Un nommé Cassius

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Dossier M – Pièce n°18

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Le café était passé et tu t’es assis à la table de la cuisine, la tasse devant toi, fumante. Tu as mis un sucre et tu as touillé avec la cuiller. Le café était trop chaud pour le boire. C’était presque une métaphore à ce moment-là.

Par la fenêtre, tu voyais la rue. Un bout du ciel. Les feuillages d’un arbre sur la droite. Le grand massif d’hortensias roses et bleus juste devant le muret séparant de la rue. Des voitures, de temps en temps. Trois ou quatre d’un coup, à la suite, à cause du feu rouge que tu sais être au bout de la rue. Un couple de piétons est passé devant la fenêtre. Un homme et une femme. Tu les as suivis du regard jusqu’à ce qu’ils disparaissent de ton champ de vision. Dehors, tout était normal. Tout était comme d’habitude. Personne ne se doutait de rien. Ce n’était pas plus absurde que les autres jours. Cela t’a juste semblé bizarre.

Ce ne fut pas n’importe quelle matinée que la matinée d’hier.

Ce n’est pas rien de réaliser que l’on va mourir un jour. Mourir soi. Soi tout seul. Soi et pas quelqu’un d’autre. La fin de sa vie la sienne. Sa mort la sienne. Qu’on le veuille ou non. Comment dire ?

Ce n’est pas rien de prendre conscience de sa propre mort à venir. De se le dire comme une évidence, comme une révélation, comme deux et deux font soudain quatre alors qu’on cherchait ailleurs la solution au problème de la vie. Pas rien de savoir qu’on va devoir vivre le reste de son existence avec la CERTITUDE de sa mort prochaine, plus ou moins. Toute sa vie avec ces trois mots en tête (« je vais mourir »), ces trois mots devant soi désormais, comme unique horizon. Trois petits mots et puis ciao. Mots qui contiennent à présent toute la vérité de qui on est à partir de maintenant et de qui on sera à jamais. Mots auxquels on ne peut plus échapper. Pas davantage qu’on ne peut échapper à la mort qui sera un jour la sienne et je dis bien : certitude. Je ne parle pas d’angoisse. Je parle d’un simple constat, tellement irréfutable qu’il est au-delà de l’angoisse. Rien de pathétique ici. Rien de tragique. Seulement l’évidence de la mort et le sentiment inédit, assez exceptionnel finalement, d’être tout à coup concerné. C’était hier matin.

Sur le coup des onze heures.

Tu t’es pris ta propre mort à venir de plein fouet.

Et ton existence a basculé à ce moment-là.

Depuis hier, tu sais. Tu as compris. Cela ne souffre aucune discussion. Tu es né pour mourir. Tu y vois clair à présent. Tu croyais vivre et tu n’as jamais fait que mourir, un jour après l’autre. À chaque minute qui passait. À chaque seconde qui passe en ce moment même. Cela n’a jamais été qu’une question de temps. À peine une question de temps. C’est juste qu’il n’y a aucune issue. Il n’y en a jamais eu. Depuis le début ton existence court à sa perte. Elle prémédite ton terme – et pas seulement le tien. Car à personne la mort ne laisse le choix. Nul ne s’en sort vivant à la fin. Aucun d’entre nous. Cela ne s’est jamais vu (sinon dans certains livres). Et tu ne t’en sortiras pas vivant non plus, as-tu songé, en posant la petite cuiller à côté de ta tasse. Cette existence à laquelle tu t’accroches depuis le début, elle a toujours été à sens unique. Elle s’est bien fichue de toi, finalement. Tu ne peux plus te leurrer. Tu ne le peux vraiment plus. Tu bois une gorgée de café. Après avoir soufflé dessus pour ne pas te brûler.

C’est drôle.

Tu vas mourir. Attention spoiler. As-tu ricané en reposant la tasse fumante devant toi.

Hier encore, tu étais insouciant. Tu croyais avoir tout ton temps. Tu en chiais depuis M, tu en chiais depuis toujours en fait, mais la vie continuait. Toute loquedue qu’elle soit, elle avait toujours continué ; et elle continuerait toujours. Avec ses hauts et ses bas. Il n’y avait pas de raison. C’était comme ça depuis le début. Que tu puisses mourir un jour, tu n’y pensais simplement pas. Cela ne te préoccupait nullement. Tu n’avais que des problèmes existentiels, sans te soucier du cadre. Sans voir plus loin. Tu savais que la mort existait, bien sûr que tu étais au courant. Un jour viendrait et ce serait ton dernier jour, okay. Tout le monde est au courant qu’un jour sa vie ne va pas durer éternellement ; mais personne ne le sait véritablement. Personne ne le prend pour soi. Cela reste intellectuel, virtuel, lointain, indicible. Une espèce d’éventualité, à laquelle nul ne croit vraiment. Nul ne se sent personnellement visé et tout le monde se comporte comme s’il n’allait pas mourir un jour. Ou que le fait de mourir un jour n’avait aucune importance. Tout le monde gagne du temps. Façon de garder le contrôle, tu allais dire le moral. Drôle de façon de vivre, as-tu songé. Pur subterfuge en réalité. Même ceux qui ont l’air de savoir qu’ils vont mourir, qui le disent et qui s’étonnent que cela ne te soit pas apparu plus tôt : ils se comportent comme si le fait de savoir qu’ils allaient mourir ne changeait rien. Comme s’ils pouvaient vivre avec cette certitude sans qu’elle produise – quoi ? Tu ne sais pas. Tu es peut-être trop novice en la matière. Peut-être s’agit-il d’un savoir dont on ne peut rien faire. Un savoir qui reste lettre morte. Tu ne sais pas.

Tu sais pourtant que, depuis hier, tu n’es plus le même. Tu ne vois plus les choses de la même manière et tu ne peux plus les voir de la même manière. C’est impossible. C’est comme découvrir que la Terre est ronde alors que tu l’avais toujours crue plate. Un choc. Une espèce de révolution copernicienne à ton niveau existentiel des choses. Tu occupes désormais le point de vue de la fin et non celui du commencement. Tu ne peux plus oublier que tu vas mourir et tu le regrettes déjà. Tu ne peux plus oublier que ta vie va s’interrompre un jour et tu ne veux plus l’oublier. C’est trop incroyable. Trop scandaleux. Trop – quoi ?

Tu as l’impression d’avoir découvert l’immense non-dit sur lequel se fondait jusqu’ici ton existence et sur lequel se fonde en définitive l’existence elle-même. Tous nos actes procèdent de ce déni, as-tu songé. Ce n’est plus ton cas. L’illusion s’est déchirée, elle s’est littéralement effondrée. Tu vas mourir et tu le sais. Tu en as pris conscience. Une conscience à la fois claire, imparable, objective et définitive. Tu as quarante-cinq ans et tu vas mourir. Ton existence va s’achever un jour comme celui-ci. Cela se passait hier matin. Aux environs de onze heures. Tandis que tu prenais ton café. Quel était ton horoscope ?

C’est drôle.

Hier matin, c’était un autre jour. C’était une autre vie. Hier matin, tu ne mourais pas à la fin. Tu ne mourais jamais. Ce n’était pas prévu. Hier matin, c’étaient les autres qui mouraient. Ce n’était pas toi. Jamais toi. La mort, c’était bon pour ta mère, c’était bon pour Julien, c’était bon pour les petites mésanges à bec noir, c’était bon pour les victimes des guerres, des catastrophes naturelles, des attentats, des accidents de la route, des maladies. C’était bon pour ceux qui mourraient. Tant pis pour eux. C’était triste – mais en quoi cela te concernait-il ? N’étais-tu pas vivant ? Les gens pouvaient bien mourir, tu ne faisais pas partie du lot. Toi demeurais. Tel est le message des morts aux vivants : ils les rassurent sur leur compte. Et si tu l’avais échappé belle à deux ou trois reprises, cela ne t’avait rien appris. Cela ne t’avait pas ouvert les yeux. Au contraire. C’était un signe. C’était la preuve. Cela t’avait conforté dans ton existence. En la matière, tu jouissais d’une sorte d’impunité. La mort – comment dire ? Pour ce que tu en savais, elle était un syllogisme. Voilà. Elle était un syllogisme que tu avais appris à l’école et jamais oublié depuis lors. Petit 1) Tous les hommes sont mortels ; petit 2) or, Cassius est un homme ; petit 3) donc Cassius est mortel. La belle affaire ! Tu ne t’appelais pas Cassius, que je sache. Tu n’avais rien à voir avec ce type. Quiconque prétendant le contraire se trompait lourdement ou cherchait à te nuire. Tes papiers en faisaient foi. Tu pouvais les présenter si besoin. Les papiers sont une preuve. C’est même la raison pour laquelle ils ont été inventés : afin qu’on ne puisse pas nous confondre avec quelqu’un d’autre et, par exemple, au hasard, avec le dénommé Cassius, ce mortel par définition, cet homme par syllogisme. S’il y en avait un qui n’avait pas de bol, c’était lui. Ce n’était pas toi. Aucune confusion possible. Tu avais appris à l’école que c’est Cassius qui mourait dans l’histoire et c’était cool. Rien à voir avec ta vie. Il ne s’agissait pas de ta mort mais de celle d’un illustre inconnu. D’un type né il y avait des siècles dans la Rome antique et, depuis le temps, le pauvre devait être mort et enterré au moins mille fois, paix à son âme. Ce qui n’était pas ton cas. Tu n’avais rien de commun avec ce zigue. Tu ne le connaissais ni d’Ève ni d’Adam. Vous n’aviez jamais été présentés, jamais été en contact, ni de près ni de loin. Tu n’y tenais d’ailleurs pas spécialement. Cela t’allait très bien que ce soit lui qui soit mortel. Cela te laissait une certaine marge. Si c’était Cassius qui était mortel, alors ce n’était pas toi. CQFD. Dans son genre, il tombait bien, le Cassius. On aurait voulu tout lui mettre sur le dos qu’on ne s’y serait pas pris autrement. Un parfait bouc émissaire. Inventé pour sauver l’humanité. Pour que chacun puisse se reconnaître en lui sans s’y voir lui-même. Une espèce de Jésus, en somme.

Sauf que Cassius : c’est toi. Tu t’appelles Cassius pour de vrai. Tel est ton véritable nom. Tu n’en as jamais eu d’autre. Tu l’as compris hier matin. Cela t’est apparu tout d’un coup. Une illumination. Une vision. Tu sais aujourd’hui que tu t’appelles Cassius ; or, Cassius est mortel ; donc tu es un homme.

Tu y vois clair à présent.

Tu es entré dans le syllogisme et tu n’en sortiras plus.

Il a fallu toute cette histoire de M pour que le voile se déchire et que tu ouvres les yeux.

Pour que tu deviennes un homme.

C’est-à-dire quelqu’un qui sait qu’il est mortel.

Qui ne l’ignore plus.

Qui l’admet pour lui-même.

Qui sait qu’il va perdre la vie un de ces quatre et qui le sait pour lui. Le sent pour lui. En mesure personnellement l’inéluctable et comprend qu’il va désormais devoir vivre avec la certitude de sa propre mort à venir. De son propre déclin à venir. De sa décrépitude la sienne. Certitude qu’il n’y a à partir de maintenant rien à attendre, rien à espérer, rien à vivre, sinon la mort, dont tu te rapproches un jour après l’autre comme si c’était un pas après l’autre. Cette certitude modifiant à partir de maintenant ta perception de toutes les choses et de tous les êtres, comme un filtre les faisant voir dans une couleur irrémédiable. Cette certitude devenant à partir de maintenant la conscience que tu as de toi et des autres. De l’existence en général et de sa fin programmée. De notre disparition à tous, celle de ta fille comprise. Oh monstrueuse fatalité ! Oh infâme saloperie ! Mais il est trop tard pour faire l’autruche. Trop tard pour faire comme si de rien n’était. Il est trop tard depuis hier matin. Tu viens de basculer dans une autre dimension de ton être et tu ne peux plus te dissimuler que tu seras mort demain ou après-demain et ce sera comme si tu n’avais jamais existé. Comme si rien n’avait jamais servi à rien. Ainsi soit-il. Cela ne t’appartient pas. C’est hors de ta volonté, au-delà de tes sentiments. Au-delà de la tristesse ou du scandale. Cela est, tout simplement.

Tout ça pour ça ?

Depuis hier, tu sens la mort sur ton épaule.

Tu en fais une affaire personnelle.

Depuis hier, tu as compris l’éphémère de ton existence.

En est-elle plus précieuse maintenant ? Plus chérissable que jamais ?

Ou bonne à jeter à la poubelle, comme n’importe quel produit périssable ?

Tu ne sais pas.

Tu songes : les deux mon général.

En avalant d’un trait ce qu’il reste de café dans ta tasse. Celui-ci presque froid maintenant. Comme toi un jour. Puis en restant assis encore un moment, sans bouger. À écouter.

Quoi ?

Que faire de sa mort à venir ?

Que faire de cette conscience-là ?

De ce néant à venir qui t’anéantit déjà ?

Du temps qu’il te reste et qui n’est plus qu’une apparence de temps ? N’est plus qu’une durée.

Comment vivre maintenant ?

Quoi inventer à partir de maintenant ?

Comment se projeter dans l’avenir si cela signifie se projeter dans la mort et l’angoisse ?

Comment ne t’en es-tu pas rendu compte avant ?

Cela t’apparaît dingue maintenant que tu y songes.

Tu te dis que tu vas dorénavant boire, manger, dormir, chier, aimer, rire ou pleurer dans une lumière sombre dont il te reste à apprendre le nom. Qu’est-ce que ça veut dire de marcher vers la mort sans espoir d’y échapper ? Si, désormais, tous les chemins mènent là où tu n’avais pas prévu d’aller, encore moins envie ? Là où tu es conduit comme on mène un veau à l’abattoir.

Tu t’es levé pour mettre ta tasse dans l’évier. Tu as songé que tu n’avais pas peur. Pas encore peur. À ce moment-là, il s’agissait plutôt d’autre chose. C’est juste que ce n’était plus comme avant. Ce n’était plus comme ce jour où tu attendais place Clichy que la pluie cesse de tomber. Ce n’était plus comme si tu avais le choix. Comme si tu étais maître de ta destinée. Le bruit d’une porte venant de se fermer.

Tu as songé que M mourrait un jour. Elle aussi. Comme toi. Comme tout le monde. Tu as songé à sa mort comme Dante songea que « de toute nécessité, sa Béatrice devait mourir un jour » ; pris de fièvre délirante, il vit alors sa Béatrice s’élever au ciel, emportée par des anges. Autres temps. Heureux temps peut-être, où l’on pouvait croire à une vie après la mort. Ce n’est pas ton cas.

Tu as songé que chacun avance dans l’existence comme on gravit une montagne : en regardant droit devant soi, tout là-haut, en direction du sommet et, dans son prolongement, l’immensité à perte de vue. L’avenir grand ouvert. On ne sait pas ce qui nous attend au sommet mais tout le temps de l’ascension, on va confiant, certain d’aller vers l’inconnu, avec l’infini des possibles devant soi. Aussi difficile, raide et épineux que soit le chemin, on persévère. On ne se pose pas de question qui ne soit celle du chemin qu’on emprunte et de la montagne qu’on gravit.

Mais parvenu au sommet, que voit-on ? La plaine ! La plaine tout en bas. Rien que la plaine à perte de vue. C’est elle l’horizon désormais ; il n’en existe aucun autre. Impossible d’aller plus loin. Le sommet était une illusion. Il cachait que le chemin redescend de l’autre côté. Fini de lever les yeux : il faut à présent les baisser. On est désormais sur la pente descendante. On est voué à dégringoler. On voit ce qui nous attend. On l’a devant les yeux. On n’en revient pas. On se pince tout seul. Tout ça pour ça ? Sans déconner ! Ah mais non ! Ce n’est pas du jeu. Ce n’était pas prévu. Bon dieu, comme la suite s’annonce maintenant d’un ennui effroyable. D’une consternante platitude. Quel putain de piège ! Et il n’y a pas d’alternative. Aucune autre route. Une fois que l’on sait, on sait. On ne peut pas faire semblant. On ne peut pas faire comme si on n’avait pas vu. Ce n’est pas nous qui décidons de ce dont nous prenons conscience ou pas. Nous ne sommes pas libres. Nous ne l’avons jamais été.

Tout ça pour ça ?

C’est drôle.

Il paraît que si nous mourons à la fin (et je parle ici de mort naturelle et non parce que quelqu’un ou quelque chose est brutalement venu abréger notre existence), c’est purement fortuit. C’est sans intention de nous nuire. Presque par inadvertance. C’est parce que, passé un certain âge, l’évolution nous laisse malencontreusement tomber. Car depuis toujours, la sélection naturelle se fait fort d’éliminer du génome des individus les mutations pourries qui, à travers eux, pourraient nuire à l’espèce – mais seulement jusqu’à ce qu’ils aient atteint l’âge de se reproduire et pendant toute leur maturité sexuelle ; au-delà, la sélection naturelle s’en tape ! Elle n’en a plus rien à fiche que des mutations pourries s’accumulent dans le génome d’un individu puisque celui-ci ayant théoriquement disséminé sa semence, elles ne sont plus censées se transmettre. L’espèce n’en souffrira donc pas. C’est ainsi que les gènes qui nous délabrent physiquement et intellectuellement s’activent seulement passé la quarantaine ! Une fois que l’individu a rendu le petit service sexuel qui justifie son existence, l’évolution l’abandonne à son sort. Elle se détourne de lui comme d’une vieille chaussette qui pue. À ses yeux, il ne vaut plus un clou et elle cesse de prendre soin de lui. Maintenant que l’individu a rempli son office, l’évolution laisse s’accumuler en lui les gènes pourris qui, à terme, vont provoquer cancers, Alzheimer, ruine du corps et de l’esprit, ravages généralisés. Ce qui peut lui arriver n’est plus son problème. Elle a d’autres chats à fouetter. Du moment que l’espèce est sauve, l’individu peut bien crever. Pas de problème. C’est toujours l’individu qui trinque. C’est inscrit dans nos gènes.

Mais pas de volonté de nuire ici. Pas de sanction ni de punition. Aucune justification. Dans l’ordre du vivant, notre mort n’est l’enjeu de rien. Elle est un simple jeu de dupes, dont chacun d’entre nous fait personnellement les frais. Si nous mourons, c’est juste accessoire. Il s’agit d’un simple dommage collatéral. Si je vais mourir, c’est au nom de la survie de l’humanité.

Ah ah ah.

Tu sais aujourd’hui qu’il y a ceux qui savent qu’ils vont mourir (qui le savent intimement, dans leurs fibres, pour eux-mêmes, en conscience), et ceux qui ne le savent pas ou qui préfèrent ne pas (non moins intimement). Jusqu’à hier, tu étais de ceux-là. Tu étais immortel. Tu étais dans l’ignorance. C’était chouette. Ou ce ne l’était pas. Tu ne saurais le dire aujourd’hui.

Depuis hier, tu sais que tu n’as plus de but dans la vie que tu puisses dire tien. Tu n’as plus aucun avenir qui mérite encore ce nom. Ton avenir, c’est de mourir. Ce n’est rien d’autre. À cette aune, tout paraît soudain futile. Dérisoire. Absurde. Vain. Abîmé. Te paraît – quoi ? En tout cas, ton avenir n’a plus aucun mystère ni secret ; il n’a plus aucun sens qui ne soit invétéré ; il tient désormais en deux mots : la mort. Tu as songé que le mot avenir avait été inventé pour dissimuler la vérité. Comme la mort a été inventée pour que nul ne la confonde avec la fin de son existence.

Plus tard, tu es sorti. Tu avais besoin de prendre l’air. Tu as marché en direction de la mer. Lentement, machinalement. Il faisait bon. En chemin, tu as croisé des gens. Ils n’avaient pas l’air de se rendre compte que tu allais mourir un jour. Ni qu’ils allaient eux aussi mourir un jour. Tous autant qu’ils étaient. Hop hop hop. Pas de quartier. À la fosse. À la crémation. La vie est nazie.

La vie est nazie.

Nom de dieu !

Tu n’aurais jamais imaginé écrire une phrase pareille.

Les gens se rendaient-ils compte ?

Malgré toi, tu les fixais du regard, les dévisageais avec curiosité, comme si tu découvrais les êtres humains pour la première fois. En ton for, tu n’arrêtais pas de te dire qu’ils allaient tous crever un jour, les uns comme les autres. Cette femme avec son panier à provisions : elle allait mourir. Ce type en bermuda disant à son gamin de se tenir tranquille : ils allaient mourir tous les deux. Un jour, ils ne seraient plus là. Le père comme le fils auraient disparu. Ils seraient morts. Aucun d’entre eux n’avait l’air de s’en rendre compte, mais ils n’en réchapperaient pas plus que toi. Comment ne le voyaient-ils pas ? Où allaient-ils comme ça ? C’était quoi ce cirque ? Tout semblait incroyablement irréel.

Tu as eu envie de te poser sur un banc et de crier à chaque personne qui passerait devant toi : « Tu vas mourir ! » « Et toi aussi. » « Et le grand en costume là-bas ! Oui, toi, avec la cravate rouge : tu vas crever mon pote. Pas la peine de te presser comme ça. Pas la peine de faire semblant. Inutile de te biler. C’est cuit d’avance. T’es con ou quoi ? Assez de cette mascarade ! » « Quoi ? Qu’est-ce que tu regardes, la blondinette ? Tu crois que ta jeunesse et ta beauté te protègent ? Tu crois que je suis fou ? Mais t’es morte chérie et tu ne le sais pas encore. T’es jeune et belle mais tu es juste un cadavre ambulant. » Putain, ai-je eu envie de hurler à la cantonade, vous ne voyez donc pas que vous n’êtes que des morts en sursis. Vous allez tous mourir. Nous allons tous mourir et cela ne vous fait rien ? Vous vous en fichez ? Vous voulez encore vous foutre sur la gueule et vous mettre des bâtons dans les roues ? Ça ne vous suffit donc pas ? Il vous faut quoi en plus ?

En sorte, tu occupais désormais un point de vue unique sur les êtres et les choses. Chaque geste, aussi insolite ou banal soit-il, chaque expression du visage, aussi crispée ou lumineuse soit-elle, prenait une signification incomparable. Tu savais tout à coup le fin mot de l’histoire. Tu étais l’oracle anonyme du monde.

Un bureau de tabac était ouvert. Tu es entré acheter un paquet de cigarettes. Sur l’emballage il était inscrit : « Le tabac tue. » Tu as ricané. Et la vie alors ? Une fois dehors, tu as allumé une cigarette. Tu as aspiré la fumée à fond. C’était bon. Tu t’es calmé un peu.

Que dire ?

À qui ?

Tu vas mourir et personne ne mourra à ta place : c’est de là que tu parles désormais. De ce lieu. De cette certitude. De cette incongruité. De ce scandale. Cette injonction sans réplique. Ce destin sans visage. Cette surprise du chef.

Tu vas mourir et ce n’est pas une plaisanterie. Ce n’est pas drôle. Ce n’est pas triste non plus. Tu vas mourir. Tu n’arrêtes plus de te le répéter. Tu n’arrêtes plus de t’en convaincre. Jusqu’à broyer cette vérité qui t’hallucine. Qui t’offusque. Te laisse hébété. Te fait marrer.

Tu vas mourir et cette certitude n’est pas oisive en toi.

Si peu de mots pour une telle catastrophe ?

Quelle farce ! As-tu songé en arrivant sur la digue et en commençant à la longer, la mer sur ta droite, très calme, très bleue et lisse ce jour-là, comme un miroir. Il y avait des gens sur la plage. Des familles. Des couples. Des enfants. Des parasols. Plein de morts en puissance. Chair à canon de madame Vie. Quel enfer ! Tout ça pour ça ?

Tu aurais aimé trouver quelqu’un. À qui parler. À ce moment-là. De la mort. De la sienne. De la tienne. De la vôtre à tous les deux. De la nôtre à tous. Comme faire ? Comment vivre avec cette certitude ? En parler calmement. Doucement. Tendrement. En parler vraiment. Sur un banc. Au soleil. Avec la mer en face. Sachant qu’il n’y a rien à dire. Que tout est dit une fois qu’on sait. Mais parler de ça cependant, plutôt que d’autre chose. Plutôt que de toutes ces conneries qui ne veulent rien dire. Qui ne font qu’éluder la question. Masquent le problème. Détournent l’attention. Comme si personne n’allait mourir, au bout du compte. Comme si cela n’était pas le problème de tous en général et de chacun en particulier. Mais non, toujours il s’agit de parler d’autre chose. D’éviter le sujet. De le nier. Alors qu’il n’en existe sérieusement aucun autre. Tout découle de là. Alors que, sur sa mort, la sienne personnellement, chacun peut se dire aussi compétent que n’importe qui. Nul ne peut prétendre en savoir plus long qu’un autre sur ce qui l’attend et comment il compte s’y prendre pour tirer sa révérence. Personne ne peut plaider l’ignorance ni le manque d’informations. Eh quoi, cent milliards d’individus sont morts depuis l’apparition de l’homme sur Terre et ce n’est pas comme si on tombait des nues. Tous en sommes au même point. Pas la peine de se chamailler. Ni de s’incliner devant qui ferait croire qu’il est tellement plus averti qu’il en vaudrait deux. La prétention à avoir le dernier mot n’a pas lieu d’être ici. Elle est ridicule. Notre existence se résume à commencer une phrase que la mort termine à notre place. C’est elle qui possède le dernier mot et chacun est seul avec cette vérité sur les bras. L’est bien trop.

Peut-être existe-t-il quelque part des individus qui ne craignent pas d’aborder le sujet à leur niveau individuel des choses qui partiront en fumée avec eux. Qui en parlent même aisément. S’y emploient. Sont LUCIDES. Mais ceux-là, tu ne les connais pas. Tu ne les as jamais rencontrés. Même si cela te semble impossible de mettre des mots. La faute aux mots ? À la mort ? À notre étroitesse d’esprit ? À notre incrédulité ? C’est à voir. N’empêche ! Une fois, juste une fois, tu aimerais bien. Plutôt que ce silence. Plutôt que ce vacarme. Qu’une bonne fois pour toutes une telle conversation soit menée jusqu’où elle peut mener et qui sait si le monde n’en deviendrait pas meilleur ? Si nos existences ne seraient pas tout autres ? Si énormément de choses qui semblent de la plus haute importance ne se dégonfleraient pas d’un seul coup en faisant un bruit mou ? Comment font les gens ? Mais ils courent eux aussi à côté de leur mort. Comme un petit chien tenu en laisse à côté de son maître et tantôt c’est l’un qui tire l’autre, tantôt c’est l’inverse.

C’est drôle. Tu as songé que personne ne t’avait prévenu. Jamais. D’aussi loin que tu t’en souviennes. Ni ton père ni ta mère. Ni Michel Drucker. Personne. Pas un ne t’a dit que tu allais mourir un jour. Toi personnellement. Toi inexorablement. Pas une seule fois. Pas un mot. Le silence radio total. Le tabou absolu. Alors que la mort n’épargne personne. Elle est ce que deux individus ont le plus en commun. Ce que chacun d’entre nous a définitivement en partage avec tous les autres. En la matière, nous sommes tous logés à la même enseigne. D’où que nous venions, quoi que nous pensions, sans distinction de sexe, de race, de religion, de statut social, de tout ce qu’on veut qui prétend artificiellement faire bannière.

Voici un point sur lequel tout le monde pourrait s’entendre, as-tu songé. Un point sur lequel fonder l’humanité, as-tu souligné mentalement cent milliards de fois. Plutôt qu’elle le soit sur le déni de la mort en général et en particulier. Plutôt que sur son hallucination personnelle et collective. La mort – le fait que notre existence doive prendre fin – n’est pas la réponse : elle est la question, as-tu songé en regardant au loin la mer et, tout là-bas, un type qui faisait de la planche à voile. Elle est la question qui se pose à chacun d’entre nous et qu’il s’agit de poser à chaque instant. Car l’exposer au grand jour lui ôte tout prestige et c’est un début. Permet de l’apprivoiser et ce n’est pas du luxe. Bon dieu, as-tu songé, les gens se comportent comme s’ils n’allaient jamais mourir. Ils font tout pour s’en persuader et ils agissent en conséquence. Alors qu’ils se donneraient peut-être moins la mort s’ils comprenaient qu’elle leur est de toute façon donnée. S’ils comprenaient que donner la mort, c’est supprimer la vie. Et à quoi bon puisque tout le monde meurt à la fin ? Ce n’est pas comme si certains pouvaient en réchapper, as-tu songé en hochant la tête. Ah oui, tout serait différent si les gens savaient qu’ils étaient mortels. S’ils acceptaient de faire partie de l’humanité en tant qu’elle est constituée d’individus promis à une mort certaine. C’est comme si les gens n’étaient pas encore assez humains, as-tu songé. Nous ne sommes pas encore mortels, as-tu songé. Allez les gars, encore un effort pour être mortels, as-tu rigolé.

Plus tard, tu as songé qu’il faudrait que tu aies une petite conversation avec ta fille. Il faudrait que tu lui dises la vérité. Qu’elle sache. Qu’elle allait mourir. Elle aussi. Un jour. À condition de trouver les mots. De ravaler tes larmes.

Aller voir ta grand-mère ? L’idée t’a traversé. Quel âge avait-elle maintenant ? Quatre-vingt-cinq ans ? Quatre-vingt-six ? Avec elle tu pourrais parler. Avec n’importe quel vieillard en définitive. Parler calmement. Doucement. Sérieusement. Sur un banc. Peut-être n’attendent-ils d’ailleurs que ça, les vieux. Que quelqu’un vienne leur parler de leur mort à venir. De la fin de leur existence. De leur disparition toute proche. Plutôt qu’on leur dise que ça va aller. Qu’ils mangent bien leur soupe. Qu’ils ne prennent pas froid. Qu’ils ont bonne mine aujourd’hui. Ont-ils bien pris leurs médicaments ? Blablabla.

Comme si ça pouvait aller ! Comme s’ils n’allaient pas mourir demain ou après-demain ! Peut-être qu’ils n’en peuvent plus de ces simagrées, les vieux. Peut-être qu’ils en ont marre que leur entourage cherche à se protéger en feignant de les protéger. Une fois, rien qu’une fois, ils aimeraient peut-être qu’on leur parle pour de vrai. Sans plus esquiver la vérité en leur présence. Non comme à des enfants trop stupides pour comprendre ce qui leur arrive mais comme à des êtres humains parfaitement prévenus de ce qui les attend. Ne sachant même que cela. Oui, as-tu songé, va voir ta grand-mère. Va discuter avec quelqu’un qui sait qu’il n’en a plus pour longtemps. Qui sait n’attendre plus rien de l’existence que sa fin prochaine. Qui est au courant pour lui. Qui peut dire ce que cela lui fait à lui. De mourir. D’être condamné. D’être en sursis. De n’avoir plus aucun espoir. Ce vertige-là. Cette nudité. Cette injustice. Ce retentissement. Ce soulagement ? Qu’ils te le disent justement. Te disent – quoi au juste ? (Et plus tard, posant la question à ta grand-mère, elle t’avait dit qu’elle se contentait de vivre au jour le jour. Une heure après l’autre. Un médicament après l’autre. Un feuilleton à la télé après l’autre. Une visite ou un coup de fil de ses enfants et petits-enfants après l’autre. Une petite distraction après l’autre. Ses deux chats. À chaque jour suffisait sa peine. Elle ne regardait pas au lendemain. Ne voyait pas plus loin que la journée qui s’annonçait. Elle ne songeait pas à la mort : elle l’avait intégrée. Bien forcée. Elle s’en tenait strictement à l’instant présent. Elle attendait. Voilà. Si je voulais le savoir, elle attendait. Elle ne faisait rien d’autre qu’attendre. Toute la sainte journée. Toute seule. C’est ce qu’elle faisait : attendre. Que pouvait-elle faire d’autre ? Qu’est-ce que j’imaginais ? Allais-je la sauver ? Avais-je une solution ? Son regard s’était perdu au loin. Tu avais baissé les yeux. Un moment vous étiez restés silencieux et, dans ce silence, il y avait tout le chagrin du monde et toute la farce humaine.)

Elle est morte à présent. C’était il y a quelques mois.

Parler de la mort. Pas de ce qui la cause. Pas des maladies. Des accidents. De je ne sais quoi de mortel inopinément. Ce serait déplacer le sujet et vouloir esquiver la vérité. Es-tu malade ? Tu n’es pas malade. La mort ne t’a pas encore envoyé l’un de ses émissaires armés de virus tueurs, de tumeurs assassines ou de gènes criminels – car la mort ne frappe jamais directement, non, la garce ne se salit pas les mains, non, elle envoie des sbires faire le boulot à sa place. Tu n’en es pas là. Pas encore, as-tu songé (en arrivant au bout de la digue et en t’apprêtant à retourner sur tes pas, la mer sur ta gauche cette fois, mais toujours aussi horizontale et indifférente). Tu n’as pas eu besoin d’être atteint dans ta chair pour découvrir que tu allais mourir. Il a suffi de ton histoire de M et, d’un côté, c’est heureux. Cela te laisse un peu de marge. Mais d’un autre côté, nulle guérison ne t’est promise. Aucune rémission n’est à espérer. Ta mort à venir n’a, pour l’heure, pas de nom savant et terrible qui te permettrait de lui donner un visage. De lui tenir tête. De te familiariser avec l’effroi. D’en triompher peut-être et croire qu’en remportant cette bataille tu as gagné la guerre. Tandis que là : rien. Le vide. Juste la certitude de la mort. En attendant qu’elle se manifeste. Le calme avant la bataille. Chaque chose en son temps.

Car il viendra le temps où ta mort aura un nom à la fois savant et effrayant. Où elle aura le visage d’un médecin attitré, d’une chambre d’hôpital, de personnels soignants, d’appareils faisant bip-bip, de tubes et d’aiguilles, de douleurs. Où elle prendra l’air contrit de proches venant te voir avant de s’enfuir. Celui de rendez-vous humiliants, de tortures silencieuses, d’heures désolées, de fatigues épuisées. Il viendra, oui, le temps sordide de la fin pétrie d’instants de découragement, de joies fugaces volées à un quotidien épouvantable, de solitude incommensurable. Tout cela aura lieu, d’une façon ou d’une autre. C’est écrit. Même si tu ne connais pas les mots, la phrase existe déjà, avec la mort comme sujet et toi comme complément d’objet direct.

Mais rien de cela ne te concerne encore. Tu n’es pas malade. Tu ne souffres pas, pas de cette façon, cela viendra, bien assez tôt, tu le sais. Depuis hier, tu n’en doutes plus. En attendant, ton combat n’a pas encore d’adversaire connu que tu pourrais empoigner par le col. Regarder au moins en face et défier du regard. Ce n’est d’ailleurs pas un combat puisque, malade ou pas, tu n’en sortiras pas vainqueur. N’en sortiras pas vivant. Ton KO est déjà programmé. Tes pieds sont déjà devant. Ton tapis déroulé. Ton trou creusé. Non. Pour l’instant, tu marches le long de la mer et tu n’as devant toi que la certitude de ta mort à venir. Juste elle. Tu l’ignorais, mais tu étais drawing dead depuis le début. Tu l’ignorais, mais la vie est une cause perdue.

Comment réagiras-tu lorsque tu seras à l’article de la mort ?

Tu ne veux pas y songer.

Tu sais que tu vas mourir et cela ne te rend pas hargneux, cruel, nihiliste. Cela pourrait : mais non. Cela te rend compatissant. Juste compatissant. Infiniment. Et puis vide. Affreusement vide. Tandis que tu marches le long de la digue, la mer sur ta gauche. La planche à voile, là-bas, file au vent. Le type se débrouille bien.

—  Allô ? Le Samu ? Vite ! Venez vite ! Je vais mourir !

— Calmez-vous, monsieur. Dites-moi ce qui vous arrive. Vous avez mal où ?

— Je n’ai mal nulle part. Je vais bien. Je suis en bonne santé (dieu merci !). Ce n’est pas ça ! Je vous dis juste que je vais mourir. Il faut que vous fassiez quelque chose. Je vous en supplie. Vite !

— Si c’est une plaisanterie, elle n’est pas drôle.

— Mais ce n’est pas drôle. Je vous le confirme ! Je vais mourir, putain. Et vous aussi vous allez mourir. Vous croyez quoi ? Pas la peine de me répondre sur ce ton ! Vous vous prenez pour qui ?

À ce moment-là, de deux choses l’une. Ou bien la personne du Samu raccroche aussi sec. Pas de temps à perdre avec des plaisantins dans mon genre. J’occupe abusivement la ligne alors que de vrais gens ont réellement besoin d’aide. Ou bien, deux minutes plus tard, une ambulance pile toutes sirènes hurlantes devant moi et, après s’être précipités et m’avoir ceinturé, deux malabars en blouse blanche me passent la camisole de force, avant de m’embarquer sans ménagement pour me conduire dans un endroit tenu secret, d’où je ne sortirais plus jamais.

Gaffe.

Plus tard (tu picolais à ce moment-là à La Sardine, assis à une table du fond), tu t’es rappelé Casanova qui, au début de ses Mémoires, raconte avoir découvert qu’il était mortel à l’âge de 70 ans. C’est-à-dire à la fin de sa vie. Pas comme toi à quarante-cinq ans et des poussières. Tu as songé qu’il avait eu de la chance, le Giacomo. À l’époque, il n’était plus l’aventurier de sa propre vie, mais un vieillard sans ressources, employé en qualité de bibliothécaire au château de Dux, en butte aux tracasseries et à la mesquinerie de la domesticité et, notamment, d’un certain Feldkirchner, qui se plaisait à déverser chaque matin un seau de merde devant sa porte. Sympa. Bonne ambiance. Casanova avait eu beau se plaindre auprès de son protecteur (le comte Joseph-Carl-Emmanuel de Waldstein), écrire à Feldkirchner (Casanova le surnomme Faulkircher, de « faul », qui caractérise ce qui est « pourri, corrompu, sale, merdeux ») des lettres pour lui régler littérairement son compte, avec copie à son maître pour que celui-ci sache combien il était persécuté en sa demeure et en son absence, précédé de cet exergue : « Si je me débats contre la fange, il est certain que, vainqueur ou vaincu, j’en sortirai souillé », rien n’y avait fait. Ce fut peine perdue. Le comte se ficha des déboires de son bibliothécaire. Il était jeune et voyageait. Feldkirchner chia encore plus devant la porte du malheureux Casanova. Ainsi mourons-nous, as-tu songé. Ainsi finissons-nous notre belle et pitoyable existence. Avec quelqu’un qui chie devant notre porte. Et si ce n’est pas quelqu’un, c’est nous-mêmes qui nous chions dessus.

Bon dieu, tu aurais aimé continuer à te dire que tu ne mourrais jamais. Tu aurais sacrément prolongé ton insouciance jusqu’à l’âge de soixante-dix ans et plus. Jusqu’à la fin en fait.

Encore plus tard (tu étais rentré à Paris), tu as lu le livre que Vladimir Jankélévitch consacra à la mort. Livre qui s’intitule La Mort. Juste La Mort. Sans sous-titre ni exergue ni dédicace (à qui dédicacer pareil livre ?). On ne pouvait faire plus sobre et direct. Enfin quelqu’un s’emparait du problème. Osait. Jankélévitch avait alors soixante-deux ans. Il lui restait encore vingt ans à vivre. Le seul fait qu’il ait voulu écrire un livre sur la mort et, en filigrane, sur la sienne, te rendit immédiatement ce livre familier. Tu compris la démarche. Tu y reconnus ta propre nécessité. Qu’un philosophe s’honore d’en être un en consacrant son temps, son énergie, sa culture et son intelligence à un sujet aussi peu traité frontalement : tu avais envie d’applaudir. Ce n’était pas l’ouvrage d’un mariole. D’autant moins qu’il faisait près de cinq cents pages, écrites dans une langue dense et savante et serrée. Un vrai voyage. Avant d’en arriver à cette conclusion (exposée dès l’introduction) que, de la mort, on n’en peut rien dire : ni avant, ni pendant, ni après. On ne peut pas penser la mort. Elle est une expérience impensable, alors qu’elle est la plus commune qui soit. Au mieux, « on peut penser sur la mort, autour de la mort, à propos de la mort ; ou on peut penser à autre chose et, par exemple, à la vie » (p. 41). Mais penser la mort : non. Impossible.

Et cependant, de cette impossibilité, Jankélévitch avait fait un livre entier, démontrant qu’il faut énormément de pages pour dire ce dont on ne peut parler (et tant pis pour Wittgenstein !). Un livre utile (pour ne pas se sentir tout seul). Un livre bénéfique (pour ne pas rester complètement démuni). Avec des phrases que tu soulignes parce que celles-là te regardent dans le blanc des yeux et deux points ouvrez les guillemets : « De fait, on peut apprendre ce que l’on sait déjà » (p. 14). « L’homme qui réalise sa mort-propre, la mienne pour moi, la tienne pour toi, la vôtre pour chacun de vous respectivement, diffère du tout au tout de l’homme qui, par raisonnement, applique une loi universelle à son cas particulier » (p. 22). « Bienvenue ce qui nous aide à vivre ; mais malheur à l’insouciant qui dédaigne la profondeur mortelle » (p. 44). « Les maux dont nous souffrons servent à détourner l’attention, entretiennent le babillage qui nous empêche de penser à notre misère, localisent à point nommé l’angoisse diffuse » (p. 55). « Rien ne me parle de la mort et tout m’en parle » (p. 58). « Le vivant converti à la mort de sa propre vie ne passe pas son temps autrement que le profane : ses affaires ne sont pas différentes, ni ses préoccupations : c’est l’accentuation et l’éclairage de son devenir qui sont transfigurés » (p. 59). « Comment la mort fonderait-elle le sens de la vie ? La mort est si peu un fondement qu’elle aurait besoin elle-même d’être fondée » (p. 69). « L’être ne finit pas en beauté comme un nocturne de Chopin, mais en débandade comme le final de la sonate en si bémol mineur » (p. 71). « La mort laisse vivre la vie (et même la fait vivre) avant de l’annihiler » (p. 109). « Comme on ne sait pas ce qu’est la mort, on ne sait pas, en somme, ce qui arrivera » (p. 137). « Clairvoyant quant au fait, mais aveugle quant aux circonstances… » (p. 146). « L’homme est une bête traquée » (p. 147). « L’article de la mort » (p. 254). « On n’apprend pas à mourir » (p. 274). « De sorte que personne ne meurt de vieillesse : l’être meurt tout à coup. Il meurt d’une goutte de vie qui fait déborder le vase et cette goutte n’est pas une goutte comme les autres : elle est la goutte qui fait solennellement déborder le vase » (p. 285). « Si des millions de morts nous ont précédés, la mort-propre, pour le mourant lui-même, est toujours la première-dernière fois et l’unique fois dans toute l’éternité » (p. 313). « C’est donc au moment où l’aventure de la vie se croit la plus extraordinaire qu’elle est la plus ordinaire, la plus intraordinaire » (p. 375). « Depuis Homère et Virgile et Dante, que de précision et de minutie dans l’arbitraire le plus fantaisiste ! Quels foisonnements de détails dans l’ignorance ! » (p. 375). « Absurdité de la survie » (p. 384). « Absurdité de la nihilisation » (p. 403). « Prendre conscience de l’étrangeté et de la gratuité profonde de la vie. Étrangeté et gratuité qui passeraient peut-être inaperçues au sens commun… s’il n’y avait, précisément, la mort » (p. 454). « Quelqu’un a été mis au monde sans avoir pu donner son avis, puis retiré du monde sans avoir été davantage consulté » (p. 457) et

tu n’allas pas plus loin.

Tu ne lus pas les dernières pages.

Tu t’arrêtas à cette page 457.

C’est-à-dire DIX pages avant la fin.

Eh quoi ? Tu savais comment l’histoire se terminait.

Tu n’avais aucun doute sur l’issue.

Tu en savais bien assez.

Jankélévitch t’avait convaincu.

Pas la peine d’aller au bout.

Concernant un livre intitulé La Mort, c’était la moindre des choses.

C’était pure politesse.

2018-01-25T09:24:07+00:00