Ma soif de destruction, je la tenais socialement de ma mère et maternellement de la société. Mon sentiment de devoir être héroïque s’expliquait follement : il fallait que je le sois pour que ma mère, ma maman, cesse de se jeter par la fenêtre et quarante ans que cela durait. Quarante ans que la France souffrait en silence. C’était moi la France. Cela n’était plus supportable. Il fallait que le monde change. Il fallait que quelqu’un se lève et dise stop, ça suffit, puisque mon père ne réagissait pas, qu’il ne me protégeait pas, qu’il était lui aussi incapable de la sauver, comme James Dean dans La Fureur de vivre, lorsqu’il veut relever son père, veut que son père se mette enfin debout, devienne enfin un homme et les larmes m’étaient venues de voir à l’écran le fils désespérer de son père et avouer qu’il avait dramatiquement besoin de lui, lui avouer qu’il le haïssait d’être si faible, oui, il fallait que tout change, pour moi, pour tout le monde, pour ma mère, qu’elle aille mieux, que la société aille mieux et j’irais mieux alors, la torture cesserait, alors que j’avais très peu de chances de régler dans la lumière de la société l’angoisse qui m’étreignait dans le noir familial, et réciproquement (souligné trois fois).

En tous les cas, je n’avais aucune chance d’adhérer à une idéologie qui prônait le travail, la patrie et la FAMILLE ! Cette bonne blague ! Mais je l’ignorais à l’époque. Je confondais tout à l’époque. Je jugeais à mon aune et encore aujourd’hui, même le sachant, car la plaie ne s’est intérieurement jamais refermée et impossible de ne pas mettre sur le dos de la société un peu beaucoup ou passionnément de ce qui cloche chez soi, et cela m’a soudain sauté aux yeux dans le métro, oui, ai-je encore gribouillé à toute vitesse dans mon petit carnet comme si j’avais peur d’oublier et qu’il s’agissait d’une pièce importante à verser au Dossier, oui, j’ai toujours davantage craché mon petit fiel sur la société plutôt que sur le pouvoir, sur l’époque au féminin plutôt que sur l’État au masculin et me voilà bien avancé, ai-je dodeliné de la tête d’un air accablé. Il faudrait commencer par s’élucider soi-même. Ce serait un début.

Tu en penses quoi ?

C’est à Monsieur Gicle que je m’adresse (voir page 98).

Combien de stations encore ?

Tant que ça ?

Oh merde.

Niveau 6

Ah oui. Je suis né en 1960, l’année où les Kleenex ont commencé à remplacer définitivement les mouchoirs en tissu, au demeurant répugnants mais néanmoins plus hygiéniques, initiant un nouveau mode de consommation correspondant à un nouveau modèle économique de production. Car apparurent ensuite les stylos à bille (autorisés à l’école en 1965 en remplacement des plumes sergent-major et des encriers dans lesquels je jetais volontiers des morceaux de craie pour provoquer une jolie réaction chimique). Puis les briquets Bic (1973), les rasoirs jetables (1974), les appareils photo jetables (1980). C’est-à-dire que j’ai grandi en même temps que l’idée – nouvelle dans l’histoire de l’humanité – que lorsque quelque chose casse ou ne sert plus, on ne le répare pas : on le jette à la poubelle. Quoi que ce soit. Voici que les choses n’étaient plus faites pour durer mais pour être balancées après usage. L’obsolescence était désormais programmée et ce concept débordait évidemment les simples Kleenex. Il pouvait s’appliquer à tout. Aux idées. Aux sentiments. Aux individus. On commence par adopter des produits innovants et on réfléchit ensuite. On finit par devenir ce qu’ils font de nous. On devient leur chose.

Je ne dirai jamais assez à quel point ce fut une chance d’avoir eu 18 ans à une époque où la pilule contraceptive était en vente libre et où le sida n’était pas encore apparu. Ce fut, dans l’histoire amoureuse des Gaules, un moment béni entre tous, dont celles et ceux nés avant moi comme celles et ceux nés après moi ne peuvent pas avoir idée. Commencer sa vie sexuelle sans redouter d’avoir à le payer ensuite d’une façon ou d’une autre. Sans devoir prendre certaines précautions ni même y songer. Sans devoir se prémunir par avance ni vivre dans l’angoisse que baiser comporte par définition un risque (de se retrouver avec un marmot non désiré ou atteint d’une maladie mortelle), que baiser serait une question de vie ou de mort et, ainsi, y réfléchir à deux fois, à trois fois, à mille fois avant de prendre le risque, mais faire l’amour en toute liberté, en toute innocence, pour le plaisir, sans jamais songer à mal : ce fut fantastique ! Ce fut fondamental. Pendant une très brève période dans l’histoire de l’humanité, preuve fut faite que baiser n’était pas pécher. Que jouir sans entrave était réellement possible : cela appartenait aux amants. J’en suis, encore aujourd’hui, intimement convaincu. Mettre un préservatif ne fait pas partie de ma culture, ai-je noté dans mon petit carnet. Physiquement, mais aussi intellectuellement : je n’ai jamais compris qu’il faille mettre des gants. Le latex ? Connais pas.

Quoi encore ?

Vite !

Niveau 7

Par-dessus tout, ma culture est télévisuelle. Bien sûr qu’elle l’est ! Cela crève les yeux, me suis-je tapé le front. Je suis né avec la télévision. J’ai grandi avec elle. J’avais quatre ans lorsque l’ORTF fut constituée. Douze ans lorsque le générique de FR3 s’afficha pour la première fois et toute la famille était devant le poste pour célébrer l’arrivée d’une troisième chaîne, comme on assiste à une naissance, au miracle de la vie, à la découverte d’un nouveau monde. Je me rappelle lorsque mes parents acquirent un poste de télévision – un modèle portatif avec deux antennes qu’il fallait sans cesse orienter (et les enfants n’avaient pas le droit d’y toucher, cela coûtait cher, c’était beau, c’était luxueux, c’était magique, c’était la fête, c’était avec le plus grand soin qu’il fallait presser le bouton pour l’allumer et… fiat lux ! Voici que des images venues d’ailleurs s’animaient toutes seules et pas touche les enfants ! Oh malheureux ! Laissez faire papa ! C’est très fragile la télévision, il y a un « tube cathodique » à l’intérieur et le poste peut exploser à tout moment si on fait une fausse manœuvre, il peut imploser et ce mot, à lui seul, me terrifiait).

Aucun doute : ma culture est télévisuelle. À la maison, le poste devint un centre d’attention, un nouveau pôle magnétique, un enjeu pour savoir qui déciderait du programme à regarder. Chaque dimanche, toute la famille déjeunait devant Le Petit Rapporteur et nous nous mettions à table pile à l’heure. Comme un rituel. Un culte nouveau, juste après l’heure de la messe. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, voici que nous vivions à l’heure de la télévision. C’était comme si nous avions plein de nouveaux amis qui venaient manger à la maison et leur joyeuse conversation nous sauvait de la morosité ambiante. Elle détendait heureusement l’atmosphère. Au lieu de nous parler les uns les autres, voici que nous écoutions des types qui avaient l’air de bien s’amuser et je n’avais pas l’impression que nous perdions au change. C’était comme des instants de répit. Nous apprenions qu’il existait en France un patelin qui s’appelait Montcuq, dont on pouvait faire le tour, ce que nous n’aurions jamais su sans la télé.

Le soir, c’était plateaux-télé devant le poste installé dans la chambre des parents. C’était la dînette avec les restes du repas du midi, mes parents dans leur lit et, de part et d’autre, les enfants comme des chiens de faïence, chacun dans son fauteuil, mon frère à gauche et moi à droite. Vingt ans auparavant, pareille cène familiale eût été inimaginable, elle n’était même pas concevable et j’ai vécu ce changement de vie quotidienne où, après la radio, un nouveau média – un mass media diffusant le même message à tout le monde au même moment – est devenu le foyer de tous à l’intérieur de chaque foyer et, à la maison, ce ne furent pas que des mots : dans la chambre des parents, le poste prenait place devant l’ancienne cheminée, comme si c’était lui qui diffusait à présent la chaleur dans la maison, lui l’âtre désormais autour duquel s’assembler et, aux dernières nouvelles, l’espérance de vie a gagné dix ans en cinquante ans dans les pays industriels et dix ans : c’est, dans nos contrées, le temps que passe en moyenne un individu devant la télé au cours de son existence.

N’empêche, j’ai adoré l’arrivée de la télévision. Elle fut un splendide moyen d’évasion pour le gamin que j’étais. Une source quotidienne de découvertes. La possibilité d’entendre d’autres sons de cloche. D’échapper à la monotonie des conversations familiales, tellement étriquées par comparaison. À la télé, les gens disaient des trucs qui sortaient de l’ordinaire. Qui faisaient réfléchir. Qui sapaient l’autorité parentale lorsque je voulais que mes parents la bouclent pour entendre ce qui se disait de plus intéressant dans le poste. En sorte, ai-je songé en levant les yeux au ciel, tu as fait partie de la première génération de gosses qui ont vu leurs parents perdre tout prestige et toute crédibilité au profit d’une instance supérieure – car eux aussi regardaient le poste comme des enfants. Voici qu’ils n’étaient plus les adultes, mais devenaient ce que la télé faisait de nous tous, sans distinction. C’était très étrange. Ce fut inéluctable. Sans compter que les parents avouaient leur ignorance sur énormément de sujets télévisés et, à leur façon de réagir, les enfants découvraient avec surprise que leurs jugements étaient très relatifs. Je ne parle pas des débats ou des talk-shows, qui m’ont toujours ennuyé, consterné, déprimé, écœuré et, par parenthèse, je sais de source sûre une émission qui réunit des personnalités diverses et variées pour qu’elles débattent de problèmes faisant l’actualité et, parmi elles, il y a celui que les producteurs et l’animateur (mais c’est peut-être une animatrice) appellent entre eux : « le Con ». En référence au Dîner de cons. Sur le modèle du Dîner de cons. Je n’invente rien. Je préférerais ; mais non. Quand on sait ça, on comprend tout. On n’a aucun doute sur qui doit jouer les François Pignon, sans qu’il s’en doute, ce ne serait pas drôle sinon. Fermer la parenthèse. Non. Je parle des fictions. Je parle des récits. Je parle des sons et des images. Du fait que mon champ de vision n’était plus assigné à un seul point fixe, mais à une pluralité des mondes qui, pour être virtuels, n’en existaient pas moins terriblement. Voici que la vie de tous les jours semblait une chaîne parmi d’autres, mais plus insipide et moins rythmée, avec des dialogues super-mal écrits et j’imagine que jamais la télévision n’aurait pu pénétrer dans les foyers comme dans du beurre si la joie, l’intelligence et la vie régnaient dans les familles. On accuse les nouvelles technologies de bien des maux mais on oublie la situation qui a rendu possible leur succès, on occulte le contexte, on inverse les rapports de cause à effet.

Pour ma part, j’étais ravi qu’un truc aussi formidable puisse exister. Loin de me rendre stupide, la télé aiguisait mon esprit. Elle excitait mon imagination – et encore aujourd’hui ! En savoir autant que ce qu’en savait la télé, c’était déjà en savoir un peu plus que la moyenne. C’était se cultiver. Et je ne parle pas du rectangle blanc (à mon époque un rectangle) qui signalait les programmes que je n’avais pas le droit de regarder, parce que – quoi ? Loin de me détourner, cet interdit me rendait avide. Il m’indiquait la direction à suivre. Il m’incitait à regarder ce que, de moi-même, je n’eusse peut-être jamais regardé et ainsi guettais-je la moindre occasion, rendu lubrique par avance, dès que mes parents sortaient le soir. Que m’importait si la télévision était un monopole d’État : une fois qu’on le savait, on la regardait en conséquence. On faisait le tri. On prenait le meilleur et on rejetait le reste. On n’était pas forcé de tout voir à travers ses yeux. C’était de toute façon mieux que rien.

Ce n’est que bien plus tard que j’ai découvert que « le média est le message » et que les conditions modernes de production tendent à « éloigner tout ce qui est directement vécu dans une représentation » – mais il était trop tard alors.

Sur l’instant, je ne compris d’ailleurs pas ce que signifiait une telle phrase. Mais un jour, j’assistai à un match de boxe. À une réunion complète. C’était au Palais des Sports de Paris. Et je me souviens encore du réalisme des combats. Et pour cause : c’était la réalité ! Ah ah ah ! J’en étais venu à l’oublier. À ne plus voir les êtres et les choses qu’à travers la télé, jusqu’à faire de celle-ci l’étalon de ceux-là. Mais confronté en direct à ce qui se passait sur le ring : quel choc ! Voici que j’entendais les coups. Je les sentais. Je les recevais. J’en avais moi-même mal. Surtout, chaque round paraissait interminable. Cela qui me frappa le plus : la durée de chaque round, un round après l’autre. La perception de cette durée. Sa consistance. Sa vérité. Sur le ring comme à la télé, les rounds duraient pareillement trois minutes ; mais au bord du ring, cela n’en finissait plus. Cela semblait beaucoup plus que trois minutes. Cela devenait interminable. Voici que dans chaque direct, crochet ou uppercut donné et reçu, il y avait le poids de chaque seconde passée sur le ring. Ce n’était plus abstrait. C’était quelque chose qu’on éprouvait physiquement. C’était quelque chose que la télé ne restituait pas du tout et, au contraire, occultait. À force d’alterner à chaque instant les plans larges et les plans serrés, les zooms et autres mouvements de caméra, à force de monter la réalité comme si c’était son ring à elle, la télé faussait complètement son déroulement. Elle gagnait à chaque instant par KO. Trois minutes duraient soudain beaucoup moins que trois minutes. La télé n’accélérait pas seulement le temps : elle l’abolissait. Et, avec lui, la substance qui donne leur vérité aux êtres et aux choses. Il fallut que je voie de mes yeux un combat de boxe pour comprendre ce que je regardais quand je regardais la télé : non pas la réalité, mais la réalité au-dessus de laquelle planait son propre fantôme et quand on a vu une fois ce fantôme, on l’entend gémir et agiter ses chaînes à chaque plan. Et cela vaut bien sûr pour n’importe quel événement que retransmet la télévision.

Une autre fois. J’étais à la terrasse d’un café, à l’angle des rues de Gergovie et Raymond-Losserand, Paris XIVe. Il était environ midi. Lorsque sur le trottoir d’en face. Une espèce de remue-ménage. Des types courant soudain dans tous les sens, courbés en deux, se planquant derrière les voitures en stationnement. Ils étaient en blouson, jeans et baskets. Ils criaient des trucs à pleine voix. Portaient des brassards rouges de la police. Ils avaient des pistolets et ils tiraient apparemment sur des types qui venaient de sortir de la banque située juste en face. Lesquels répliquaient, waouh, ça canardait dans tous les sens. On aurait dit qu’ils jouaient aux gendarmes et aux voleurs. Ce n’était pas du tout crédible. Les coups de feu faisaient un bruit assez minable. Un peu comme du pop-corn. Cela ne ressemblait pas à des coups de feu. Pas de quoi en mourir ! Je n’en croyais pas mes yeux. Je ne savais pas ce que je voyais. J’avais tourné la tête pour voir si les autres clients avaient remarqué ce qui se passait juste en face, à même pas vingt mètres de nous ; mais il n’y avait plus personne. Ils s’étaient tous jetés à terre. Ils se planquaient sous les tables. Ils étaient cons ou quoi ? C’est à ce moment que j’avais réalisé que ce n’était pas un film. Qu’il y avait du danger. Que des balles volaient dans tous les sens. À ce moment-là seulement. Rétrospectivement, cela m’avait fichu un coup. Pourquoi les autres avaient-ils tout de suite compris ce qui se passait ? Comment savaient-ils que ce n’était pas du cinéma ? Comment avais-je pu confondre ? Il y avait eu deux morts lors de cette tentative de hold-up. Un des braqueurs, qu’on apercevait allongé par terre, entre deux voitures ; et un des policiers, apparemment leur commandant, qui semblait très énervé une fois l’intervention terminée : il courait partout, beuglait des ordres, refusait d’écouter ses collègues qui voulaient examiner la blessure qu’il avait à la tête ; mais il les écartait du bras, il disait que tout allait bien, il ne tenait pas en place et, d’où j’étais, on voyait qu’il était super-excité, complètement sur les nerfs ; c’était bizarre. Presque comique. Le journal m’apprendrait le lendemain qu’il avait une balle dans la tête et qu’il était décédé en arrivant à l’hôpital. Il était resté une bonne heure à gesticuler avec une balle dans le crâne, comme si de rien n’était, sauf qu’il était super-excité. À environ trente centimètres de là où j’étais assis, une balle s’était fichée dans l’un des montants en bois de la terrasse. Je ne l’avais même pas entendue siffler à mon oreille. Ce qui distinguait la réalité de la fiction, c’étaient les sons : ils étaient beaucoup moins impressionnants qu’à la télé. Rien ne m’était apparu d’ailleurs véritablement impressionnant. Pas même le corps allongé sur le sol, entre deux voitures. Tout s’était passé en quelques minutes. Cela avait semblé de bout en bout irréel. Et c’était cela finalement le plus impressionnant : cette façon qu’avait la réalité d’être si peu spectaculaire. Très en dessous de la fiction. D’être purement réelle. Ce paradoxe-là. Je me suis dit que je devais me méfier. À cause de la télé, mon appréciation des choses était terriblement surévaluée. Comme chantait l’autre (Gil Scott-Heron), « the revolution will not be televised ».

Dans le même esprit, j’ai déjà parlé ailleurs de ce journaliste. Lors d’un débat télévisé. Une fille avait débarqué sans prévenir sur le plateau pour accuser avec véhémence l’entreprise qui, en dépit de profits colossaux, avait fermé l’usine où elle travaillait pour la délocaliser à l’étranger. En plein direct. Sans y être invitée. Devant des millions de téléspectateurs. Une pudique interruption de l’antenne s’en était suivie. Puis le journaliste avait reparu à l’image. Pour s’excuser auprès des téléspectateurs (auprès de moi, donc) de cette interruption. Pour déplorer que la réalité ait fait irruption sur le plateau et c’étaient les risques du direct. Tels furent ses mots. Je me les rappelle très bien. « LA RÉALITÉ AVAIT FAIT IRRUPTION SUR LE PLATEAU. » C’était ça qui s’était passé. Merde alors ! J’avais bougrement compris quelque chose ce jour-là. À propos de la télévision. Mais aussi de la réalité : elle était ce qui faisait irruption dans le cours fictif des choses. Elle était contestataire, véhémente, ébouriffée, très en colère. Ce n’est pas moi qui le dis : c’est ce journaliste qui a vendu la mèche. Et si j’en parle de nouveau, c’est la preuve que cela m’a marqué.

Niveau 8

Mais l’histoire que je préfère, c’est celle que raconte Denis Lalanne, grand journaliste sportif et magnifique conteur du rugby : « J’ai compris, écrit-il dans sa biographie des frères Boniface, que nous avions changé de monde ce samedi de tournoi des Cinq Nations où le nez du grand Walter Spanghero fut mis à mal, une fois de plus, dans une mêlée ouverte. Cette péripétie était d’une telle banalité qu’elle ne méritait pas une ligne dans un article. Walter lui-même ne pensait plus à son nez une fois le match fini ; il pouvait toujours se moucher ; Cyrano n’avait rien perdu de sa superbe. J’ai eu du bol, rigola après coup ce monument du rugby français. Sans mon nez, je me prenais le gnon en pleine poire. Il l’avait échappé belle. »

C’était oublier que le match était retransmis en direct à la télévision. C’était une nouveauté. L’une des premières fois. Or, il se trouva un cameraman que le nez sanguinolent du grand Walter inspira ; lui ne le loupa pas ; il trouva fort télégénique de filmer le fameux appendice remis d’un coup dans son axe par les mains expertes du soigneur, comme on redresse un tort. « La France entière assista au miracle. La France entière frémit et porta la main à son nez. Au-dessus de la Loire, on crut avoir perdu la Bretagne et, en dessous, la Corse. » Le lendemain, la presse titrait : « Son pif a tenu bon ! » On ne parlait plus que de cette histoire de nez. Photos à l’appui. Du match, du rugby, des joueurs, des gestes, de l’esprit, il ne fut quasi plus question.

Ainsi une anecdote sans le moindre intérêt, absolument dérisoire, devint-elle le sujet du jour parce qu’elle avait crevé l’écran, comme on dit fort mal à propos de ce qui renforce justement le pouvoir des écrans ; chocs, comme on dit encore, les images avaient complètement occulté la portée véritable du match. Elles déformèrent la vision d’un ouvrage collectif, elles anéantirent l’histoire en direct, lui substituant une autre totalement inventée et dérisoire. Ce fut doublement préjudiciable : non seulement tout le monde se mit à parler de ce qui n’avait aucune importance, mais tout le monde oublia ce qui en avait. Ce fut le début de quelque chose et la fin de quelque chose. Et le pire, raconte Lalanne, c’est que les journalistes de la presse écrite se mirent par la suite à regarder les matchs à la télévision en même temps qu’ils les suivaient depuis les tribunes, afin de s’assurer que ce qu’ils voyaient sur le terrain coïncidait avec ce que le public voyait à la télé. C’est-à-dire qu’ils ont commencé à se conformer au point de vue de la télévision, même s’ils voyaient tout à fait autre chose de leurs propres yeux. « Comme celui de Cléopâtre, conclut mi-figue mi-raisin Lalanne, le nez de Spanghero avait changé la face du monde. »

On ne sait ce dont on souffre qu’une fois qu’on est malade.

Malgré tout, la télé est allumée en permanence chez moi. C’est comme un tic. Une façon de me tenir en alerte. Chacun fait ce qui lui plaît ; mais ceux qui ne regardent pas la télé, je me dis qu’ils ferment simplement les yeux. Qu’ils détournent le regard. Ils éteignent la télé et peut-être ont-ils l’impression d’avoir éteint le monde ; mais ils n’ont éteint que la télé. Ils ne font que cacher ce sein. Ils se sont juste coupés du problème et, ne le voyant plus, ils pensent qu’il a disparu. Ce qui s’appelle faire l’autruche. Grand bien leur fasse. Mais pensent-ils vraiment que c’est la télé l’ennemie et qu’en la bazardant, la vie peut redevenir ce qu’elle aurait dû rester si cet engin de malheur n’avait pas été inventé ? Qu’ils le veuillent ou non, la télé domine la vie moderne. Elle a gagné ! Elle est la culture dominante. Qu’on la regarde ou qu’on ne la regarde pas. Que ce soit sur un téléviseur et maintenant sur Internet. Jamais les écrans n’ont exercé une telle emprise. Ils sont partout. Ils sont ce qui transmet la culture et la fabrique en même temps. C’est au point où tout le monde semble répéter ce qu’il a vu ou entendu à la télé, mais en moins bien. Même ceux qui ne la regardent pas parlent à partir d’elle, de façon virale, sans s’en douter. Ou c’est elle qui parle à travers eux. Ou c’est moi qui regarde trop la télé. Je ne sais pas. Comme chantait l’autre (Alain Bashung) : « Non mais t’as vu ce qui passe / J’veux le feuilleton à la place. »

En attendant, je peux dire que j’ai vécu ce moment historique où la civilisation de l’image a peu à peu supplanté celle du livre, la télé tenant ici le rôle que l’imprimerie tint en son temps. Le hasard a voulu que je me trouve à cette croisée des chemins et mon histoire personnelle s’en est profondément ressentie. Elle s’en ressent encore. Même si l’idée (et l’expression encore plus) me déplaît, je suis « un enfant de la télé », ai-je songé en croisant mon reflet déformé dans la vitre du métro. C’est-à-dire que la télé me relie à mon enfance, quand tous les autres fils ont été coupés. Elle est sa nostalgie. Sa revanche aussi : nul ne peut plus me dire d’aller me coucher au moment où les images commencent à devenir intéressantes. Je peux voir aujourd’hui ce que je n’avais pas le droit de regarder quand j’étais gosse. Comme si persistait en moi le sentiment d’avoir raté quelque chose d’important à l’époque. C’est comme la corbeille de pain à table : il faut impérativement qu’elle se trouve à ma portée parce que, de ma vie, je ne veux plus jamais avoir à demander à mon père s’il aurait l’exquise amabilité de me donner « un petit morceau de pain », s’il lui plaît, Monseigneur. Notre existence est le jouet d’obscurs, de minables et d’enfantins petits dédommagements et, en tous les cas, la mienne l’est.

J’ai noté (vite ! vite !) que c’était peut-être un avantage d’avoir vu arriver la télé : on sait qu’elle n’a pas toujours été là. On a un certain recul. On se rappelle qu’il y eut un temps où la télé n’existait pas – et pourtant, on vivait. On n’était pas des singes. On n’était pas des débiles mentaux. Eh oui. J’ai le souvenir d’une vie avant la télévision – et cette vie n’était pas en noir et blanc. Ce que ma fille a beaucoup de mal à concevoir. Pour elle, la télé existe depuis toujours, elle était là à sa naissance, elle lui est aussi naturelle que les oiseaux dans le ciel, les arbres à la campagne, les magasins de fringues et le Coca-Cola. Elle a beau savoir que la télévision est une invention récente, elle ne peut pas imaginer un monde sans télévision. Cela dépasse son entendement. Même si elle sait que c’est faux, Adam et Ève devaient déjà regarder la télé, car le présent écrase tout le passé connu. En sorte, les jeunes gens sont les meilleurs alliés de l’évolution des choses : ne connaissant que le monde dans lequel ils sont jetés, ils le valident tel qu’il est. Ils partent de lui, comme on part de zéro. La jeunesse n’éprouve aucun sentiment de perte et ainsi élimine-t-elle sans s’en douter toute résistance, toute mémoire. C’est la jeunesse qui tourne les pages de l’histoire et sans le juvénile concours de ma génération, la télévision n’aurait jamais triomphé comme elle l’a fait et Julien serait peut-être encore en vie. Combien de stations encore ?

Ma fille se rappellera un jour qu’elle a grandi avec les téléphones portables et Internet ; avant de s’apercevoir que c’est elle qui fit plutôt grandir le monde dans lequel elle se trouve et quelque chose d’important lui apparaîtra peut-être alors.

Et l’art ? ai-je songé tout à coup (toujours dans le métro). Sûr qu’il n’est pas celui des siècles passés, ai-je songé. Le beau ? L’idée du beau ? Les beaux-arts ? Pfffffff. Du passé révolu ! Ce n’est plus le sujet aujourd’hui. Fuck la tradition. Je suis contemporain de l’art contemporain, ai-je songé, sans trop savoir ce que cela signifiait. En me disant que je n’y connaissais pas grand-chose mais que l’art est toujours celui de son temps et, dans le métro, je me suis rappelé que j’étais là quand la pyramide du Louvre, quand les colonnes de Buren, quand le homard géant en aluminium ou le « vagin de la reine prenant le pouvoir » au château de Versailles, comme une volonté toujours plus acerbe de mettre les pieds du présent dans le plat du passé, un désir forcené d’en finir avec lui, comme s’il faisait peur. De le ridiculiser et, ainsi, de se croire tout-puissant. Art du sarcasme. Art qui dit merde à celui qui le regarde. Art qui se flatte de créer la polémique. Art à l’image de l’ultralibéralisme : aussi scandaleux, arrogant, imbu de soi et désinvolte que lui. Ne profitant qu’à lui. Son élitisme à lui et, à la fin, un requin dans du formol atteint douze millions de dollars. Art nihiliste, ai-je songé. Le nihilisme fait art, ai-je noté avec un point d’exclamation. Dans le droit fil d’avant-gardes prestigieuses, mais sans le contexte qui était le leur, ai-je souligné trois fois dans mon petit carnet. En songeant qu’il y a un siècle, dire merde à la beauté signifiait dire merde à l’académie, signifiait besoin d’indépendance, signifiait la VIE (souligné). Cela avait un sens de vouloir détruire l’académisme quand l’académisme régnait alors sans partage, fixant les canons éminemment bourgeois du beau et du laid jusqu’à dire qui avait le droit d’exposer au Salon et qui en était interdit, faisant régner une telle oppression sur les arts, un tel mensonge, que la volonté de détruire ce mensonge avait paru à l’époque non seulement légitime mais vital. Mais nous n’en sommes plus là, ai-je songé. Aujourd’hui, c’est le nihilisme qui est devenu académique. C’est le marché qui fixe les prix et qui fait tonner ses canons de la beauté, jusqu’à faire régner un mensonge non moins mortel. Et le plus rigolo, ai-je songé, c’est que cet art marchand pense mener un combat salutaire contre l’académisme, comme si l’académisme était encore l’ennemi à abattre. Comme si ce n’était pas lui à présent l’académisme. Ah ah ah, ai-je ricané dans ma barbe dans le métro. Tout est à recommencer, ai-je noté. Quiconque est sincèrement contre le mensonge doit savoir s’il en rajoute une couche ou s’il en ôte une, ai-je noté à toute vitesse en vérifiant que S ne lisait pas par-dessus mon épaule. En me disant que j’exagérais et que je jugeais l’art contemporain à partir de son pire côté. En songeant qu’à ce rythme, ce n’était pas demain la veille que j’allais rompre avec S.

Je voudrais gagner du temps et reculer au maximum le moment où les événements devinrent inéluctables et où Julien en mourut que je ne m’y prendrais pas autrement.

Niveau 9

J’ai regardé les gens (dont je fais partie) dans la rame. Collés les uns aux autres, nous tressautions tous ensemble aux mêmes trépidations du métro et c’était grotesque. Nous étions ridicules. Des pantins embarqués dans la même galère ! Avant le métro aussi, il y avait eu une vie ! Avant la révolution sexuelle, les gens faisaient l’amour. Ce que j’ai mis un moment à réaliser, ai-je songé. Ne rigole pas ! J’ai longtemps cru que le sexe datait de la fin des années 60. Auparavant, ce devait être l’enfer. La chair devait être terriblement triste. Les gens ne baisaient que pour procréer. Ou bien ils restaient chastes et frustrés toute leur vie. Je ne savais pas trop. En tout cas, ils subissaient une telle censure qu’ils ne devaient pas rigoler tous les jours et heureusement que la révolution sexuelle avait eu lieu. J’étais, à n’en pas douter, un enfant de la libération des mœurs. C’était avant de tomber (peu importe comment, je n’en suis pas fier) sur un jeu de cartes représentant les fresques érotiques de Pompéi (qui, interdites au regard, circulèrent longtemps sous le manteau, comme un secret ne devant pas s’ébruiter) et ce fut une espèce de choc. Une révélation. Waouh ! Les gens avaient l’air d’en connaître un rayon au premier siècle de notre ère, j’allais dire au premier sexe de notre ère. Ils n’avaient pas attendu la révolution sexuelle pour s’en donner à corps joie. Loin d’être complexés, ils semblaient au contraire franchement lubriques, drôlement avertis, pleins de friponneries dans tous les sens, vigoureux gaillards et belles affranchies mêlés et m’aurait-on menti ? Cela me donna drôlement à réfléchir. C’était avant de lire Histoire de la sexualité de Foucault.

Dans le même ordre d’idées toutes faites, j’étais à Berlin en 1985 et, par une belle journée de juin, j’avais entrepris de faire une incursion côté est, avec le sentiment vaguement inquiet de mettre les pieds en territoire hostile. De franchir l’une des portes de l’enfer sur Terre. Là où se trouvait l’archipel du goulag. Là où des missiles étaient pointés sur le « monde libre ». Comment était-ce de l’autre côté du mur ? Je craignais un tout petit peu le pire. J’avais presque peur de ne pas pouvoir revenir du côté ensoleillé de l’existence. Or, une fois passé le check point, quelle vision incroyable ! Quelle hallucination ! Car sur la rive de la Spree, allongés sur l’herbe ou sur des serviettes, des hommes, des femmes, des couples, se prélassaient voluptueusement au soleil. Ils bronzaient en maillot de bain. On se serait cru en été sur les bords de la Marne. On pouvait donc bronzer de l’autre côté du rideau de fer ? On pouvait prendre du bon temps ? Seul ou en couple ? C’était autorisé ? Le soleil brillait aussi au pays des soviets ? Je n’en croyais pas mes yeux ! C’était totalement inattendu. Je ne sais pas à quoi je m’attendais, mais certainement pas à des filles (jolies qui plus est, en bikini s’il vous plaît) offrant leur corps dénudés au soleil. Je pensais que les filles de l’Est ressemblaient toutes à des athlètes mi-hommasses mi-velues à force d’être gavées de testostérone. Cela contredisait tout ce que l’on m’avait raconté sur ce qui se passait de l’autre côté du rideau de fer, dans ce monde gris et fade et triste où les individus n’étaient pas autorisés à vivre libres et pas autorisés à vivre tout court. À l’évidence, le problème se situait ailleurs (même si je constatai plus tard que les Allemands de l’Est baissaient les yeux dès qu’ils croisaient un type en uniforme, ça ne loupait jamais, ils regardaient leurs souliers, ils avaient la trouille). N’empêche ! À mon niveau individuel des choses, je fantasmais sacrément la situation. À notre niveau individuel des choses dont on nous dit qu’elles sont comme ci ou comme ça, nous nous faisons très facilement avoir. Nous sommes incroyablement réceptifs à la propagande. Nos angoisses ne sont pas les nôtres. Nos peurs sont celles qu’on nous implante. Nos convictions sont des crédulités. Nous sommes des perroquets qui s’ignorent.

Et à la fin des types comme Julien se pendent avec la ceinture de leur pantalon à la poignée d’une fenêtre.

Niveau 10

Tu es un stéréotype. Voilà ce que tu es, ai-je songé, avec l’envie de sauter en marche du métro. Un STÉRÉOTYPE ! Merde alors. Tout ça pour ça ? On te l’aurait dit, tu ne l’aurais jamais cru. Et pourtant, tout parle à travers toi : tes origines, ta classe sociale, l’air du temps, les pires idées reçues, même le fait d’avoir eu huit ans au moment de Mai 68 dont, sur le moment, tu ne sus quasiment rien (sinon de vagues visions, le sentiment d’une ambiance bizarre, le fait de ne plus aller à l’école, comme un rêve brumeux et étrange). Si seulement j’étais né quelques années plus tôt, j’aurais participé à la fête, ai-je songé, agacé de me sentir à ce point comprimé contre la vitre du métro (mais en me félicitant de n’avoir pas d’odorat). Mais l’histoire ne m’avait pas attendu. J’étais venu au monde un poil trop tard. J’arrivais juste après la bataille. Je faisais partie d’une génération qui ne ferait jamais l’histoire car elle se situait dans l’un de ses creux et, par la suite, ai-je songé avec un pincement au cœur, je n’ai jamais été surpris de me trouver en décalage et de louper le coche : c’était normal. C’était ma modalité. J’aurais toujours un temps de retard. J’étais une espèce d’attardé. J’étais le fichu enfant d’un foutu siècle qui avait été ébranlé ; puis le silence était retombé, comme après Waterloo. Comme dit Musset au tout début du livre dans lequel il transpose ses amours avec George Sand et, pour la première fois, une histoire d’amour dévoilait tout ce qu’elle devait au contexte dans lequel elle se déroulait au lieu de faire croire à un absolu se déroulant sur une toile de fond et, deux points ouvrez les guillemets : « Alors s’assit sur un monde en ruines une jeunesse soucieuse, qui avait la faim sur les lèvres et la prostitution dans le cœur. L’amour était traité comme une illusion ancienne ; le mépris liait tout ; plus personne ne croyait en rien ; au lieu de l’espoir, chacun eut la frénésie, la rage, l’aigreur. Dans ce changement universel, la gaîté même avait disparu. » De l’après-Waterloo à l’après-68, il n’y avait pas si loin. Mais si j’avais loupé le coche de l’histoire, le désordre était encore dans l’air, le feu pouvait repartir. Et pas question de rater la prochaine occasion. Quand bien même la contre-révolution était en marche, je voulais rattraper le retard. Ce n’était qu’un début et le combat continuait. Je voulais qu’il continue ; j’avais une maman à sauver.

Mais nous n’étions pas tant que ça à oser nous lever en plein cours pour décréter un mouvement de grève et sortir à cinq ou six de la classe en passant, à la fois bravaches et dans nos petits souliers, devant le prof qui tenait notre destin scolaire entre ses mains et qui, une fois la grève terminée, se ferait un plaisir de nous le rappeler. Je me souviens néanmoins de l’un d’eux qui, désapprouvant pourtant notre attitude, obligea ceux qui étaient restés en cours à plancher sur « l’engagement politique et la lâcheté » – et il les nota très sévèrement. Cela me resta dans un coin de la tête, comme le sourire du chat du Cheshire.

Niveau 11

Personne ne lisait par-dessus mon épaule ? Okay. J’avais quinze et seize ans et je savais déjà tout. J’avais tout compris. Je voyais le fascisme partout, avec l’aplomb de celui qui s’exagère le danger pour se convaincre que son combat est grandiose, héroïque, crucial. Je pensais allègrement slogans (CRS SS. Sauvons les bébés phoques et les boat people. À bas les prisons. Vivent les minorités. Etc.). Ce genre de trucs marchait très bien sur moi. Vestimentairement, c’était encore plus évident. Je portais des jeans troués dont je retroussais soigneusement le bas ; mes Clarks bâillaient et je les rafistolais à l’aide de gros élastiques et avec de la colle à bois ; j’avais les cheveux longs, hirsutes, tout le temps échevelés, une super-tignasse, une vraie choucroute, comme si des idées folles de gauche me hérissaient en permanence, comme si j’avais la tête en feu et que des flammes me sortaient à chaque instant du crâne, comme Rimbaud dans le tableau de Fantin-Latour, quoique je ne connusse pas cette toile à l’époque. L’aurais-je connue, cela m’aurait conforté dans ma certitude que j’étais poétiquement du bon côté. Je l’étais capillairement. Des pieds à la tête, mon apparence affichait mon fier refus des conventions bourgeoises. À 15 ans, j’avais l’air d’un baba cool (oh seigneur !). Avec cependant une touche de grunge avant la lettre, parce que je n’aimais pas changer d’habits, mais alors pas du tout, au point que je pouvais porter les mêmes un mois d’affilée, voire davantage, sans que cela me pose problème, au contraire. De toute façon, je n’avais pas les moyens de m’acheter des jeans neufs lorsqu’ils étaient troués. Comme disait l’autre à propos de sa vieille robe de chambre, « La pauvreté a ses franchises ; l’opulence a sa gêne. » Les filles, elles, s’imbibaient de patchouli et s’habillaient de grands pulls aux manches trop longues ou de robes noires et violettes qui leur descendaient jusqu’aux pieds, comme Veronika dans La Maman et la Putain. Ce que l’on portait sur soi disait de quel bord politique on était. Sur quelle rive du Styx on se trouvait. L’habit faisait le rebelle. Il était un Manifeste à lui tout seul et pas la peine de lire Marx. C’était bien pratique. La politique était un look ou elle n’était pas et je m’enorgueillissais de porter des chaussettes dépareillées. Je voulais qu’on sache que je n’en avais rien à fiche de mon apparence et je me vêtais soigneusement en conséquence. Quand bien même la pensée me traversait parfois que je me conformais un peu trop conformément à un anticonformisme taillé sur mesure pour la jeunesse qui n’était ni prolétaire, ni des beaux quartiers. La fameuse coupe iroquoise des punks n’était-elle pas une invention de l’office du tourisme britannique ? Le bleu céruléa n’avait-il pas été décidé dans les hautes sphères de ceux qui designaient nos existences ?

Il n’empêche ! Ras-le-bol du conformisme ambiant. Assez du bleu céruléa. Vive la révolte ! Vive les rebelles ! C’était avant de découvrir qu’au commencement de la guerre d’Espagne, il y avait eu la rébellion de généraux nationalistes contre la République que les urnes venaient de porter au pouvoir. Le rebelle dans cette histoire, c’était franco. C’étaient les fascistes ! Cela me ficha un sacré coup. Quoi ? Les rebelles n’étaient pas forcément du bon côté ? Ce n’était pas si simple ? Merde alors !

En attendant, pas question d’avoir un poster du Che dans ma chambre (et quoi encore ! Je n’étais pas une groupie !). Pas question non plus de porter un foulard palestinien, comme c’était la mode d’en porter un à l’époque et précisément pour cette raison (et parce que j’étais consterné que l’on puisse encore s’en prendre à des Juifs, même si j’étais à fond pour que le peuple palestinien retrouve une terre dont il avait été évincé et pas la peine de me crier dessus). Mes intentions étaient pacifiques. J’étais un pacifiste. Je détestais la violence. Je ne croyais pas en elle. J’étais contre le fait de tuer des gens, de spolier des individus, de martyriser des êtres humains, pour quelque raison que ce fût – bon dieu, ma mère échappa de très peu en 1983 à l’attentat de la rue Marbeuf. Nous habitions au numéro 7 et la bombe explosa en face du numéro 33 et ma mère, ma maman, revenait de faire des courses et cinq minutes plus tôt elle aurait été déchiquetée, cinq minutes plus tôt elle faisait partie des 63 blessés. Ou bien elle aurait été tuée et cela aurait-il fait avancer les choses ? Le monde aurait-il été meilleur ? Cela ne suffisait pas que ma mère se jette par la fenêtre, fallait-il encore qu’elle saute sur une bombe ? C’était quoi le problème avec ma mère ? D’où cet acharnement ? Même si mourir dans un attentat aurait eu à mes yeux plus de prestige que de s’écraser cinq étages plus bas après s’être jetée par la fenêtre, aucune cause ne valait la mort d’un seul être humain car une fois qu’on en tuait un, on tuait tout ce qu’il était et tout ce qu’il pouvait encore être, on tuait son passé, son présent et son avenir et on tuait également tous ses proches. Sans compter qu’une fois qu’on avait franchi le pas, on ne pouvait sûrement plus s’arrêter, une limite était franchie et le moyen finissait par devenir le but ; mais quand j’argumentais en ce sens, les plus politisés me regardaient comme une merde au milieu de la piscine. Ils s’énervaient tout de suite. Impossible de discuter. Je ne comprenais rien à rien, me criaient-ils dessus. C’est la guerre, m’éructaient-ils au visage place Saint-Michel, Paris Ve, sous un beau ciel bleu. C’est l’État qui est violent. C’est lui qui a commencé. Notre violence est d’abord la sienne. Il faut rendre coup pour coup. Pas de quartier ! Un bon ennemi est un ennemi mort et fuck l’humanisme. Le pacifisme, c’est bon pour les bourgeois. C’est bon pour les curés. C’est un signe de faiblesse, etc.

Je ne répondais rien. Je me mordais les lèvres. Je n’en démordais pourtant pas. Lors d’une manifestation n’avais-je pas vu un petit groupe de cinq « autonomes » (on dirait « casseurs » aujourd’hui) casqués et masqués foutre la merde (avec succès) en tête du cortège, casser des vitrines et provoquer les flics, entraînant les plus excités d’entre nous à faire comme eux – oh cette euphorie de tout détruire, ces fraternités dans l’action, ces tachycardies ensauvagées, ce lyrisme de mettre le feu à des poubelles et d’allumer de grands feux de joie, ces façons enfantines de jouer aux cow-boys et aux Indiens, je ne le nie pas ! Même si je forçais un peu ma nature à ce moment-là. Car les exultations collectives, je les aimais surtout en musique. Comme dans Nation Time de Joe McPhee. Ou dans Pithecantropus Erectus de Charlie Mingus (la version enregistrée à Paris en 1970, qui dure plus de seize minutes et qui, découverte dans la discothèque de mes parents, me donna le sentiment exaltant que l’on pouvait librement s’en donner à cœur joie à plusieurs. J’avais alors dix ou onze ans). Or, dans la rue, quelque chose manquait. Ce n’était pas comme dans Out To Lunch !, disque à propos duquel Eric Dolphy se félicitait que « sur chaque morceau, tout le monde jouait en leader » ; Ornette Coleman, lui, disait que « la musique n’a pas de chef ».

En attendant, les choses avaient salement dégénéré lors de cette manifestation. Me carapatant à toutes jambes par les rues adjacentes pour échapper aux CRS et aux lacrymogènes, j’avais alors aperçu mes cinq autonomes qui se débinaient pareillement et je m’étais fait la réflexion que c’était bien la peine de détaler maintenant comme des lapins : je les imaginais plutôt aux avant-postes, avec ceux qui aimaient en découdre et n’attendaient que ça ; mais eux se barraient sans se retourner et je les avais suivis du regard tandis qu’ils cessaient soudain de courir et, sans plus se presser, se dirigeaient à présent vers une fourgonnette qui se trouvait garée un peu plus loin et, de mes yeux, je les vis taper contre la porte de la fourgonnette et la porte s’ouvrit aussitôt pour les laisser monter un par un et, avant que la porte ne se referme et que la fourgonnette ne démarre et disparaisse promptement dans la nuit, je vis, de mes yeux vis, l’un des types sortir un brassard de la poche de son blouson et le passer autour de son bras et c’était un brassard de la police. Vlan ! Les enfoirés !

Si j’avais eu un smartphone à l’époque, j’aurais filmé la scène et l’aurais illico postée sur les réseaux sociaux. Youpi ! Je l’aurais diffusée pour que tout le monde sache ! Hourra ! Dans la gueule des flics ! Sans m’apercevoir que je me débarrassais de cette information et, mine de rien, que je demandais aux autres d’en faire quelque chose. Alors que c’est à mézigue que cette information posait d’abord une question. À moi qu’il appartenait de prendre conscience de ce qu’elle signifiait et d’en tirer éventuellement certaines conclusions à mon niveau individuel des choses. À quoi bon alerter les autres si on ne s’alerte pas soi-même ? À quoi bon refiler la patate chaude si on est incapable d’en supporter la brûlure ?

Le lendemain, les médias ne parlaient que des « casseurs », comme s’il s’agissait du nez du grand Walter. Pas un mot sur nos revendications lycéennes. Ah les jolis médias ! Toujours à souffler dans le pire sens du vent. À concurrencer le pouvoir sur son terrain. Lequel n’était pas loyal. Lequel voulait manifestement la violence, puisqu’il n’hésitait pas à la provoquer. De quoi avait-il peur alors, s’il jugeait la violence préférable ? Pensait-il se rendre toujours plus nécessaire auprès d’une population découvrant soudain à quel point elle était sans défense ? Je compris quelque chose ce jour-là et, par parenthèse, qu’on ne me fasse pas dire que tout serait complot car tout n’est pas complot, non non non, il y en a qui font d’eux-mêmes le jeu de la répression, de bon cœur, sans qu’on le leur demande. Tandis que ce n’est pas parce que l’ouragan Katrina fut une « occasion en or » pour le secteur privé de réaliser des profits monstrueux à La Nouvelle-Orléans que ce sont ces charognards qui ont provoqué ce désastre.

Mais des complots ont tout de même lieu et de l’attentat de la gare de Bologne (2 août 1980, 85 morts et 200 blessés !) perpétré avec la complicité active des services secrets italiens pour justifier des lois d’exception applicables à tous, aux soi-disant armes de destruction massive ayant servi d’alibi à une guerre du pétrole (150 000 morts) dont nous payons encore le prix, on ne peut pas dire que les complots n’existent pas. Ceux qui voient des complots partout comme ceux qui n’en voient nulle part peuvent aller se rhabiller.

En tout cas, je sais ce que j’ai vu. Et ce fut un déclic. Comme j’étais naïf ! Je devais me rendre à l’évidence : la violence de quelques-uns convient aux pouvoirs en place. Elle les renforce (en temps de paix). Elle les légitime à leurs propres yeux et aux yeux de tous. Ce furent les immenses marches pacifiques qui donnèrent des droits civiques aux Noirs, même si Martin Luther King reconnut plus tard avoir été plus ou moins roulé dans la farine. Mais les choses avaient tout de même un peu bougé. Elles avaient bougé oui ou non ? Et je ne parle pas de la désobéissance civile qui bouta l’Anglais hors de l’Inde ou des grandes manifestations qui finirent par faire plier les États communistes. Inversement, les attentats à Paris du 13 novembre 2015 ont soudain fait croire que « Paris était une fête » alors qu’une seconde avant les attentats, Paris était la ville où l’on s’amusait le moins au monde, elle était la capitale où l’on faisait notoirement le moins la fête. Après les attentats, on a dit et répété qu’en mitraillant des terrasses de cafés, les terroristes s’en prenaient à un « art de vivre » que le monde entier (pourvu qu’il soit « libre ») nous envie ; sauf qu’en quelques décennies, le nombre de bistrots, dans notre beau pays, est passé de 200 000 à 35 000. Soit six fois moins. C’est-à-dire que notre « magnifique mode de vie » est terrorisé depuis très longtemps et, d’une certaine manière, les assassins n’ont fait qu’amplifier horriblement la tendance. Ils ont occulté un désastre déjà à l’œuvre et ils l’ont même innocenté en créant les conditions d’une amnésie temporaire et ainsi les attentats renversent-ils plus facilement les opinions que les pouvoirs en place et je t’en fiche ! La violence est un mal nécessaire, m’assénait-on place Saint-Michel sous un beau ciel bleu. Elle est révolutionnaire et, petit lycéen minable que j’étais, je ne faisais dialectiquement pas le poids devant des types qui se vantaient « d’avoir fait 68 » comme si c’était Verdun. Qui semblaient tellement sûrs d’eux. Tellement hargneux. Je me disais que je n’aimerais pas que ces types soient au pouvoir. Que défendaient-ils exactement ? J’avais un doute. Ainsi appris-je à distinguer ceux qui luttent sincèrement pour la liberté, l’égalité et la fraternité de ceux qui luttent contre l’oppression : les uns refusent de ressembler d’une quelconque façon que ce soit à leur ennemi, tandis que les autres ne font pas tant de chichis. Ceux-là veulent simplement devenir calife à la place du calife. Et mieux vaut qu’ils n’y parviennent pas. Mais à l’époque, je ne réalisais pas que ceux-là seraient un jour « la génération au pouvoir », forcément, sans y avoir aucun mérite, du seul fait du renouvellement des générations, mais sans renoncer pour autant à leurs méthodes ni à leur hargne. À l’époque, j’étais déjà rétif à toute dictature, fût-elle celle du prolétariat. À tout discours de la domination, fût-il celui des dominés. L’idée de militer dans une organisation ne m’a jamais traversé. J’aurais adoré former mon Club des cinq ; mais personne ne se proposa, pas même un chien prénommé Dagobert. À chaque fois que j’ai essayé, je me suis fait virer de mon propre groupe.

Niveau 12

Et tandis que je suis dans le métro, coincé contre la vitre, comprimé de partout, regardant par-dessus mon épaule pour vérifier que personne ne lit par-dessus mon épaule, je sais avoir traîné toute ma jeunesse, comme un secret honteux, le fait que tout le monde à l’époque voulait en finir avec la figure autoritaire du père alors que, de mon côté, je voulais en finir avec la figure suicidaire de la mère. Je n’avais aucun problème avec l’autorité, seulement des problèmes pour me faire respecter. Car nulle part je n’arrivais à me faire entendre. Avec personne n’étais finalement d’accord. Quand bien même ma mère ne saurait épuiser ce qui appartient objectivement à la société et que ce n’est pas parce qu’on porte des lunettes noires qu’il ne fait pas nuit, j’étais le seul à ne pas détester mon père et, réciproquement, à ne pas adorer ma maman. À ne pas la vénérer ni la sacraliser. À ne pas croire une seule seconde que les femmes soient bonnes et douces et compatissantes par définition. Meilleures que les hommes. Plus dignes de confiance. Refuge et soutien. Bla-bla-bla. Je savais que, perdu dans une forêt, je ne pourrais pas appeler ma mère à l’aide. Il s’agit d’un constat, non d’une accusation. Je parle de mon niveau individuel des choses affectées par mon environnement familial. Du fait que, de toute ma vie, je n’ai jamais appelé « maman » au secours – ou alors comme on commence une phrase et on ne sait pas comment la finir parce que la voix s’étrangle dans sa gorge. Du fait que je n’ai jamais compté sur les femmes pour qu’elles me réconfortent et me consolent, malgré le désir que j’ai pu en avoir – mais j’étouffais ce désir de tendresse dans mon poing. Que les femmes soient opprimées par les hommes ? L’idée me faisait éclater de rire ! J’avais chaque jour la preuve du contraire. Je me tenais les côtes à la pensée que la femme puisse être l’avenir de l’homme. Quelle horrible perspective ! Quelle chute dans le vide, d’une hauteur de cinq étages ! Que la femme soit le passé de l’homme était bien suffisant. C’était déjà trop. Dans un tout autre contexte familial, j’aurais peut-être haï mon père et la société qui va avec. J’aurais peut-être cru en LA femme. En attendant, je venais d’où je venais et je ne pouvais pas l’oublier. Je n’étais pas le premier dont le niveau individuel des choses ne coïncidait pas avec le niveau objectif des choses. Il fallait me parler très doucement pour que j’admette que les femmes en chiaient réellement dans ce monde conçu pour et par les hommes et que je ne pouvais tirer une loi générale de mon cas particulier – et inversement. Il n’y a que moi pour penser que j’aime cette société exactement comme j’aime ma mère. C’est-à-dire au départ mais pas à l’arrivée.

Là où on croit déceler des problèmes de classes, il s’agit parfois de problèmes de personnes ; et l’inverse est également vrai, ai-je songé dans le métro en jetant des regards suspicieux autour de moi.

Ce qui ne m’empêchait pas de soutenir la libération des femmes, dont je suis contemporain et qui, pour moi, a toujours été synonyme de libération des hommes : voici qu’ils n’auraient plus à se tuer à la tâche pour entretenir femme et enfants, ils n’auraient plus à endosser un rôle social qui les asservit, finis le costume-cravate, les responsabilités prélevées à la source, l’homme réduit à une figure imposée – vive le partage ! Pourvu qu’il s’agisse de nous libérer tous des violences que les femmes subissaient et qui, je pouvais en témoigner, ne restaient pas lettre morte. Pas si cela signifiait libérer le malheur qui les frappait et, une fois celui-ci déchaîné, l’installer sur un trône et le rendre encore plus invétéré. Pas si cela signifiait obtenir une liberté à l’intérieur d’une servitude plus grande et généralisée, en passant des fourneaux à l’usine, voire les deux. J’étais de tout cœur pour l’égalité des sexes – ah oui ! C’est-à-dire que j’aspirais à ce que les hommes deviennent enfin l’égal des femmes. Cela faisait rigoler ? On s’offusquait ? Si on ne me croyait pas, on pouvait venir à la maison constater à quel point, loin d’être un horizon, la figure maternelle n’était pas une sinécure. Était une tyrannie. Rendait fou. Que quelqu’un me traite d’enculé de ma mère et je répondais volontiers comme l’autre (Woody Allen) : « Hey, comment t’as deviné ? » Pour autant, je ne laissais pas passer la volonté de m’insulter : « Mais toi, répliquais-je, j’imagine que tu dois l’être de ton père. Ouille ouille ouille. Cela doit faire mal, n’est-ce pas ? » On en venait alors aux mains – ou pas –, en bons garçons que nous étions. Mais à l’époque, en venir aux mains n’était pas si dramatique ; personne ne sortait de sa poche un couteau et vous le plantait en plein cœur pour un regard de travers ou une clope refusée ; nul ne s’acharnait à dix contre un ; dans mon monde, on se serait senti lâche de frapper un type à terre ; il ne s’agissait jamais de massacrer l’autre. Longtemps un bon coup de pied au cul fut le comble de l’humiliation et nul ne meurt d’un bon coup de pied au cul. Autres temps… Il n’empêche ! Entre la loi du plus fort des hommes et la loi du plus faible des femmes, je me sentais franchement pris dans un étau. Pris de sueurs froides. Menacé de démence. Si, comme dit l’autre (Sartre), nous sommes ce que les autres veulent que nous soyons, alors j’avais du souci à me faire.

Si jamais j’écris un livre, je l’intitulerai La Ligne de métro. Comme on parle d’une ligne de coke. Ou de vie.

Niveau 13 

À ce compte, me suis-je dépêché de noter tant qu’il était encore temps, j’aurais dû mal tourner. J’étais d’ailleurs un petit-bourgeois qui rêvait de mal tourner (et c’est cela, finalement, qui a mal tourné !). En tout cas, j’avais le profil familial. Je ne reconnaissais aucune autorité et la recherchais en permanence. Je rêvais de communauté fraternelle et j’étais toujours déçu. Quand je ne me réfugiais pas dans les livres, je traînais avec les voyous du quartier, chapardant dans les magasins et fracturant les voitures dans les parkings. Toujours à l’affût d’un mauvais coup à faire, d’une émotion à voler, d’un frisson à éprouver pour avoir la sensation d’exister. Je ne savais pas quoi faire de moi. N’avais pas accès à mes sentiments tellement je les gardais enfouis à double tour. Les filles ? J’étais rébarbatif avec elles. Pas du tout à mon aise. Vraiment coincé. Je ne savais pas comment sauter la grille qui séparait nos deux cours. Les filles m’attiraient autant qu’elles me faisaient peur si elles étaient comme ma mère. Et cette peur était étrangement aphrodisiaque, elle l’est longtemps restée, jusqu’à disparaître peu à peu et il m’arrive de le regretter. Je le regrette aujourd’hui. Julien serait peut-être toujours vivant. Se sentir vulnérable devant une femme et en éprouver certains délices, c’est le meilleur.

Mais à quatorze et quinze ans, je n’en menais pas large. Je me donnais des airs d’affranchi, alors que je manquais terriblement d’assurance. Pétri de culpabilité, affreusement pudique, je convoitais les filles, mais de loin. Je n’étais pas comme les autres garçons qui, dans les boums, paradaient, frimaient, invitaient sans problème les nanas à danser, leur roulaient des pelles et roulaient ensuite des mécaniques, draguaient en groupe. Je les trouvais grotesques, pitoyables, simiesques. Et les filles encore plus de roucouler niaisement et d’encourager ces simagrées, d’exciter les babouins tout en jouant les effarouchées, elles aussi en groupe. Tous ces petits jeux sociaux d’animaux en rut et en chaleur me dégoûtaient. Les filles aimaient donc ce genre d’abrutis ? Mais c’était quoi les filles ? Elles n’avaient donc rien dans le crâne ? Si certaines n’avaient été si jolies, je m’en serais bien passé. Je m’en passais très bien. Je préférais m’en passer. Je voyais bien qu’elles tiraient les ficelles. Je n’étais pas aveugle. Qu’elles restent donc dans leur cour de récréation ! Elles ne valaient pas le plaisir des yeux qu’elles dispensaient. Quant aux babouins, aux gorilles, aux Tarzan, je me disais qu’ils ne connaissaient rien aux filles. Ils faisaient les beaux, ils bombaient le torse et se frappaient la poitrine, mais ils ignoraient à quel point ils étaient manipulés. De vrais pantins ! Ces singes ne soupçonnaient pas une seconde que les filles pouvaient se jeter par la fenêtre. Je me disais qu’ils l’apprendraient bien assez tôt. En sorte, j’avais une longueur d’avance. Rirait bien qui rirait le dernier.

Ce qui ne m’empêchait pas de les envier. J’aurais voulu être plus viril que je ne l’étais, super-velu, mesurer trois mètres, en imposer d’emblée. Être une force de la nature. Un colosse. Qu’on me respecte ! N’avoir aucun rival et que les filles tombent immédiatement amoureuses de moi. Soient sitôt conquises et se prêtent avec joie à tous mes caprices. En tout cas, sans se jeter par la fenêtre. Tout le contraire de ce qui se passait au quotidien et qui, selon moi, aurait dû se passer. Peut-être n’étais-je pas normal. Je me disais que j’étais anomal. Je devais l’être. Parfois, de vieux beaux me concupisçaient, comme si quelque chose en moi les y autorisait – mais quoi ? Ils me faisaient leurs yeux de caniche. Ils voulaient me la jouer à la tendresse, à la pitié, à la sournoise, en misant sur mes désarrois. Je finissais par comprendre qu’ils avaient une idée derrière la tête. Je tombais des nues. Un grand dégoût me venait, de leurs intentions comme de leurs méthodes, mais impossible à exprimer. Je ne savais comment réagir. C’était comme s’ils me posaient une question à laquelle je ne savais pas répondre. Comme si exister dans le regard d’autrui valait mieux qu’être un miroir sans tain.

Mon peu d’assurance était tel que j’en venais à douter psychiquement de moi. Je ne savais que faire de mon côté féminin (ce que j’appelle mon côté féminin, par commodité, sachant qu’il s’agit d’une construction sociale). Sachant que la sensibilité passait à l’époque pour un attribut exclusivement féminin, je trouvais la mienne envahissante. Je la sentais volontiers saphique et étais-je une lesbienne ? Car en attendant d’être déniaisé (pas avant dix-huit ans !), je me branlais en cachette sur les filles à poil de Lui ou de Playboy (quelle histoire pour arriver à me procurer ces merveilleux magazines !) et c’était encore mieux si elles étaient deux sur une plage sublime des Seychelles. C’était encore plus excitant si j’en avais deux pour le prix d’une, deux qui, sur papier glacé, s’embrassaient et se caressaient et prenaient mille poses suggestives devant moi, pour moi seul, sur fond sublime de bleu sublime des mers du Sud, tandis que ma main droite s’agitait sublimement sous les couvertures, jusqu’à me faire gicler de sublimes larmes de joie épaisses et gluantes.

Tandis que mon côté masculin, lui, était tout inhibé. Pas du tout conquérant. Plein de frime au quotidien avec les autres garçons, mais terrorisé devant les filles. En miettes tout au fond. C’était le chaos dans ma tête. Je me trouvais trop friable, tout le temps à vif et cherchais à me cuirasser. Le sexe me taraudait et me terrifiait à la fois. Un jour, un cynocéphale descendu des classes lycéennes (j’étais alors au collège) me traita de pédé refoulé dans la cour de récréation. Je me crispai. Qu’en savait-il ? Pédé refoulé lui-même ! Il allait voir si j’étais un pédé refoulé ! Qu’il me dépasse d’une tête ne me faisait pas peur. Ah, je contestais ? C’était bien la preuve ! rigola le cynocéphale. L’argument m’avait coupé les pattes. J’étais devenu tout rouge, ne sachant plus quel parti prendre. Le cynocéphale était malin. En sorte, que je dise oui ou que je dise non, c’était du pareil au même. Pile j’avais tort et face il avait raison. Le fait que je ne bandais pas pour les garçons, pas même en rêve, ne comptait pas ? Les hétéros étaient de gros bourrins ou bien ils étaient des pédales ? Okay. Va chier, cynocéphale.

Il y a des phrases, on nous les jette en pâture et elles tournent ensuite en boucle dans notre tête. Elles nous tourmentent. Quelqu’un nous dit qu’Untel est un salopard et même si nous n’en savons rien, il lui faut remonter dans notre estime. Nous lisons qu’un film ou un livre est nul et, malgré nous, ce livre ou ce film part avec un handicap. Quelqu’un nous désigne du doigt et nous nous retournons sur notre passage, nous nous sentons obscurément coupables. Une cartomancienne nous dit que nos origines cachent un secret et même si nous n’en croyons pas un mot, nous nous posons des questions ; nous nous mettons à enquêter. Quand bien même nous nous en défendons, nous voici prisonniers des mots d’autrui. En nous, quelqu’un croit tout ce qu’on dit sur notre compte, parce que nous demeurons un mystère à nos propres yeux, nous sommes incroyablement vulnérables dès qu’il s’agit de notre niveau individuel des choses et… étais-je dans le déni ? Étais-je un pédé refoulé ? Devais-je m’en convaincre parce qu’on me l’avait dit ? Même si je ne doutais aucunement de mon attirance pour les filles, devais-je m’inquiéter d’aimer cette chanson de Neil Young, dans laquelle il disait « I love the man, I know that some of you don’t understand. » Était-ce façon déguisée de ? Ou bien cela disait-il seulement ma foi en l’homme. Mon désir de fraternités. De véritables fraternités. Pas comme…

Comme quoi ?

Allez, dis-le !

Pas comme… ton frère ?

Ton pédé de frangin ?

C’est bien ça ?

C’est dans le métro que cela m’a sauté à la gorge : l’homosexualité de mon frère, je l’avais drôlement refoulée. Ah oui. Ce n’est rien de le dire. Je n’en parlais à personne et très longtemps n’en voulus rien savoir. Je la détestais. Je faisais comme si elle n’existait pas. Comme si elle ne m’atteignait pas. Elle avait dénaturé notre lien fraternel et, en réaction, je recherchais partout ailleurs de vraies fraternités et de viriles amitiés. Je me sentais trahi. Mon frère ? Un homo ? À mon niveau individuel des choses qui nous mettent soudain en porte-à-faux, jettent un affreux froid et posent question, nous donnent l’amère impression qu’on nous a menti depuis le début, oui, à mon niveau individuel des choses que l’on prend bêtement pour soi alors qu’on ne devrait pas, j’éprouvais d’inexprimables sentiments de dépit, de honte, une espèce de colère. Désolé, frérot. Mille excuses, frangin. Chacun ses problèmes. L’homosexuel en moi, l’homosexuel de la famille, le pédé que je refoulais : c’était toi et je ne savais que faire de cette situation. J’avais treize ou quatorze ans et elle m’angoissait. Je préférais l’occulter et je l’occultais. De toute façon, jamais on n’en parlait à la maison. Personne ne m’expliqua la situation. Ni toi ni les parents ne se soucièrent de ce que j’en pensais. De ce que cela me faisait. Que mon frère soit. « Oh comme ils disent. » Nul n’avait le recul, nul n’avait les mots. Il n’y avait que le silence. Il s’agissait d’un secret de famille bien tabou et chacun vivait ton homosexualité dans son coin, chacun la vivait mal, toi d’abord, les parents ensuite, moi pour finir. Tu étais mon aîné de deux ans et demi, je t’aimais et t’admirais comme mon grand frère et voici que cela n’allait plus de soi. Voici qu’une barrière invisible – immense silence chargé d’épines – se dressait entre nous. Ce n’était pas avec toi que j’allais maintenant discuter gonzesses. Pas auprès de toi que j’allais me confier et chercher conseil. Pas sur toi que je pouvais prendre exemple. Comment être fier de mon grand frère si tu étais « oh comme ils disent » ? Que pouvions-nous partager désormais ? Tu me laissas seul, toi aussi. Quelle fichue famille ! Nul ne pouvait donc tenir correctement son rôle ? Personne être ce qu’il aurait dû être ?

Car il n’y avait pas que ma mère. Quelques années auparavant, mon père l’avait quittée pour une fille d’Ève, se tirant de la maison sans prévenir et disparaissant du jour au lendemain sans un mot ni une explication. SANS MÊME DIRE AU REVOIR ! Sans me dire au revoir. Ni donner par la suite la moindre nouvelle. Rien. Nada. Se fichant à l’évidence de ses gosses. N’en ayant rien à péter de mon frère ni de moi, trop occupé qu’il était à aimer ailleurs. Se moquant bien de nous laisser aux prises avec notre mère (éplorée et en sale état), ce qui enchanta mon frère sur l’instant – mais pas moi. Comme un désaccord entre nous, à la fois profond, indicible et irrémédiable. Le début d’une fracture. De chemins de vie prenant des directions contraires. Avant que notre père ne revienne tout penaud un an plus tard, ni vu ni connu je t’embrouille. De nouveau abracadabra. Parce qu’il était criblé de dettes et même menacé d’aller en prison à force d’avoir couvert sa belle de bijoux et de s’être payé du bon temps une année durant avec des chèques sans provision. Payé du bon temps, façon de parler dans son cas. Contre toute attente, ma mère reprit son mari et le père de ses enfants. Eh oui. Sans discussion. Sans déconner. Elle trouva même un avocat pour le sortir de ses ennuis judiciaires. Ainsi était-elle. Mais de l’avoir quittée et trahie et abandonnée, il n’allait pas l’emporter au paradis. Oh non. Ni elle. Ni nous, par voie de conséquence. Quant à la fille d’Ève, il semble qu’elle n’ait pas demandé son reste, trop contente (j’imagine) de garder les bijoux et que ma mère se charge des impayés. Mais le retour de mon père à la maison n’effaça pas son départ. En aucune façon ! Il s’était barré sans un mot ni même me dire au revoir et, à mes yeux, ce fut comme s’il était mort. Ce fut irrémédiable. En m’abandonnant comme une merde, il m’avait renié et impossible de me le dissimuler. Impossible de l’oublier. Exit le Père. Orphelin de lui j’étais à présent. Et c’était maintenant mon frère qui m’abandonnait et qui me laissait seul. Cela commençait à faire beaucoup. Cela commençait à bien faire. Mais je la bouclais. Je gardais ça pour moi. J’étais le dernier de la famille. J’étais le dindon de la farce. Je n’avais pas mon mot à dire. Je savais ce qu’il en coûtait de dire ce qu’on avait sur le cœur et je me blindais. Je fermais toutes mes écoutilles. Je serrais les fesses. De toute façon, frérot, c’était toi le problème à ce moment-là. Toi le centre des préoccupations.

Et moi ?

(Toujours nous crions : « Et moi alors ! »)

Et moi et moi et moi et MOI !

Et si c’était héréditaire ? Si c’était génétique ? Si moi aussi j’étais « oh comme ils disent » ?

Et si c’était de ma faute ? Je t’excitais ? Tu me désirais ? Depuis quand ?

Comme ce jour où tu te glissas dans mon lit et tes intentions n’étaient pas fraternelles. Je le perçus, sans comprendre ce que tu trafiquais exactement. Ne voulant pas le comprendre. Jamais ! Ne sachant que faire et attendant que tu cesses de t’activer sous les draps, cesses de souffler comme un phoque, ôtes tes pattes de moi, TE CASSES DE MON LIT !

Heureusement tu ne recommenças jamais. Tu compris, je crois. Que je n’avais pas aimé. Que je n’étais pas comme toi. Que tu avais détruit quelque chose entre nous. Que tu ne pouvais plus être mon « grand frère ». Même si jamais nous n’en avons parlé.

Je jette ici un coup d’œil par-dessus mon épaule pour vérifier que personne ne lit ce que je suis en train d’écrire.

En me rappelant combien mon frère en chia pendant toute son adolescence. Combien cela fut horrible pour lui. Quelle somme de courage il lui fallut, à son niveau individuel des choses qui faisaient de lui un paria, un pédé, une tantouse, pour triompher de cette honte et la surmonter, à ses propres yeux d’abord, aux yeux des autres ensuite, des miens encore. Cela ne lui fut pas aisé ; cela lui fut extrêmement difficile et douloureux. Nous partagions la même chambre et, pendant toute son adolescence, je l’ai vu si mal dans sa peau qu’il pouvait rester des journées entières allongé sur son lit, raide immobile, les bras le long du corps, fixant obstinément le plafond, proie de tourments indicibles qui le pétrifiaient sur place tellement il était incapable d’admettre ce qui lui arrivait et, en même temps, incapable de s’y résoudre. Au point de ne plus pouvoir bouger, plus pouvoir se lever, plus vouloir vivre. Il en était malade, corps et âme. Il semblait souffrir d’une étrange et terrible maladie. Il souffrait tout court, ne comprenant pas ce qui lui arrivait – pourquoi lui ? Comme si c’était de sa faute. Mais il n’avait rien demandé. Il n’avait pas choisi. Il aurait sacrément préféré ne pas. C’était incompréhensible et je l’ai vu ne pas supporter ce qui lui arrivait et refuser l’inéluctable, lutter pied à pied, se haïr, devenir parfois tout rouge à la vue de ce qu’il ne voulait pas devenir et le devenant cependant, comme dépossédé de son être, comme écartelé, avili et quel calvaire que le sien pendant des années ! Quel monstrueux combat intérieur ! Quelle épreuve sans nom, entre dégoût de soi et peur des autres !

Quelle solitude !

L’imagine-t-on quand on ne l’a pas vécue soi-même ?

Imagine-toi vivre ça ?

Se sentir Hyde quand on se croit Jekyll ?

« Qui sait ce qui se passe en moi ? » (Peter Lorre, M le maudit.)

J’ignore s’il existe un seul homosexuel qui, découvrant son homosexualité, s’en est trouvé heureux et s’est écrié : super, youpi, je suis « oh comme ils disent » ! Mais je sais l’enfer que vécut mon frère ; j’en fus le témoin, à la fois incrédule et aussi mal à l’aise qu’il l’était. Aussi impuissant à l’aider qu’il l’était lui-même. Le regardant se débattre comme on regarde un insecte pris dans une toile d’araignée. Ne m’en mêlant pas. Surtout pas. N’ayant à lui offrir que l’épaisseur du même silence coupable dans lequel il restait muré. Sachant que nous partagions la même chambre et la promiscuité n’aidait pas. Elle incitait à s’enfermer en soi-même et à prendre résolument ses distances. Jusqu’à nous comporter bientôt comme deux étrangers. Lui, l’aîné, aux prises avec son démon, et moi, le cadet, ne mouftant pas. Cela pendant toute mon adolescence.

Dire que nos parents (surtout notre mère) vécurent très mal l’orientation sexuelle de leur fils aîné, au point de refuser d’y croire et, dans les premiers temps, la refuser tout net – en tous les cas, ils ne l’aidèrent pas au moment où il avait le plus besoin de compréhension (jamais il ne s’outa devant eux), avant de renouer plus tard tendrement avec lui lorsque, réfugié à San Francisco et enfin libre d’être qui il était, il nous apprit qu’il était malade du sida. Alors qu’ils avaient de leur côté une vie sexuelle qui n’excluait pas le mélange des genres et les joies à plusieurs – ma naissance en témoigne. Que déduire de ce paradoxe ?

Le dirais-je ? Est-ce parce qu’il s’agit de mon frère ? Est-ce parce que l’homosexualité était encore plus mal vue à l’époque qu’elle ne l’est aujourd’hui ? Ou s’agit-il d’un effet du refoulement, à l’instar de je ne sais plus quel médecin qui avouait détester férocement les gens lorsqu’il était jeune et avoir tellement refoulé ce sentiment qu’il avait consacré sa vie à les guérir ? Je l’ignore. Mais à mon niveau hétérosexuel des choses, j’en suis obscurément venu à penser que les homosexuels sont des sortes de héros. Ils sont des réprouvés qui ont conquis leur liberté. Eux savent en quel combat obscur ils ont réussi à devenir ce qu’ils sont. Ils savent ce qu’il leur en a coûté et je comprends mieux pourquoi tant d’homos, une fois qu’ils se sont ouvertement déclarés, font de leur ancienne honte une revendication. De leur solitude une communauté. De leur dégoût initial une fierté, qui n’est peut-être pas tant celle d’être homosexuel (quelle idée !) que celle d’avoir conquis de haute lutte une liberté qui a d’abord valeur de conquête existentielle. Voilà. L’homosexualité est un existentialisme. C’est ce que je pense. C’est ma façon de rendre hommage à mon frère. C’est ce que j’aurais aimé lui dire avant qu’il meure du sida. Qu’il fut un héros, même s’il avait cessé d’être celui de mon enfance. Qu’il fut celui qui osa devenir ce qu’il n’était pas censé devenir et qu’il n’avait pas le droit d’être. Celui qui leva l’interdit, défia sa famille, brava son propre effroi et la Terre entière et ce n’est pas rien. Chapeau, brother ! Que chacun se demande quel joug il ose secouer, quelles convenances il ose transgresser, à quel moment il ose décevoir son entourage et ne pas se conformer à la norme, aux règles, à la majorité et il verra bien. Pour moi, c’est tout vu. Est-ce parce qu’il s’agit de mon frère ? Parce que je suis dans le métro, j’allais dire hétéro ? J’ai depuis très longtemps une vision révolutionnaire des homosexuels. Une vision romantique. Je sais ce qu’ils ont personnellement enduré au départ et je sais ce qu’ils endurent socialement par la suite. À quel point après l’avoir pensé eux-mêmes, ils demeurent des parias, des pédés, des tantouses aux yeux d’énormément de gens.

Inversement, tous les homos sont mes frères. Par la force des choses. Eh oui.

Sachant que je parle ici des hommes. Rien à voir avec les femmes. Désolé, mille excuses, mais j’érotise volontiers celles qui s’aiment entre elles, spécialement si elles sont jolies. Dans ce cas, ma vision de l’homosexualité devient tout de suite moins chaste et, de ce fait, moins politique et pas la peine de me crier dessus : c’est moi-même qui suis en train de dévoiler mes pauvres tours de passe-passe. Les bizarres façons que j’ai trouvées de sauver ce qui pouvait l’être à mon niveau déréglé des choses.

Si c’était moi qui avais fait l’expérience de l’hétérosexualité comme prison, comme oppression, comme domination et comme erreur, regarderais-je tout hétérosexuel avec un petit sourire, une vague condescendance, peut-être pitié ou colère, en percevant l’homosexuel qu’il étouffe forcément dans son poing ? Voudrais-je me marier et fonder une famille comme si les homos étaient des hétéros comme les autres ? Ne serais-je pas convaincu que tout homme qui n’a pas accompli sa révolution intérieure, c’est qu’il demeure dans les fers et refoule la vérité qui est la sienne ? Aurais-je le sentiment que l’hétérosexualité n’est qu’une façade, puisque j’en pourrais témoigner ? Sachant que je serais à présent dans le vrai, ne verrais-je pas des homosexuels partout ? Ne verrais-je pas le mensonge hétérosexuel partout ? Ne voudrais-je pas que la vérité éclate énormément et ne chercherais-je pas à rééditer l’exploit que j’aurais moi-même accompli, fier d’y être parvenu et ne croyant qu’en lui ? N’aimerais-je pas convaincre chaque hétérosexuel qu’il a tort et qu’il le reconnaisse ? Qu’il se convertisse enfin ?

C’est le côté agaçant de ceux qui ont remporté une grande bataille sur eux-mêmes : ils ont tôt fait de lui prêter une portée universelle. Quiconque a héroïquement cessé de fumer ou de boire est persuadé que d’autres peuvent le faire si lui-même y est parvenu et qu’ils le devraient. Même les femmes qui ont accouché se reconnaissent entre elles au premier coup d’œil et regardent celles qui n’ont pas encore d’enfant avec une certaine commisération. Si elles ne le disent pas ouvertement, elles sont intimement convaincues que les pauvres ne savent pas ce qu’elles ratent. Elles devraient essayer. Cela leur ferait du bien. Elles sont ce qu’elles-mêmes étaient avant de donner la vie et, en l’état, elles ne sont que des moitiés de femmes – mais elles ne peuvent pas comprendre.

Moi-même ai tendance à penser que tout le monde peut écrire et qu’il le devrait ; si on n’a pas affronté la page blanche, ai-je tendance à penser, on n’a rien affronté. Si on n’a rien écrit, on a raté sa vie. On n’a rien accompli. On n’a pris aucun risque. On ne laissera rien derrière soi. On ne sait pas ce qu’on pense. On ne sait pas qui on est. On ne sait rien. On ferait mieux de la boucler.

Mais chut.

Je n’étais finalement qu’un adolescent complexé, dont le désir pour les filles s’augmentait d’être contrarié et dois-je préciser que j’ai toujours chéri mes déboires sentimentaux : ils me constituent. J’adore mes problèmes avec les filles. Je ne suis pas loin de les vénérer. En tous les cas, je ne pourrais pas vivre dans une société exclusivement composée d’hommes. Quelle horreur ! Ce serait l’enfer pour moi. Ce serait la mort. Même si, à la fin, Julien s’est suicidé, c’est vrai. J’aurais peut-être mieux fait de virer ma cuti. Mais il est trop tard et je ne vais pas demander maintenant si l’altérité pose un problème à certains et si oui, lequel, si non, lequel. Inutile de toucher un point sensible et on ne sait pas jusqu’où les choses peuvent ensuite dégénérer et, par parenthèse, maintenant que je m’examine, s’il me faut prendre le métro jusqu’au bout et avoir forcément refoulé quelque chose, je crois pouvoir dire que je me suis toujours senti un Nègre refoulé. Voilà. Désolé frangin. Mille excuses les autres minorités. (Il est vrai que celles-ci n’avaient pas une musique qui, à mes oreilles, vaille celle des Noirs, spécialement au moment où triomphait le free jazz, dont je suis historiquement l’enfant : tous les deux sommes nés en 1960.)

Car je me suis très tôt, très vite, identifié au combat des Noirs. Quoique jamais un Noir n’ait tenté de me convaincre que, dans le tréfonds, je l’étais. Ce serait même plutôt le contraire. Mais je l’avoue : en tant que représentant d’une majorité historiquement coupable de tout, à la fois blanche, de sexe masculin, petitement bourgeoise, honteusement hétérosexuelle et de tradition catholique, excusez du peu, ma préférence alla d’emblée à la lutte contre l’esclavage. L’esclavage : voilà qui me parlait. L’esclavage sous toutes ses formes. Se libérer de ses chaînes : ah oui ! Devenir libre : et comment ! « La liberté, c’est ne plus avoir peur », disait Nina Simone. La liberté, c’est ne plus avoir peur. J’avais exulté aux poings levés et gantés de noir de Tommie Smith et John Carlos aux jeux Olympiques de Mexico et, à l’instar du sprinter blanc australien Peter Norman leur apportant publiquement son soutien sur la deuxième marche du podium (ce qu’il paya par la suite très cher), je voulais mêler ma voix blanche à celles qui voulaient en finir avec la discrimination raciale et ce n’était pas seulement une question de couleur de peau. Encore moins une question de sexe, de religion ou de je ne sais quoi confondant le particulier avec le général, non, c’était une question d’humanité. Une pure et simple question d’humanité. Tout le reste en découlait.

Niveau 14 

En tout cas, je ne voulais pas être ce que les autres voulaient que je sois. Quelle idée ! Sartre racontait n’importe quoi. Quels autres ? Je ressentais trop vivement ce que chacun aurait aimé que je devienne, depuis ma mère jusqu’à la société tout entière et même mon frère. Sans compter que personne n’est jamais devenu ce que j’aurais aimé qu’il devienne : ni ma mère, ni la société, ni mon frère. Cela ne marchait pas non plus dans ce sens. J’aurais bien aimé – mais non. Le fiasco total. Sartre pouvait aller se rhabiller. Devenir ce que les autres voulaient que je devienne : jamais ! Parce que cela leur aurait fait trop plaisir et, dans cette fichue rame de métro, j’ai soudain réalisé que si je voulais bien donner du plaisir, je ne supportais pas qu’on m’en extorque. Je ne le supportais pas du tout. Que quelqu’un attende quelque chose de moi, cela me braque énormément, cela me glace immédiatement, ai-je songé en faisant la grimace. C’est un vrai problème dans ton cas, ai-je songé en déglutissant avec difficulté. Cela pourrit toutes tes relations avec les autres et avec toi-même, ai-je songé en évitant de regarder les gens dans la rame. Tu ne peux donner et prendre du plaisir qu’à la condition que l’autre ne te donne pas l’impression de prendre son plaisir à tes dépens. Si et seulement si tu n’as pas le sentiment qu’on cherche à obtenir de toi une satisfaction qui t’instrumentalise et ainsi cherches-tu tout le temps à te rendre maître du plaisir de l’autre de peur qu’il n’abuse de toi, ainsi ne sais-tu rendre heureux et ne sais-tu l’être que dans la contrariété et quelle affreuse modalité, ai-je songé, très angoissé soudain. Honteux de ce que j’étais finalement devenu et de ce qu’on avait malgré tout réussi à faire de moi : un être terriblement hostile et réfractaire. Un type qui voyait d’abord le plaisir qu’on prend avant celui qu’on donne. Qui débusquait toujours l’intérêt sous le don et qui ne savait que s’accrocher à ses propres basques, jusqu’à tirer la preuve de son existence, non d’être devenu celui qu’il aurait aimé être, mais de n’être pas devenu celui qu’on voulait qu’il soit. De ne jamais obéir, ne jamais céder au chantage, ne jamais faire plaisir sans s’assurer d’abord de la nature de ce plaisir. Jusqu’à voir dans cette façon d’être a contrario le véritable propre de l’homme. La force la plus indicible et invincible en nous. La plus minuscule aussi, mais dans tous les cas viscérale, dont nous ne savons rien mais qu’on ne peut pas nous retirer, pas nous arracher. Que rien ne peut entamer, quoiqu’on nous persuade du contraire, même si cela nous fait passer pour des imbéciles puisqu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent jamais. Quelque chose ayant à voir avec l’instinct de conservation. Avec le caractère. Avec la conscience de soi. Avec la névrose. Avec une angoisse sans nom. Avec la mémoire abîmée de tout ce qu’on est. Abandonner ça, y renoncer, et on n’est plus rien, ai-je songé en respirant un grand coup. On n’est plus personne. On devient un jouet. Une fanfreluche. Une pierre. Une flaque. Combien en ai-je vu qui pensent être devenus quelqu’un parce qu’ils ont réussi à devenir ce que la société voulait qu’ils soient : ils ne valent pas un clou à leurs propres yeux, ai-je songé, soudain ragaillardi. Ils n’ont que la personnalité qu’on exige d’eux. Non ! C’était non dans mon cas. Pour des raisons à la fois familiales et historiques. Ainsi s’invente-t-on un petit destin bien à soi. Se flatte-t-on l’orgueil dans le sens du poil. Devient-on à son corps défendant ce que les autres, sans l’avoir cherché, ont tout de même réussi à faire de nous, ai-je songé, de nouveau dépité et accablé. Et à la fin, Julien s’est pendu avec la ceinture de son pantalon et – quoi ?

Que dis-tu ?

Parle plus fort. Je n’entends pas.

Quoi ? Sartre n’a jamais dit que nous devenons ce que les autres veulent que nous soyons, non, il a dit, deux points ouvrez les guillemets : « Nous sommes ce que nous faisons de ce que les autres ont voulu faire de nous. » Oui, bon, c’est bien ce que je disais. Tu ne vas pas en faire un fromage. Je fais ce que je veux de ce que Sartre a voulu faire de moi. Et tant que j’y suis, je te rappelle que c’est mon niveau individuel des choses que je tente de restituer – et de restituer à partir de mon niveau individuel des choses, ce qui complique doublement les choses. Ne l’oublie pas ! Ne me juge pas comme s’il s’agissait de mon niveau le plus intelligent et supérieur des choses. Ne commets pas cette erreur. Si tel était le cas, je n’aurais jamais pris cette ligne de métro. Fermer la parenthèse.

Combien de stations ? Deux ? Plus que deux ? Encore deux ?

Veux-tu que j’arrête ?

Tu n’as qu’un signe à faire.

Tu n’as qu’à tirer la sonnette d’alarme.

Je t’avais prévenu dès le départ : je pars d’un point et je vais jusqu’au bout.

Niveau 15

Et déjà à l’époque.

Par exemple, je lisais jusqu’au bout des essais dans lesquels je soulignais vigoureusement des phrases du genre (je n’ose dire du style), deux points ouvrez les guillemets (je cite mot pour mot) : « Le concept signifié sera attaché au complexe phonique signifiant par l’intermédiaire du mot et la réflexion linguistique se logera dans la transcendance logique que le phonétique (on dira plus tard le phonématique) non seulement manifeste, mais est. » Et le reste à l’avenant, pendant 327 pages ! Je n’y comprenais rien et c’était encore mieux. Je ne doutais pas qu’il faille être suprêmement intelligent pour aligner des phrases aussi éloignées de la plus élémentaire intelligibilité que, disons, une crotte de l’anus qui la chie et ainsi persévérais-je dans ma lecture. D’ailleurs, plus c’était illisible, obscur, abstrait, plus cela m’apparaissait prodigieux. C’était comme une preuve. Une épreuve. Il fallait mériter la Lumière. J’étais hypnotisé. L’autodidacte en moi était bluffé. Il tutoyait la Connaissance. Il découvrait qu’il avait eu tout faux jusqu’ici. Qu’il était vraiment inculte. Ce n’était pas de sa faute, mais on lui avait caché que tout n’était que structures. Concepts. Faits de langage. Eh oui. C’était ça le secret. Ceux qui savaient l’affirmaient. Les élites étaient toutes d’accord à l’époque. Et elles ne pouvaient pas avoir tort. Elles devaient avoir raison. Elles étaient les élites oui ou non ? Si elles disaient que la réalité était un fait de langage, elle l’était. Qui étais-je pour en douter ? Il n’y avait que des faits de langage, point barre. Les pauvres étaient des faits de langage. Ma mère était un fait de langage. Ses suicides étaient un fait de langage. L’homosexualité de mon frère était un fait de langage. Mes problèmes avec les filles étaient des faits de langage. Le monde entier était un fait de langage. Moi-même n’étais qu’un fait de langage. C’était sublime. Tout s’éclairait enfin. Je me voyais sauvé. C’était comme tutoyer dieu : n’était-il pas logos ? N’était-il pas impénétrable ? J’avais la foi. J’étais à fond. Je jouissais dans le moule. J’étais très engagé intellectuellement. C’est-à-dire que j’étais très engagé dans l’engagement, comme disait l’autre (Vladimir Jankélévitch – et que n’ai-je lu ses livres à l’époque ! Jankélévitch qui écrivit un jour à son ami Louis Beauduc : « Ô mes années de formation tellement fautives ! »). Nonobstant, j’étais persuadé d’avoir énormément de personnalité. Je me disais qu’il fallait que je hausse mon niveau intellectuel des choses si je ne voulais pas passer pour un crétin – et je ne voulais pas passer pour un crétin. Je me croyais à la pointe révolutionnaire du combat. J’étais convaincu que si ma mère se jetait par la fenêtre, c’était faute d’avoir les moyens intellectuels d’identifier sa douleur, de la formuler et, ainsi, de s’en libérer. Ce n’était pas plus compliqué (croyais-je à l’époque). Sans les mots pour dire la force qui nous pousse au pire, nous sommes voués à en être la marionnette. Nous sommes condamnés à la violence contre soi ou les autres.

Mais ma mère ne voulait rien savoir. Elle ne voulait rien savoir ! Au propre et au figuré. Elle refusa toute sa vie de consulter et de se faire soigner. Elle ne pensait pas que quiconque puisse l’aider. Les autorités compétentes ? Elle leur déniait la moindre légitimité, elle leur riait au nez ! Elle les méprisait ouvertement, avec une morgue effrayante, une volonté farouche, jusqu’à leur montrer sa chatte comme d’autres montrent leur cul aux flics et je ne comprendrai pourquoi que vers la page 581. En attendant, elle ne croyait pas qu’identifier les raisons qui la poussaient à se massacrer elle-même l’aiderait d’une quelconque manière. Elle n’y croyait pas du tout et, forcément, je croyais tout le contraire. Je croyais mordicus que la raison pouvait faire entendre raison à la folie et telle était ma folie à l’époque. Mais c’est que je refusais de toutes mes forces que son cas soit désespéré. Ses suicides n’étaient pas une fatalité, elle pouvait s’en sortir, il lui suffisait d’en prendre conscience, il en allait aussi de ma survie. Il y avait des explications psychologiques, sociales, politiques et historiques au mal qui la rongeait et en prendre conscience lui rendrait sa joie de vivre, peut-être pas dans la minute mais peu à peu et s’il te plaît maman ! Arrête. S’il te plaît. Arrête ! Tu te fais du mal. Tu nous fais du mal à tous. Que veux-tu à la fin ? Secoue-toi ! Libère-toi ! C’est possible. L’ignorance maintient le peuple dans sa misère, a dit Marx, et qu’est-ce que tu ne comprends pas dans cette phrase ? Tu peux briser tes chaînes ! Tu peux le faire. Tu as un monde à y gagner ! Etc.

Des années durant, je sais avoir tenté de la raisonner, avoir argumenté dans tous les sens, avoir joué au docteur avec elle, sans en avoir aucunement les compétences. Par tous les moyens je tentais de la convaincre, tantôt tout doucement en l’assurant que je l’aimais, comme si je parlais à une enfant ; tantôt plus durement, en élevant la voix, comme si je parlais encore à une enfant. Je n’arrivais pas à la voir autrement que comme une enfant, une porcelaine brisée, un petit être à qui il manquait – quoi ? Quelle case ? Sur cette certitude enfantine, je m’inventais adulte, je croyais devenir un homme, je me protégeais en réalité, je prenais uniquement mes distances. Au vrai, je ne comprenais rien. Cela me minait. Cela me rendait hirsute. Sa folie était la plus forte. Elle était féroce. Elle était obtuse. Elle devenait contagieuse. Souffrait-elle d’un manque ou d’un trop-plein ? Qu’elle le dise ! Voulait-elle vivre ou mourir ? C’était quoi, son problème ? Pouvait-elle faire l’effort de le dire ? Manquait-elle d’amour ? Mais on l’aimait. Mais je l’aimais (quoique de moins en moins, à force de me voir extorquer un amour que je lui aurais donné de tout cœur en toute autre circonstance). Bon dieu, ça lui plaisait de se massacrer elle-même ? Ça la faisait bisquer ? De nous voir à son chevet, inquiets, terrorisés : elle ne s’en lassait pas ? C’était ça ? C’était quoi ?

Je m’arrachais les cheveux en me les laissant pousser et en les rabattant sur mon front pour qu’ils masquent l’incendie qui ravageait mon cerveau. Je faisais tout mon possible et ce n’était pas assez. Ce n’était jamais suffisant. C’était chaque fois une impuissance. Impossible de lui faire entendre raison. J’en venais obscurément à penser. Qu’elle attendait. Que je fasse. Attendait. De ma part. Quoi ? Que ce soit moi ? Son fils chéri ? Son fils adoré ? Moi ? Moi qui ? Moi qui la ? Après être sorti de son ventre ? Que j’y retourne ? Cela qu’elle voulait ? Cela sa demande implicite ? Cela l’aurait rendue heureuse ? Que je fasse ça pour elle ? Aille jusque-là ?

Mais je ne voulais pas. Je ne voulais pas ! Je chassais ces pensées. Je n’allais pas lui obéir. Pas la combler. Non non non et non ! Désolé. Mille excuses. Je ne l’aimais pas assez finalement. Fallait croire. Oh maman ! Mais j’allais trouver un autre moyen. Elle pouvait me croire. J’allais la sauver malgré tout. J’allais éteindre le feu ! J’allais la rendre heureuse ! Telle était ma mission et, dans les livres (dont ceux de Georges Bataille, dont les initiales me reliaient à lui), je cherchais fébrilement un remède. Je comptais sur les livres – sur quoi d’autre compter ? Dans l’espoir d’attirer son attention, de la capter, de la détourner de ses idées suicidaires, qu’elle focalise ailleurs, qu’un déclic se produise en elle, qui l’aurait ramenée du côté ensoleillé de l’existence. Comme une bouée qu’elle attraperait et à laquelle elle s’accrocherait enfin. Elle pouvait le faire. J’en étais persuadé.

Peau de balle ! Elle hochait la tête, elle me trouvait très intelligent de dire des trucs si intelligents, j’avais probablement raison, mais elle ne comprenait rien aux bouquins que je lisais, ça voulait dire quoi « phonématique » ? ; puis elle s’en allait préparer le repas dans la cuisine. Je demeurais hagard dans la pièce. Dépecé. J’étais consterné qu’elle soit incapable d’intellectualiser la situation alors que j’y arrivais très bien de mon côté. Alors qu’intellectualiser les choses me sauvait de la situation (et, par parenthèse, ce n’est que bien plus tard que j’ai réalisé à quel point j’avais été poussé à intellectualiser toute chose pour m’en protéger. À quel point j’étais pourri d’intellectualité et si cela m’avait aidé à supporter la situation sur l’instant, cela s’était révélé extrêmement préjudiciable par la suite, cela m’avait salement coupé des autres comme de moi, oh oui, je l’ai payé très cher au bout du compte et, sans vouloir dramatiser, cela a fabriqué mon malheur, cela a détruit ma vie).

Ce n’est que bien plus tard (page 581) que j’ai découvert l’origine de son mal. Et tout s’est éclairé. Ses tentatives de suicide, son amour dévorant pour moi, sa fragilité et sa violence, son mépris de l’autorité et de toute figure prétendant l’incarner, sa façon de sexualiser tous ses rapports avec les hommes comme si elle se vivait forcément comme un objet sexuel, son sentimentalisme virulent, son infantilisme permanent, sa surdité totalement affective – tout.

Elle avait des raisons d’être malade.

En attendant, elle avait un cerveau et pourquoi ne pas s’en servir ? Je finissais par croire qu’elle ne voulait pas être sauvée. Que le peuple préférait rester dans sa merde. Le mal qui le rongeait, il semblait finalement s’y accrocher. Il ne voulait pas du tout s’en débarrasser. Il en faisait une preuve de son existence. Il était la dinde qui votait pour Noël et il s’en faisait presque une gloire et j’en avais marre à la fin. Je n’en pouvais plus d’échouer. Ras-le-bol qu’elle ne m’écoute pas ni ne fasse aucun effort. Okay, ce n’était pas de sa faute, okay, elle souffrait au point de se jeter par la fenêtre, okay, on l’avait toujours maintenue dans l’ignorance la plus crasse et on ne l’avait jamais aidée à développer ses facultés intellectuelles, okay ; mais cela devenait de sa faute si elle ne faisait rien pour s’en sortir et, une exaspération en entraînant une autre, je sais avoir pensé que, finalement, ma mère, ma maman : elle n’était pas seulement suicidaire, elle était bête. Voilà. Elle était bête. C’était la seule explication. C’était plus commode aussi. Car la bêtise de ma mère : je pouvais la lui reprocher, alors qu’il n’était pas question que je lui reproche ses tentatives de suicide. Puisque ses tentatives de suicide étaient au-delà de tout jugement. Mais pas sa bêtise et, sur elle, je sais avoir concentré ma hargne, comme si elle était un halo de lumière où retrouver mes clés perdues dans le noir. Je sais en avoir déduit que si les gens préfèrent rester dans leur merde, tant pis pour eux. Qu’ils crèvent. Qu’ils se jettent du cinquième étage. On ne peut sauver personne contre son gré et ils n’allaient pas m’entraîner dans leur chute. Jamais de la vie ! Que les gens souffrent et ne fassent rien pour régler leurs problèmes, je l’ai toujours énormément déploré. J’ai toujours considéré que c’était le Grand Problème De Fond. Toujours pensé que tout irait mieux pour tout le monde si les gens (dont je fais partie) étaient un tout petit moins abrutis. Mais qui veut que les gens (dont je fais partie) deviennent un tout petit peu plus intelligents – je dis bien « intelligents » et non « intellectuels » ou « politiquement corrects » ou un truc dans le genre. Sachant que, pour un gosse, en arriver à penser que ses parents sont bêtes est une malédiction. Mais on met très longtemps à être capable de compassion et, en tous les cas, j’ai mis très longtemps. J’ai très longtemps été l’hôpital qui se fichait de la charité. (Plus qu’une station avant ma station et que je sorte enfin de ce tunnel sans fin.)

Niveau 16

Se rendre compte à quel point on a eu tout faux depuis le début.

Qu’on est devenu ce que sa famille, la société et l’époque ont fait de nous

sans nous demander notre avis et,

dans le métro,

j’ai cru que j’allais faire un malaise.

À quel point on est rapiécé, bouts de chandelles, puzzle en vrac.

Pur n’importe quoi.

Une misère qui préfère s’ignorer.

En finir avec ses propres stéréotypes.

Sortir de son tunnel.

Revoir la lumière du jour.

Est-ce seulement possible ?

Que sauver de tout ce bordel ?

En tous les cas, cela ne se fait pas d’un claquement de doigts.

Il faut que la vie s’en mêle pour que notre personnage cesse de se faire passer pour nous.

Qu’il se fissure et, dans les interstices, nous laisse passer comme du ventre de nous-mêmes. Comme le scarabée doit connaître deux métamorphoses avant de devenir ce qu’il est. Sinon il reste larve.

Ou nymphe.

Nous sommes holométaboles

et

par exemple

je n’osais me l’avouer et m’interdisais même à l’époque de le penser, mais je m’ennuyais comme un rat mort en compagnie de copains qui, avachis par terre, rebelles en diable, tandis que des foulards mauves jetés sur les abat-jour tamisaient l’ambiance, fumaient joint sur joint et, en fonction de nos maigres rentrées d’argent, sniffaient rail sur rail, comme un rituel sacré, en écoutant Tangerine Dream, Uriah Heep, Genesis ou Careful With That Axe Eugene, avec le cri à la fin, le grand cri, à plein volume. En discutant pendant des heures pour savoir si Frank Zappa était meilleur guitariste que John McLaughlin. Et moi comme eux à l’époque (même si je m’intéressais plus à la musique qu’aux musiciens – mais j’étais bien le seul). En imaginant que les drogues m’ouvriraient toutes grandes les portes de la perception. Mais cela ne marchait pas trop dans mon cas. Je ne me sentais pas devenir plus créatif. Je cherchais à devenir plus conscient et j’obtenais toujours plus d’inconscience. Je comatais allègrement comme les autres, comme une loque.

Avant de m’effondrer un jour en pleine rue, vlan !

C’était une nuit et, à force de trop tirer sur la corde, je me sentis mal, je fus pris d’un immense vertige, tout se mit à tournoyer devant mes yeux et je partis malgré moi en arrière, je partis en avant, alors que les lumières s’éteignaient dans mon cerveau, dans la rue, partout. En un clin d’œil je déconnectai tout à fait. Tombai comme une masse à la renverse en faisant pschitt, mon crâne tapant le sol, glong. Avant même de comprendre ce qui m’arrivait, je gisais sur le trottoir, étendu de tout mon long, étendu pour le compte, le KO total. Complètement raide j’étais, overdosé des pieds à la tête, dans tous les sens du mot collapsus – et, pendant un temps miraculeux, je connus alors une splendide sortie de mon corps.

Je vécus ce qu’on appelle une expérience de mort imminente.

Je ne plaisante pas.

Je me vis m’élever au-dessus de moi d’une distance d’environ un mètre, c’est ce que je dirais, un bon mètre, oui, je vis que j’avais quitté mon enveloppe corporelle et si je ne vis pas le moment où je quittais mon enveloppe corporelle, je sus que je me trouvais tout à coup à l’extérieur de mon corps, au-dessus de lui, flottant à présent comme une plume dans l’éther de la nuit tandis que, sans les voir, j’entendais les copains qui s’inquiétaient autour de ma défroque. Qui paniquaient de me voir allongé par terre en pleine rue sans plus bouger, totalement inerte, les yeux révulsés, les lèvres bleues, le visage blanc, gris, vert, exsangue, effrayant à ce qu’ils me racontèrent par la suite, oui, je les entendais ne pas savoir quoi faire et ne rien faire du tout. Je les entendais très distinctement vouloir se barrer et me laisser dans cet état car je n’avais pas l’air bien du tout, je ne respirais plus, oh putain : j’avais clamsé ! Oh la merde ! Fallait planquer la dope. Vite ! Chargés comme ils l’étaient eux aussi, les flics allaient les coffrer s’ils les appelaient et ce serait la prison, le QHS, Amidou dégrafant déjà son ceinturon – oh là là. Oh le superbad trip ! Mieux valait foutre le camp et se tirer en vitesse et moi de leur hurler que je n’étais pas mort, pas du tout, eh oh, j’étais toujours là, eh oh, ils n’allaient pas me laisser dans cet état, eh oh, ils étaient cons ou quoi ? Bande de salauds ! EH OH !

Mais aucun son ne sortait de mes lèvres. J’avais quitté mon corps et celui-ci demeurait inanimé sur le trottoir, sans plus donner signe de vie, raide mort dans la rue, tout à fait paralysé, n’ayant plus rien à voir avec moi, presque froid déjà. Il n’était plus qu’un cadavre allongé par terre, un tas d’os et de frusques amoncelés comme des ordures dans la rue, un monceau d’excréments et c’était très curieux. C’était génial de me trouver tout à coup hors de moi, au-dessus de moi, une expérience vraiment fantastique. Un état incroyablement bizarre. Je me marrais tout seul d’être et de n’être plus en même temps ; je ne pouvais m’empêcher de rigoler de tout ce pataquès ; jamais je n’avais été aussi HILARE. Bon dieu, je demeurais lucide tout en étant inconscient, bon dieu, j’étais vivant et j’étais mort à la fois, j’étais le chat de Schrödinger, bon dieu, je possédais un être astral et cet être astral riait, il était pris de fou rire, il n’en pouvait plus de se bidonner de rire, il était l’hilarité même détachée de mon corps et se situant au-dessus de lui, oui, il était mon âme faite euphorie et l’âme existait donc pour de vrai. La mienne existait pour de bon. J’avais une âme et j’avais un corps et celui-ci pouvait bien crever sur le trottoir, mon âme persévérait, mon âme ne lui devait rien, mon âme ne se confondait pas avec moi, elle ne se réduisait pas à qui je semblais être dans la vie, non, elle pouvait échapper à tous mes déterminismes comme à toutes mes utopies, elle était ma véritable nature humaine soudain révélée, enfin échappée de ma biographie, enfin libérée de mon individualité et, présentement, elle éclatait de rire, elle éclatait de rire et quelle révélation ! Il paraît que je riais à ma naissance et bien sûr que je riais ! J’en riais encore ! Je rirais toujours ! J’en fus convaincu ce jour-là. J’avais toujours imaginé venir de bien plus loin que mes parents et quelle confirmation ! J’étais passé de l’autre côté du miroir, j’étais immatériel, j’étais évanescent, j’étais incorporel, j’étais je ne savais quoi, mais c’était indéniable. On pouvait sortir de soi et je savais comment c’était quand on était hors de soi, quand on n’était plus soi et qu’on renouait avec son immatérialité, j’allais dire immortalité et, bon, je voulais bien revenir maintenant. Je n’avais pas besoin d’en savoir davantage. J’en avais assez vu et assez entendu, heu, assez ri, heu, j’avais besoin de réintégrer mon corps car, sans lui, je ne pourrais pas raconter ce que je venais de vivre, je ne pourrais pas apporter la bonne nouvelle au monde, je ne pourrais jamais révéler que l’humanité existait en toute indépendance, qu’un JE majuscule rigolait magnifiquement en nous et, oui, sans mon corps, je ne pouvais finalement pas faire grand-chose et ce fut une autre révélation. Une espèce d’angoisse soudain. Sans cesser de me marrer cependant. Mais ce serait terrible de rester éternellement à l’extérieur de moi, exilé à vie dans l’indicible et l’inconcret, ce serait aussi terrible que d’être condamné à faire corps avec qui je n’étais pas exactement parce que personne ne nous dit que nous sommes aussi astralement au monde – EH OH !

Mais j’aurais aussi bien pu crever dans cette rue, les copains n’auraient pas appelé les secours. Ils n’appelèrent pas les secours ! Ils me laissèrent en vrac dans le caniveau, sans bouger le petit doigt, par peur des flics et des conséquences, en s’engueulant presque tellement ils étaient flippés. Ah les cons ! Ma croyance en l’amitié en prit un sacré coup ce jour-là. Elle toucha ses limites. Ce fut même irrémédiable.

Cela me prit une bonne heure, paraît-il, avant que je revienne à moi et que mon âme daigne réintégrer mon corps pour lui redonner vie et l’insuffler de nouveau. Ouf. De ce jour, je cessai les drogues, les séances d’abrutissement collectif, les foulards mauves sur les abat-jour, les discussions débiles sur le meilleur guitariste du monde. Cela ne m’intéressait plus tout à coup. Les copains ? Un fossé s’était creusé entre nous. Surtout, je me disais que la prochaine fois, je ne réintégrerais peut-être pas mon corps. Pour l’éternité resterais une âme errante. J’ai toujours su qu’il y avait des limites à ne pas dépasser. D’instinct. Que je les excède et je serais perdu à jamais. Il ne faut pas tenter le diable. Il suffit de le rencontrer une fois. Il me suffisait de m’être rencontré moi-même dans la joie la plus allègre et détachée de tout. Ce fut la première fissure.

Niveau 17

Tu en as marre que je parle de moi ?

Moi moi moi et toujours moi…

Je te comprends.

Moi aussi j’en ai marre.

Tu n’imagines pas à quel point.

Cela n’aura de toute façon qu’un temps.

En attendant, je ne vais plus dire je.

Je ne vais plus prendre le métro.

Je vais dire que je m’appelle Patrick. C’est bien Bruno. On ne le croirait pas, mais que ne croit-on pas ? Ou René. J’aime bien Raoul. À cause de Raoul d’Andrésy. Ou bien Michel. Tout le monde s’appelle Michel aujourd’hui. C’est générationnel. Michel ou François ? Car les François pullulent également. Tant pis pour les autres. Alors quoi ? Le saint psychopompe ou celui qui parle aux oiseaux ? À la Saint-Michel sème ton seigle ou à la Saint-François la bécasse est au bois ? Et si je prenais le pseudonyme de Germaine, en souvenir de Carlos Casagemas ? Mieux encore : imagine que je sois l’un de ces grands personnages, morts depuis longtemps, mais dont les services rendus à l’histoire sont encore dans toutes les mémoires, que ce soit pour le pire comme pour le meilleur – par exemple Napoléon. Tout ce que tu lirais sur mon compte ne deviendrait-il pas immédiatement fascinant ? Bon, d’accord, disons que je m’appelle Isidore et n’en parlons plus. Disons que c’est d’Isidore que je parle à partir de maintenant. Disons que je dis il et non plus je. Ce sera toujours moi, mais ce sera moins agaçant, j’allais dire fatigant.

Isidore donc.

Qui, au sortir de ses somptueuses années de formation, commençait à comprendre certaines choses. Commençait à muer. À se débarrasser de ses peaux mortes.

Par exemple, il n’en pouvait plus que la psychanalyse pathologise ses moindres faits et pensées et, d’eux, ne voit que les symptômes d’une maladie qui était cézigue. Il en avait marre de s’entendre dire que c’était son inconscient qui parlait et jamais lui. Il souffrait d’un œdipe contrarié ? Sans blague ! Quel scoop !

Comme chantait l’autre à tue-tête (Dom C.), sur l’air des Bee Gees, dans un bar, une nuit joliment arrosée : « Œdipe is your love… is your love. »

Sauf que les brillants essais de linguistique structurale qu’Isidore s’astreignait à lire jusqu’au bout : ils lui tombaient des mains. Vlan ! Probablement parce qu’il était-il trop stupide, trop bourgeois et trop inculte pour comprendre ce qui était écrit. Okay. Mais il avait beau censurer son plaisir et y voir une coupable paresse intellectuelle, il préférait largement lire des romans, des nouvelles, des polars, même des bandes dessinées. Ô combien ! Mais chut ! Après Les Rougon-Macquart (vingt volumes), il avait dévoré la saga des Jalna (seize volumes) en seulement quinze jours, lors de vacances d’été ! Il ne s’en vantait pas. C’était strictement confidentiel. C’était s’inventer une famille formidable. Il lui fallait l’admettre : il avait plus de goût (de facilité ?) pour les histoires que pour les livres qui cherchaient à lui bourrer le crâne et, de ceux-là, il ne retint finalement pas grand-chose. Il ne retint rien. Pas un mot. Pas une image. Pas une idée. Pas une émotion. Nada ! Mais il est vrai qu’il n’y comprenait rien non plus.

Sauf que tout lui montrait que la réalité n’était pas seulement un fait de langage. Ce furent les alligators du lac Apokpa, en Floride, qui lui ouvrirent les yeux. Le « mystère » des alligators du lac Apopka. Sans que l’on sache pourquoi, la population de ces malheureux sauriens était devenue hermaphrodite en seulement deux ou trois générations, les plus jeunes présentant désormais des micropénis et de notables anomalies testiculaires (comme de plus en plus de nourrissons aujourd’hui). Que s’était-il donc passé ? Isidore avait lu, ébloui, l’article d’un des grands penseurs du moment qui élucidait le mystère : si les alligators du lac Apopka, en Floride, perdaient leur virilité, c’était en raison du « triomphe virtuel du féminin dans nos sociétés postmodernes ». Waouh. C’était très brillant. Vraiment séduisant. Du haut vol. Cela expliquait bien des choses. Les gosses mal formés étaient prévenus. Isidore l’avait finalement échappé belle – et l’idée le traversa d’ailleurs de donner à lire cet article à sa maman. Elle prendrait peut-être conscience de quelque chose, puisque prendre conscience des choses pouvait les modifier, croyait-il à l’époque.

Sauf que, peu après, Isidore apprenait que des scientifiques avaient analysé l’eau du lac Apopka… pour découvrir qu’elle était saturée en pesticides organochlorés (type DDT, dicofol, DDD chloré…) que déversaient depuis des années tout un tas d’industries locales. Ah ah ah. C’était la pollution chimique qui réalisait la « défaillance du masculin » plutôt que le féminin qui l’émasculait. Ah ah ah. Les perturbateurs endocriniens faisaient le boulot tout seuls, indépendamment de l’évolution des rapports des sexes dans nos sociétés postmodernes. Sacré Isidore ! Il gobait vraiment n’importe quoi. Loin de décrire ce qui se passait dans la réalité, les jeux de langage l’occultaient royalement. Ils planaient très au-dessus du monde qu’ils prétendaient saisir. Ils ne touchaient jamais terre. Ils étaient ce vent dont se nourrissent les habitants de l’île de Ruach, chère à Rabelais. Ce n’était pas avec des jeux de langage qu’on réglerait le moindre problème et qu’on comprendrait même quel était le problème (d’où leur ineffable séduction, comme les tours de magie ?). C’est à ce moment-là, précisément à ce moment-là, comme une bulle de savon éclate, qu’Isidore cessa de croire aux « intellectuels ». Il n’en serait jamais un. Ce ne serait jamais avec des mots comme « phonématique » que sa mère (ou quiconque) irait mieux et retrouverait la joie de vivre et, sur ce point au moins, sa maman avait mille fois raison. Ce fut une nouvelle fissure.

Sans compter qu’Isidore se fatiguait lui-même à traiter tout le temps les autres de fascistes et, par parenthèse, pardon à celles et à ceux qui, où que ce soit dans le monde, ont souffert ou souffrent encore de régimes réellement totalitaires, d’États réellement policiers, de dictatures réellement militaires, de bureaucraties réellement staliniennes, de tyrannies affreusement religieuses, oui, pardon à celles et à ceux qui ne savent pas le luxe que c’est, par comparaison, de vivre à Paris, dans la « Ville lumière », dans la capitale d’un pays riche, où la peine de mort a été abolie et où l’on n’est pas jeté en prison pour ses opinions ni pour son orientation sexuelle, où il fait bon vivre malgré tout au jour le jour et ce n’est pas rien ; c’est infiniment précieux et pardon à eux, oui, pardon de la part d’Isidore qui a eu la chance de naître dans une société démocratique et qui continue d’avoir la chance (bientôt un privilège ?) d’y vivre, même si la démocratie n’est pas le rêve qu’on imagine lorsqu’on n’y est pas (on a aussi des problèmes ici, de sérieux problèmes) et, pour tout dire, qu’elle n’est pas encore advenue, à moins qu’elle ne soit qu’une illusion, je ne sais pas, as-tu vu Cogan – Killing Them Soflty ?

Un petit film indépendant américain, à petit budget, comme on dit.

Sorti en 2012.

Je l’ai vu hier soir à la télévision, ce pourquoi j’en parle, preuve que je fais ce que je veux dans le métro. Avec Brad Pitt dans le rôle d’un tueur à gages. Lequel, dans la dernière scène, retrouve son employeur pour lui réclamer son fric après avoir exécuté trois contrats. Tous deux sont à ce moment-là dans un bar et, installé en hauteur, un poste de télévision diffuse le fameux discours de Barack Obama du 4 novembre 2008 prononcé à Chicago, jour de sa victoire électorale à la présidence des États-Unis. Brad regarde un instant Obama déclamer à la télé avec force et conviction, deux points ouvrez les guillemets : « … jeunes et vieux, riches et pauvres, démocrates et républicains, Noirs, Blancs, Latinos, Asiatiques, Indiens, gays et hétéros, handicapés et non handicapés… nous sommes un seul peuple… Nous nous élevons et nous tombons comme une seule nation… Nos histoires sont singulières, mais notre destin est partagé » et, à ces mots, Brad lève les yeux au ciel. Ce discours le crispe, il lui hérisse le poil. Il lui fout les boules. Il marmonne que lui aussi a fait un rêve : que les Noirs aient tous des petites bites, ah ah ah, c’est facile de faire des rêves. Quelle connerie ! qu’il siffle entre ses dents. Mais lorsqu’il entend Obama déclarer, je cite : « La vraie force de notre Nation ne vient pas de la puissance de nos armes ni de l’étendue de notre richesse, mais du pouvoir durable de nos idéaux : la démocratie, la liberté, l’opportunité et l’espoir inébranlable », il n’y tient plus. Il voit rouge. Il pète carrément un plomb. C’est plus fort que lui. « Foutaises que tout ça ! s’écrie-t-il en tapant du poing sur le bar. FOUTAISES ! » Puis, se tournant vers son employeur, il crache sa valda : « Tu veux que je te dise ? L’Amérique, c’est pas un pays : c’est un business. »

C’est la dernière réplique du film.

On croirait que le film a été tourné uniquement pour cette dernière réplique. Pourquoi pas ? Je n’écris moi-même (si j’écris) que pour une ou deux minuscules petites choses qui me tiennent à cœur mais qu’il me faut contextualiser afin qu’elles ne tombent pas totalement à plat et tant pis si cela m’oblige à noircir des pages et à prendre le métro à n’en plus finir. Tant pis si je te saoule. Tant pis si c’est un tueur à gages qui se pique de morale. Je commence moi aussi à m’y faire. Enfin bref. Je te propose un petit jeu, histoire que tu ne perdes pas définitivement ton temps. Histoire que tu aies à t’occuper tandis que je plonge toujours plus profond la tête dans mon sac. Alors voilà : si la France n’est pas un pays, c’est… quoi ? Tu dirais quoi ? Quel mot ici ? À ton avis ? Tu veux bien jouer à ce jeu avec moi ? Réfléchis bien à ce que tu vas dire. Réfléchis à la réputation de la France et à ce qu’elle est réellement. Tu n’as droit qu’à trois réponses.

Fermer la parenthèse.

Niveau 18

En attendant que tu me donnes une réponse

Isidore

il en avait marre de manifester pour le plaisir de descendre dans la rue et d’occuper le terrain. Cela ne l’amusait plus. N’était-ce donc qu’un jeu pour lui ?

Il n’en pouvait plus de défiler comme si cela allait changer le monde (même s’il rencontra son premier amour lors d’une charge de CRS, lui prenant la main et la serrant très fort alors que tous deux détalaient, poursuivis par toutes les forces de l’ordre de France et de Navarre).

Il voyait bien qu’il était incohérent. Futile.

Il n’était pas fiable.

Il n’était qu’un fichu individualiste qui chantait à pleins poumons « The People United Will Never Defeated » (« El pueblo unido jamás será vencido »). Et dans les frissons qui le parcouraient à s’époumoner, même lorsqu’il était dans sa salle de bains, il y avait déjà la nostalgie de l’unité perdue. Il y avait le ricanement de ce qu’il croyait combattre. Il y avait toutes ses contradictions dans les termes.

Quelque chose clochait – mais quoi ?

Une petite voix commençait à le houspiller. Le tirait par la manche. Quelle petite voix ? De quel droit osait-elle ? Longtemps Isidore l’écarta d’un revers méprisant. Son être astral voulait qu’il ouvre les yeux, mais il ne voulait rien savoir. Il arrive un moment où le problème de la blessure, c’est le pansement. Mais ce n’est pas si facile de résister à la pression du groupe, de s’extraire de l’air du temps, de devenir plus ou moins soi, de saper ses propres fondations pour tenter l’aventure la sienne.

Pas si facile au bernard-l’hermite, une fois qu’il se sent à l’étroit dans sa coquille, de sortir à découvert et de ramper sur le sable mouillé, sans protection, pour se trouver un nouvel abri.

N’empêche, les babas cool, les manifs, la psychanalyse, l’intellectualisme, les revers à ses jeans : tout cela déprimait de plus en plus Isidore. Il perdait son temps. Même avec la meilleure volonté du monde, il se sentait pris d’un étrange malaise. Il avait la sensation désagréable de devenir mou. De faire complètement fausse route. D’être animé d’un désir qui lui demeurait obscur. De poursuivre un idéal dont il ne savait rien. Il avait applaudi des deux mains lorsque le shah d’Iran avait dû s’enfuir comme un malpropre qu’il était et… pour qui ? Pour Khomeini ? Il avait sûrement raté un épisode. Il se sentit soudain très bête. Ce fut une nouvelle fissure.

Niveau 19

Il y en eut d’autres. Par exemple : les gens qui n’étaient pas de « gauche ». Qui étaient de « droite », plus ou moins. Pas tous, bien sûr que non, mais certains d’entre eux : ils semblaient étrangement plus intelligents. Plus cultivés. Plus courtois. Plus drôles. Plus légers. Plus profonds. Alors qu’ils auraient dû être brutaux et bornés, puisqu’ils étaient les méchants de l’histoire. Puisqu’ils étaient des fascistes. C’était très bizarre. Isidore préférait largement ne pas être d’accord avec certains types qui ne croyaient qu’aux libertés individuelles plutôt qu’être d’accord avec une flopée de types qui ne juraient que par l’émancipation des masses. Il en sortait moins stupide et amer. Si la gauche avait le monopole du cœur, le tragique de l’existence semblait plutôt de droite et cela n’arrangeait pas ses affaires. Il ne se reconnaissait finalement nulle part (souligné un million de fois). Ce n’était peut-être pas entre sa gauche et sa droite qu’il devait choisir. Ce n’était peut-être pas la bonne dualité. Peut-être fallait-il voir les choses d’un tout autre œil. Isidore se disait que tout ce qui nous arrive d’affreux dans l’existence vient, d’une part, de notre nature (égoïste, finie, vouée à la mort et dominée par la loi du plus fort au nom de la survie) et, d’autre part, de la société (avide, injuste, visant sa propre perpétuation et dominée par un petit nombre prospérant sur le dos du plus grand nombre au nom de leurs seuls intérêts). Bon dieu, se disait-il, alors que la civilisation est censée civiliser les gens et que la société devrait remédier autant que faire se peut aux maux de la nature, elles ont produit une supernature dotée de superpouvoirs et si cela ne tenait qu’à lui, se disait Isidore, comme si les choses pouvaient effectivement tenir à lui, tout irait mieux si les hommes s’unissaient autour du tragique de l’existence et non autour de sa négation (souligné) qui, au bout du compte, conduit à surajouter au tragique de l’existence un tragique social et deux tragiques pour un seul homme : c’est trop.

Tel était le genre de pensées qu’Isidore commençait à ruminer et, au bout d’un moment, il pouvait même dire le jour, oui, ce fut juste après la montée de Mitterrand au Panthéon. Tout de suite après cette mascarade éhontée. Le jour même. Le 21 mai 1981. Bon dieu, il n’avait pas voté pour ça !

Car il avait voté Mitterrand. Il avait 20 ans et voici que, participant pour la première fois à une élection, son bulletin mettait fin à 40 ans de dictature de la droite. Voici que son vote était historique et… plus jamais il ne donna sa voix à quiconque par la suite – merci bien ! Parce que sa mère ne s’en trouva pas mieux, pas du tout. Parce que onze jours plus tard, patatras. En regardant Mitterrand entrer seul au Panthéon, le visage déjà momifié, poser pour la postérité avec sa rose pourrie à la main et faire de son accession au trône une mise en scène télévisuelle, Isidore sut que c’était foutu. Il fut pris en direct d’un violent haut-le-cœur. Il perçut quelque chose de répugnant qu’il ne put s’empêcher de percevoir et, une déception en entraînant une autre, il commença à se dire que cela suffisait. Stop ! Au bout du compte, personne ne le représentait. On lui demandait d’élire des types qu’il n’aurait jamais choisis comme candidats s’il avait eu le choix et ciao les gars ! Ce serait sans lui. Ce n’était pas lui qui avait trahi. Pas lui à qui on demanda de revoter parce que le premier scrutin n’était pas conforme à ce qu’on attendait ; pas lui qui en viendrait à voter pour la droite contre l’extrême droite, comme unique choix possible. Ah ah ah ! Et pas la peine de lui dire qu’il n’avait pas voix au chapitre puisqu’il ne votait plus : il payait ses impôts, il les avait toujours payés, parfois difficilement, mais telle était sa contribution à la vie de la cité et cela faisait de lui un citoyen autorisé à prendre la parole où et quand il le voulait (surtout lorsque ses impôts, plutôt que de servir à améliorer les services publics dont, pour se déplacer, pour se soigner ou pour éduquer sa fille, il se félicitait quotidiennement d’avoir l’usage, servaient à renflouer les dettes « colossales » d’une banque d’État qui prétendait « avoir le pouvoir de dire oui » et lui, Isidore, se targuait d’avoir celui de dire non).

Ce fut l’ultime fissure.

La fin de ses années de jeunesse.

Il devait se réveiller.

Se secouer les puces.

Sortir de ses stéréotypes.

Revenir à lui et – pardon Isidore, mais je crois le moment choisi de te dire au revoir. Merci Isidore. Merci pour ton aide. Mais le moment est venu pour moi de dire de nouveau je. Il me faut cesser d’être un autre à partir de maintenant. Comme il le fallait à cette époque. Je devais cesser d’être qui je n’étais pas. Laisser tomber les faux-semblants. Arracher mon masque. Devenir enfin moi-même, si cela voulait dire quelque chose.

Je sais n’y avoir pas franchement réussi (l’eau du bocal coule malgré tout dans nos veines et mes facultés intellectuelles étaient très loin d’être à la hauteur de mes ambitions), mais c’est à partir de là que j’ai commencé à devenir empirique, oui, empirique, je crois que c’est le mot. Parce que l’expérience sensible, si elle ne dit pas la vérité, dit au moins le mensonge. Comme Einstein (toutes proportions gardées !) découvrit une nouvelle physique en observant une anomalie dans la physique newtonienne et en refusant de négliger cette observation. Parce que je ne pouvais plus me dissimuler la réalité sans queue ni tête qui était la mienne. Je ne pouvais plus me la raconter (même si je me la raconte toujours, surtout lorsque je suis dans le métro). Parce que je ne savais même pas qui j’étais et voulais me rencontrer enfin. Parce que c’était beaucoup plus passionnant de m’inventer mon propre chemin. Franchement moins douteux. Parce que j’avais moins peur, tout à coup. Je grandissais enfin. Est-ce lié ? Je n’étais plus puceau et, à mon niveau individuel des choses qui font que l’on avance dans l’existence, il était temps que j’écoute ma petite voix intérieure et que je prenne mon destin en main. Temps que j’essaie de penser par moi-même. De sentir par moi-même. De me frotter les yeux. De m’extraire du présent, même si c’était impossible.

Temps de respecter les faits.

D’ouvrir les yeux.

De me trouver une place sur Terre.

De devenir un homme.

Non pas devenir quelqu’un,

mais une personne.

Une personne.

Ce qui avait à voir avec la dignité.

La DIGNITÉ.

La mienne et celle des autres.

La dignité.

La décence.

Autant que faire se pouvait.

Comme l’autre (je ne dirai pas qui) éprouvait « la nostalgie d’un homme décent car, écrivit-il dans l’un de ses Carnets secrets, je suis ici cerné par l’indécence ».

La dignité, oui, comme un cap à suivre. Comme une ligne de conduite pour moi-même. Un style. Une façon modeste (et utopique, oui, je sais) de me singulariser. De commencer par le commencement, c’est-à-dire par l’individu. C’est-à-dire par mon niveau individuel des choses, aussi vérolé et bancal soit-il. Pour ne plus avaler des salades, comme si j’étais un herbivore. La dignité. Oui. Comme à la fin de L’Homme de fer. Pas le feuilleton télévisé avec Raymond Burr mais le film d’Andrzej Wajda (1981). Lorsque la fille des « ressources humaines » tend sa lettre de licenciement au héros en lui disant qu’elle est désolée. « Pourquoi le faire si tu es désolée ? demande le héros. – Si ce n’est pas moi, quelqu’un prendra ma place et le fera, répond la fille. – Et si cette personne refuse aussi ? »

La dignité, oui.

Ne rien faire qui, à mes yeux, m’apparaîtrait indigne.

Ne pas spécialement chercher à faire le bien, vu les horreurs auxquelles aboutit neuf fois sur dix la volonté de faire le bien. Tout le monde veut fabriquer un monde meilleur et le monde ne cesse d’empirer. Non ! Me contenter de ne pas faire le mal. Préférer ne pas. M’y évertuer. Juste cela. À mon niveau individuel des choses. NE PAS FAIRE DE MAL. L’empêcher d’advenir. Freiner des quatre fers. Ne pas chercher à me VENGER (de ma mère, du monde, des hommes, du foie de veau, de tout), mais briser le cercle. Prendre le large. Ne pas enlaidir davantage l’Univers. Rire. Prendre le large. Briser le cercle. Rire. Changer de paire de lunettes et rire. Regarder là où l’herbe est verte et me concentrer là-dessus. Prendre le large. Briser le cercle. Rire. Au maximum. Au quotidien. Si possible. Changer de monture. Devenir léger.

RIRE !

Cela semblait à ma portée. C’était une décision que je pouvais personnellement prendre et mettre en pratique au jour le jour, sans demander l’autorisation à quiconque – et cela m’apparaissait déjà énorme.

Et Julien s’est suicidé à la fin.

Je sais. Oui.

Quelque chose a merdé.

Je sais. Oui.

J’ai merdé.

Niveau 20

Mais en attendant, je n’avais pas mieux à me proposer. Je n’avais que le mot dignité et tout ce que j’investissais sur ce mot. Et chaque chose, chaque être humain, chaque plante ou animal, chaque brin d’herbe de retrouver peu à peu une consistance. Un éclat. Une valeur. Une complexité. C’est bien simple : ou bien on part d’un principe, ou bien on part d’un constat. Je répète : ou bien on part d’un principe, ou bien on part d’un constat. Il n’y a pas d’alternative. Cela vaut pour tout le monde. C’est ce qui distingue les gens (dont je fais partie). C’est ce qui permet de savoir à qui on a affaire. De faire le tri. D’abréger les conversations. Car chacun part de ce qu’il croit être le bon pied et, un pas après l’autre, il arrive là où le conduisent ses pas et nulle part ailleurs. Et s’il est parti d’un principe, il arrive toujours un moment où il bute sur la réalité et, plutôt que de s’avouer vaincu, il dit que c’est elle qui a tort. Il la punit. S’il le faut, il la détruit. Il n’y a pas plus susceptibles que les principes. Pas plus féroces et haineux. À partir de là, à partir de ce constat, mon choix fut fait. Voici que je retrouvais le nord et qu’on ne pouvait plus me faire croire que c’était le sud. Voici que je devenais enfin sensible. Comme au sortir d’une longue ankylose. J’entendais soudain le chant des oiseaux. J’essayais pour la première fois de me tenir sur mes deux jambes et tant pis si je boitais. Je préférais encore boiter. Au moins c’était ma boiterie. C’était quelque chose que je pouvais revendiquer et peut-être corriger. Tant pis pour l’idée que je me faisais de moi-même. Au moins ne falsifierais-je pas ce que je savais être ou n’être pas. Le génie de la vie en général et de la mienne en particulier l’exigeait, celui-ci fût-il mauvais et celle-ci quelconque. Nous sommes plongés à chaque instant dans une bataille dont nous ne saisissons à aucun moment le mouvement général et encore moins l’issue, seulement des bribes, des éclats, des ombres, des morts et des vivants, des moments de fol espoir et d’autres d’affreuses désillusions, comme Fabrice à Waterloo. Fabrice totalement perdu sur le champ de bataille, n’y comprenant rien, finissant désarçonné, à pied, affamé, épuisé, cherchant partout la bataille sans jamais la trouver, ne sachant pas que c’est justement ça livrer bataille à son niveau individuel des choses, n’en revenant pas lui-même. Pas la peine de le nier. Pas la peine de faire semblant. De raconter des bobards. De croire qu’on contrôle la situation. On contrôle que dalle ! On fait semblant. On pousse ses rognures sous le tapis pour mieux paraître et, au bout du compte, on berne les pauvres types dans mon genre. Je veux dire les types assez cruches pour croire les légendes dorées des uns et des autres et quand on découvre la vérité (car le mensonge existe !), on n’en revient pas. On a envie de vomir. De tout brûler. De se donner des gifles d’avoir été si crédule. On ne croit plus en rien ni personne. On devient affreusement suspicieux. Alors que reconnaître la vérité et se moquer de ses erreurs comme on se moque du danger, ne pas les craindre et les prendre au contraire en compte, les prendre justement à son compte, résoudre ses propres contradictions au lieu de les nier serait autrement utile et salutaire. Aiderait les pauvres types dans mon genre. Sans compter celles et ceux qui savent ce qu’il en est de la vérité et j’imagine leur amertume de voir triompher les faussaires et les escrocs. J’entends leur crispation. Ô les gloires usurpées ! Ô les certitudes assénées ! Assez d’être pris pour une bille et je n’allais pas prendre les autres pour des billes. Pas moi ! J’allais faire autre chose. J’allais me mettre à peindre.

Voilà.

J’allais me consacrer à la PEINTURE.

À la sculpture aussi.

C’était décidé !

J’en avais marre des idées. Des concepts. Des velléités. Des délires en rond. Des branlettes à l’œil. Des manifs à la con. Marre des mots. Je voulais aller de l’avant. J’avais besoin de silence. D’empoigner, sinon le réel, du moins le concret. De continuer le combat par d’autres moyens me convenant mieux. De me coltiner la matière. Les couleurs. Les lignes et les courbes. Les surfaces. Le bleu et le vert. Et les mélanger à du rouge. À du noir. Des blancs. Du jaune. De l’onctueux. De la lumière. Qu’ils enfantent quelque chose. Qu’ils me disent qui j’étais. Déploient de nouvelles visions. Et la pierre : me mesurer à elle. La faire parler. Libérer la vie qu’elle emprisonne. Défier le bloc, la masse, le forclos, le dur, le monde densifié sur lui-même. Lui trouver une issue. L’aérer. Cogner dessus pour lui faire cracher son morceau. Comme on brise la glace. La pierre : l’attaquer au marteau. La buriner. La gradiner. La gouger. L’évider. L’ouvrir en deux. Lui pignoler la carcasse. La travailler au ciseau sans dents. Avec dents. Au rifloire. La poncer. La polissonner. La caresser. La flatter. Belle bête. Souffler dessus. Repartir au combat. Jusqu’à être satisfait. Ou épuisé. Ou vaincu. Jusqu’à donner forme humaine. Faire surgir le lisse du rugueux. La douceur de l’informe. La vie du froid. Le beau de l’inerte. Les sourires de Carpeaux. Mon idée du beau. L’incarnation de mon esprit. Et le bois. Le fer. Les assembler. Chaud et glace. Alliance des contraires. Et la glaise. Oh la glaise ! M’y enfoncer à pleines mains. La pétrir. La mouiller. La retourner sur le ventre. Lui claquer les fesses. La tordre. La rouler. La mouiller de nouveau. La plier à tous mes caprices. L’affiner. La silhouetter. L’insuffler de mes mains, du bout de mes doigts. Le miracle de la glaise ! La chair de la glaise. La vie de la glaise. Sa docilité. Ses résistances. Sa fragilité une fois sèche. Sa féminité. Cette volupté-là. Cette liberté-là. Je voulais me mesurer physiquement. Corps et âme mêlés. M’exprimer vaille que vaille. Ne pas me taire. Jamais ! Transpirer. Suer. Mettre la main à la pâte. Me salir. M’exprimer. Trouver mon langage. Faire naître mon univers. Quêter ma vérité. Me reculer pour juger de l’ensemble, voir ce qui n’allait pas, retourner au charbon, suivre mon inspiration jusqu’au bout, le temps qu’il fallait, guidé par je ne savais quoi avant que ce soit là, devant moi, de mes mains, stop, ne plus toucher à rien.

Ah, les grands voyages intérieurs entre quatre murs, chaque nuit, tandis que la ville dormait ! Pendant des heures d’affilée sans que cela soit des heures. Le temps n’existait plus. Peindre et sculpter. Oui. Je voulais créer ! Cesser d’être inutile. M’affronter moi-même pour savoir si je valais quelque chose. Cesser de mentir, à moi comme aux autres, pour savoir s’il existait une parcelle de vérité dans mon être, sans personne pour se jeter par la fenêtre. Au contraire, me jeter moi-même dans le vide et, de bout en bout, être à la fois le concepteur et l’ouvrier d’un travail dont je serais le maître. L’unique artisan. Le seul responsable de toute la chaîne de production. Sans rien attendre de personne, mais tout de moi. Peindre et sculpter ! Faire à ma manière ! Parvenir enfin à dire ce que j’avais sur le cœur. Oui. C’était une corde à mon arc que je pouvais tendre. Car j’avais toujours dessiné. J’adorais ça. Depuis tout petit.

À l’école, je gribouillais inlassablement dans les marges de mes cahiers (et, encore aujourd’hui, lorsque je suis au téléphone ou en réunion, comme une activité vitale, une vie en marge justement, à laquelle je ne prête aucune attention et c’est un tort puisque je suis à ce moment-là davantage ma main que ce que je suis censé faire ou dire, oui, c’est à main levée que je m’évade, que je résiste et, par parenthèse, j’aimerais filmer ma main tandis que je parle au téléphone : on verrait alors ce que telle conversation produit comme dessin, on aurait le son allée, avec l’image intérieure, on s’apercevrait peut-être de quelque chose).

Quoi qu’il en soit, cette manie de gribouiller, si proche de mon nom, m’était venue très tôt et elle ne m’avait plus quitté. Un trait après l’autre, j’inventais en toute discrétion, tandis que mes professeurs faisaient leurs cours, des formes alambiquées, biscornues, d’où naissaient parfois des figures reconnaissables. Des chimères fantastiques. Des visages hirsutes, les yeux exorbités et parfois crevés. Des chevaux se cabrant ou broutant ou galopant, crinière au vent. Un temps, je dessinais des Atlas qui croulaient sous le poids titanesque d’un monde fissuré, éventré, délabré – et cet Atlas était moi, mais pas seulement. Sur ses épaules le monde devenait chaque fois plus lourd et noir et monstrueux : Atlas ployait, fléchissait, il courbait l’échine, quasiment à genoux – combien de temps tiendrait-il encore ? Puis il y eut les femmes nues. Plein de femmes nues. Des Olympia et des odalisques. Sorties tout droit de mes fantasmes. Le plaisir que c’est de dessiner des seins ! Des hanches ! Des fesses. On s’y croit. On bande presque.

Je dessinais aussi des paysages. Avec de grands arbres noirs aux bras crochus et aux ailes de corbeau. Des forêts inextricables qui, délimitant elles-mêmes leur cadre, devenaient d’abstraits et féroces champs de bataille dans le tumulte desquels les traits, les hachures, les griffures et les aplats noirs livraient d’homériques combats avec le blanc de la feuille, jusqu’à ne presque plus laisser passer la lumière et le dessin tenait tout entier dans le « presque ». Comme s’il s’agissait de rayer tout ce qui n’allait pas dans ma vie (et sur Terre) et, de ce chaos, faire surgir ce qui valait la peine d’être sauvé et, par parenthèse, mes petits carnets procèdent en droite ligne de cette habitude de gribouiller sur du papier. Fermer la parenthèse. Je crois que j’ai loupé ma station de métro. Tant pis. Je suis sorti des rails. Tant mieux. En tout cas, je pouvais, avec un simple stylo à bille ou un feutre noir, coucher par dessin tout ce qui me passait par la tête. Mes angoisses comme mes désirs. Mes fracas et mes rivages. Mes tests et mes Rorschach. Le dessin était le moyen d’expression qui m’était spontanément venu pour parvenir à dire sans avoir les mots pour le dire, parce que je n’avais pas les mots à l’époque, parce que j’en avais plein la bouche de ma langue maternelle et, à propos, qui a le premier décrété que nous parlons une langue maternelle alors que nous parlons une langue qui vient de l’ancestral ? À lui aussi j’aurais deux mots à dire.

En attendant, j’allais me lancer dans la peinture. Je n’allais pas attendre que le monde change ni me morfondre dans mon coin. Je n’allais pas procrastiner dans l’espoir que la mort finisse par m’oublier. J’allais m’occuper de mes affaires. J’avais déjà dans l’idée de sculpter une petite femme tournoyant au bout d’une pique qu’une vieille scie à bois splendidement érigée menacerait de sectionner comme s’il s’agissait d’un cordon ombilical d’acier, et alors la petite femme s’envolerait dans les airs, enfin libre. Mais pas touche ! Car quiconque s’approcherait de cette sculpture passerait dans un faisceau infrarouge déclenchant une effroyable sirène d’alarme dissimulée dans le socle en bois noir et patiné, et quel choc alors ! Quelle épouvante sur l’instant ! Je voyais d’ici la scène et, par la suite, je l’ai vue, de mes yeux vue, lorsque je réalisai cette pièce et que les gens qui s’approchaient de La Scie se trouvaient tétanisés d’avoir déclenché une alarme qui s’entendait à des kilomètres à la ronde, comme s’ils avaient commis un crime et que la police allait débouler et s’emparer d’eux pour un crime qu’ils savaient avoir commis sans jamais l’avouer. Comme dans les expériences sadiques des époux Harlow sur l’attachement à la mère (voir page 144), sauf qu’il s’agissait ici de l’attachement à l’art. Mais quoi ? On ne s’approchait pas de ma mère sans être électrocuté. Et moi-même, au moindre contact psychique, je me sentais prêt à hurler et mieux valait que ce soit une sculpture, finalement.

J’avais aussi dans l’idée une belle Vénus callipyge amputée des jambes, des bras et de la tête, tout alanguie sur un petit tapis vert de frais cresson encollé sur un splendide bloc de calcaire immaculé (volé une nuit dans le chantier de Ricardo Bofill rue de l’Ouest, Paris XIVe) et, lui faisant face, un ventilateur rouge sang tournerait avec une lenteur très suavement calculée, selon une rotation des pales absolument silencieuse, donnant le sentiment d’un gros insecte sécateur, et cette sculpture s’appellerait « Du vent Récamier ». De quoi exorciser encore mes démons. Éviter de devenir un psychopathe.

Car je ne doutais pas qu’il s’agissait à chaque fois d’autoportrait. L’art ne permettait-il pas de sublimer ses problèmes et d’en faire quelque chose dépassant son cas particulier ? J’y croyais à l’époque. Plutôt moins que plus car l’art comme thérapie ne m’a jamais paru une solution. Je me disais que c’est une fois qu’on allait mieux qu’on pouvait offrir au monde quelque chose qui soit digne de lui être offert. Mais allait-on mieux un jour ?

Cette « vie d’artiste » dura dix ans. Elle eut ses hauts et ses bas. Elle ne rencontra aucun écho. Ne déboucha sur rien. Il est vrai que je ne fis rien pour percer, comme on dit. Je ne savais pas me vendre ni nouer des relations utiles. Personne ne m’encouragea non plus. Je n’avais aucune ambition que je parvienne à partager – peut-être pas d’ambition tout court. Il me semblait n’avoir que d’infects secrets. Des idées trop bizarres. De pauvres malaises. Des émois trop personnels.

De cette période, il ne me reste aujourd’hui que quelques photos Fujichrome (voir en annexe), une toile de 155 x 150 cm qui prend tout un mur chez moi et que certains pensent inspirée par Pollock (alors que pas du tout !) et, rangé au fond d’un placard avec l’aspirateur et un bric-à-brac ménager, un grand carton à dessin bourré à craquer de peintures sur papier à maroufler. Tout le reste a disparu. Envolé. Volé aussi. Détruit je ne sais comment ni par qui, après que j’ai quitté précipitamment la France pour courir l’aventure au galop outre-Atlantique et jouer les Zorro d’amour, abandonnant toutes mes affaires, tout ce que je possédais, sur un coup de tête. Je ne retrouvai rien à mon retour. D’autant moins que j’errais à ce moment-là dans les rues, entendant des voix et leur obéissant. Cette existence avait vécu. Elle appartiendrait désormais au passé. On ne revient pas en arrière. La vie, comme on dit…

On met longtemps à devenir jeune. À s’alléger. À devenir humain. À s’inventer un chemin. À apprécier la vie pour ce qu’elle est, sans plus trop s’offusquer de ce qu’elle n’est pas. On met encore plus longtemps à se désabuser du faux dont on est tissé, qui fait que la cause de nos souffrances nous demeure insaisissable et ainsi flottons-nous sans fin au-dessus de notre existence comme si elle était un cadavre gisant dans la rue.

Et à la fin Julien s’est pendu avec la ceinture de son pantalon.

Dans un de mes petits carnets, j’ai noté un jour : « On n’est pas de son siècle, on est la sensibilité de son siècle. On est les erreurs de son temps. On est ce qu’il fait de nous si on n’y prend pas garde. »

J’ai également noté : « Je ne dis pas que c’était mieux avant : ce n’était pas mieux avant. Certainement pas. Mais c’est pire aujourd’hui et comment est-ce possible si ce n’était pas mieux avant ? »

Je te le confirme : j’ai loupé ma station.

Je me suis tapé toute la ligne.

Et merde !

Qu’est-ce que je disais ?

Tu te le rappelles ?

Attends.

Ah oui.

Cela me revient.

Zorro.

Là où j’en étais.

Cela la station où je voulais descendre.

Niveau 21

Si on me le demande (mais personne ne me demande rien), je viens de bien plus loin que j’en ai l’air. Mes coordonnées sont plus ancestrales. J’ai environ 36 000 ans. C’est ce que je dirais. Je suis ardéchois d’origine. Je viens de la grotte Chauvet. C’est génétique, mais pas seulement. Au fil d’un nombre incalculable de générations.

Je viens de ces hommes qui, à la lumière de torches, dessinèrent sur les parois des centaines de mammouths, de chevaux, de taureaux, de lions et de lionnes, de rhinocéros laineux et de mégacéros, de bouquetins, une panthère des neiges, des bisons. C’est-à-dire tout le bestiaire des animaux qui peuplaient leur univers et dont beaucoup les menaçaient. Car ils étaient à l’époque des hommes fragiles, peu nombreux, isolés, qui devaient survivre aux mille dangers d’un monde animal dont ils étaient l’un des maillons faibles. Dont ils étaient surtout la proie. Ils n’étaient alors que dix mille. Peut-être cent mille, disséminés par monts et par vaux. Aube humaine.

Par-dessus tout, je viens d’un homme qui avait le petit doigt tordu, fracturé, déformé. D’un homme qui, enduisant sa main d’argile, tamponna encore et encore le grand rocher situé au fond de la première salle, jusqu’à le pommeler tout entier de gros points rouges. C’est la première chose que l’on voit lorsqu’on pénètre dans la grotte. Le grand « rocher aux Points-Paumes ». Dont la signification échappe. On dirait un rocher malade de la rougeole. On dirait un code géométrique secret. On dirait – quoi ?

Mystère.

Sauf à prendre du recul. À considérer le rocher de loin. Depuis l’entrée de la grotte pour être exact. De ce point de vue précisément. Qui permet d’embrasser le rocher avec la paroi qui l’entoure et le domine. Alors on voit. Soudain on comprend.

Suis-je le seul à m’en être rendu compte ?

Cela saute pourtant aux yeux lorsqu’on considère le rocher aux Points-Paumes dans son décor et sous un certain angle. Car dès lors, les anfractuosités de la roche, les lignes tourmentées qu’elles dessinent au hasard des fissures, les différences de matière et de niveau fabriquent un jeu d’ombre et de lumière d’où émergent, parfaitement reconnaissables, les contours d’un animal fabuleux. Deux pas sur la gauche ou sur la droite et l’illusion s’évanouit ; mais là, c’est très net. Une fois qu’on a vu, on ne voit plus que ça. Voici que l’informe prend forme. C’est miraculeux. Comme révélant un spectre, la paroi dévoile un immense cheval de pierre, mi-bison mi-rhinocéros laineux : à gauche, sa tête, énorme, pique du nez, comme pour brouter ; son profil se découpe nettement, avec de grandes oreilles ou ce qui pourrait être une corne, tandis qu’un creux dans la roche simule une vaste cavité orbitale, un œil immense et vide et cependant vivant. Prolongeant la tête et lui imprimant un incroyable élan en avant, une puissante encolure mène à un corps massif et rugueux pourvu de pattes bien visibles et même d’une queue parfaitement dessinée à l’arrière : c’est le grand rocher, dont les points rouges qui le couvrent révèlent alors leur signification : ils figurent le pelage moucheté de la bête ! C’est évident. C’est magique. C’est comme reconnaître un visage dans un nuage qui passe dans le ciel. Quoi ? Tu ne vois pas le visage ? Et avec un trait pour marquer la bouche : tu vois mieux ? Tu vois maintenant ?

Tel est le secret des Points-Paumes : ils rendent apparent ce qui était latent. Ils soulignent l’image qui, appartenant à la roche, passait inaperçue avant qu’un homme y reconnaisse un animal fabuleux. Ils expriment une vision de plus de trois mètres de long sur deux de haut. Ils livrent un mode d’emploi. Ils authentifient un filigrane. Ici, un homme interpréta l’inerte pour lui donner un sens. Il fit parler la pierre. D’un détail, il créa un monde et le révéla à lui-même. Il hallucina son propre esprit. Homme voyant. Homme qui voit ce que lui seul peut voir et qui s’en émerveille. S’en épouvante aussi ? Car à la lumière des torches, l’immense cheval de pierre devait paraître fantastique. Surgissant de la roche, l’apparition devait terrifier. Est-ce pour la retrouver dans le noir que l’homme la marqua de son empreinte ? Ou pour en avoir moins peur ? Pour prévenir aussi les autres ? Qu’ils sachent, même d’ici cinq mille ans. Qu’ils voient de leurs yeux le prodige. Ne passent pas à côté et s’en étonnent, sans être cependant surpris. Sans sursauter à la vue du monstre fabuleux tapi dans la roche et l’obscurité.

Il faut imaginer la paroi lorsqu’elle était encore anonyme. Avant que le rocher aux Points-Paumes signale la bête dans la roche. Qui la verrait alors ? Et, la voyant, la prendrait suffisamment au sérieux pour avertir les copains ?

À lui seul (mais il n’était peut-être pas seul), l’homme de Chauvet fit une incroyable découverte et il ne voulut pas qu’on l’oublie. Il voulut hautement marquer l’emplacement. Il se plut à le faire. Car j’imagine sa joie, sa surprise d’avoir vu l’image dans la caverne. D’avoir décrypté le néant. Je connais moi aussi cette joie. Cette surprise. Je viens de là. De ce geste de l’homme de Chauvet. Et j’imagine la nécessité qui fut la sienne d’authentifier de sa main l’œuvre de la nature. D’avoir stigmatisé le hasard. Grâce à un artifice dont il faut prendre la mesure. Car il lui aura suffi de donner l’illusion d’un pelage pour suggérer tout l’animal. Il lui aura suffi de flatter de rouge les flancs de la bête pour la faire exister. D’imprimer cent fois sur la roche la paume rougie de sa main, dont le petit doigt était tordu, fracturé, déformé, ainsi que l’a révélé l’examen anatomique des empreintes. Comme moi-même ai le petit doigt tordu et déformé depuis une fracture dans ma petite enfance. Comme un signe héréditaire qui me relie du bout des doigts à la grotte Chauvet. Comme les Envahisseurs de la série avaient eux aussi le petit doigt tordu, ce qui permettait de les distinguer des êtres humains ; mais j’imagine que c’est une coïncidence. Je l’espère. L’homme de Chauvet était tout le contraire d’un extraterrestre.

Voilà d’où je viens.

Telle est ma culture.

Même si tout est fait pour que je l’oublie.

Annexes

Le rocher aux Points-Paumes, grotte Chauvet (36 000 ans)

«Une fois qu’on a vu l’animal fabuleux…  » (Rocher aux Points-Paumes, Grotte Chauvet, 36 000 ans.)

La Scie (1978)

Du vent Récamier (1978)

Le rocher aux Points-Paumes, grotte Chauvet (36 000 ans)

Le Pied (1979)

Le rocher aux Points-Paumes, grotte Chauvet (36 000 ans)

Sans titre (1986)

Planètes (1981)

Détail

« Tu étais mon grand frère… » (1966)

« Toujours nous crions : et moi alors !» (1966)

« Une super-tignasse, une vraie choucroute. » (1978)

« L’école n’était pas mixte lorsque j’y entrais… »

« … et cela magnifiait la différence des sexes. »

« Tu es exempté P4, me répondit ce messager des dieux. »

« Lui qui, le premier, me déboucha les oreilles. » (Concert de Frank Zappa, 18 mai 1982.)

« Dans une petite robe grège promettant à chaque instant
de s’ouvrir un peu plus… » (Ali MacGraw, The Getaway, 1972)

Le rocher aux Points-Paumes, grotte Chauvet (36 000 ans)

« Et si la France n’est pas un pays ? » (Cogan – Killing Me Softly, 2012.)

Annexes

Le rocher aux Points-Paumes, grotte Chauvet (36 000 ans)

«Une fois qu’on a vu l’animal fabuleux…  » (Rocher aux Points-Paumes, Grotte Chauvet, 36 000 ans.)

La Scie (1978)

Du vent Récamier (1978)

Le rocher aux Points-Paumes, grotte Chauvet (36 000 ans)

Le Pied (1979)

Le rocher aux Points-Paumes, grotte Chauvet (36 000 ans)

Sans titre (1986)

Planètes (1981)

Détail

« Tu étais mon grand frère… » (1966)

« Toujours nous crions : et moi alors !» (1966)

« Une super-tignasse, une vraie choucroute. » (1978)

« L’école n’était pas mixte lorsque j’y entrais… »

« … et cela magnifiait la différence des sexes. »

« Tu es exempté P4, me répondit ce messager des dieux. »

« Lui qui, le premier, me déboucha les oreilles. » (Concert de Frank Zappa, 18 mai 1982.)

Le rocher aux Points-Paumes, grotte Chauvet (36 000 ans)

« Et si la France n’est pas un pays ? » (Cogan – Killing Me Softly, 2012.)

2017-09-06T11:46:19+00:00