« Bad beat » & Cie

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Dossier M – Pièce n°23

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« Si la chance n’existait pas, je suppose que je gagnerais à chaque fois. »
Phil Hellmuth, joueur de poker professionnel cumulant près de 14 millions de dollars de gains.

 

Quatre heures que tu joues.

Et tu ne cesses de prendre des coups.

Pan et vlan dans ta gueule. Dans ton cul. Dans l’os. Bien profond.

C’est effrayant. C’est désespérant. C’est à vomir.

Tu perds déjà douze caves. Environ 400 millions de dollars.

Mais que faire ?

À chaque fois que tu es monté au front, ça n’a pas loupé.

Ce n’est pas que tu joues mal, c’est que les cartes sont contre toi. Les cartes en ont après toi ce soir. Elles n’arrêtent pas de te faire des coups foireux, bien tordus, super-vicieux. Si tu étais un mauvais joueur, tu perdrais bien davantage. Tu perdrais énormément. Tu en serais de ta poche d’au moins huit billions de dollars. Là, tu limites les dégâts. Tu te bats comme tu peux, contre plus fort que toi, contre les cartes, contre des bad beats en veux-tu en voilà et le concept de « bad beat », qui voit une carte affreuse ruiner votre jeu et vous assassiner au dernier moment, de la façon la plus statistiquement improbable, une carte qui n’aurait pas dû sortir et qui sort quand même, le vrai sale coup par excellence, super-injuste, la laideur dans toute sa splendeur : il est une clé existentielle. Comme le concept de « drawing dead ». Comme le poker lui-même.

Il n’y a pas plus stupide comme jeu que le poker. Pas plus crétin. Il s’agit d’un jeu de cons où chacun tente d’être le plus intelligent qu’il peut, alors que ce n’est pas le plus intelligent qui gagne à la fin. Ce qui est parfaitement débile si on y réfléchit. En plus d’être une belle métaphore de la vie.

Quand on se prend un bad beat en pleine face, on ne trouve rien d’autre à dire au type qui vient de vous égorger avec le coutelas de la chance, deux points ouvrez les guillemets : « Bien joué. » C’est tout ce qu’on trouve à dire. « Bien joué. » Sans en penser un traître mot. En hochant lentement la tête. En sentant son être s’effondrer en mille petites gouttelettes de plomb fondu à l’intérieur de soi. Comme si l’enfoiré y était pour quelque chose qu’une carte soit miraculeusement sortie au dernier moment pour le sauver lui et nous trancher la gorge.

Mais il n’y a pas que les bad beats. Voici que tu touches une belle double paire rois et dames sur le flop ? Comme par hasard, comme un fait exprès, l’autre a touché un brelan de cinq totalement improbable et il te le fait payer très cher ! Tous les joueurs autour de la table ont compris ce qui se passe. Ils savent que tu es le loser du moment. Le dindon de la soirée. Le type à plumer jusqu’à la corne. Ils voient le chat noir sur ton épaule. Ils sont heureux que ce soit toi plutôt qu’eux. Ils ne te font pas de quartier. Là où un joueur, vu les cartes très moyennes qu’il a en main, hésiterait normalement à mettre au pot, il y va franco dès que c’est toi qui mises. Il tente sa chance puisqu’elle n’est pas de ton côté et, sans vergogne, il t’isole dans un coin et il te rosse. Il te défonce la tronche. Pourquoi se gêner ? Haro sur la bonne poire. Vive la grosse vache à traire. Les loups sont lâchés et ils sont lâchés contre toi. Quoi que tu fasses, tu sens leur haleine sur ton visage, tu vois luire leurs canines, tu sens l’odeur de ton sang sur leurs mains. Quatre heures que cela dure.

Te rebeller ! Reprendre ton destin en main. Lui forcer la main. Assez d’être mis à l’index depuis le début de la partie. D’être cantonné au rôle de punching-ball. Assez de devoir meubler avec des pensées et puis d’autres encore plus noires en attendant qu’il se passe à la table quelque chose d’un tout petit peu joyeux pour toi. Quelque chose d’enfin bénéfique. Quelque chose qui t’accaparerait dans le bon sens. Pour ne plus penser à M. Ne plus penser à rien. T’extraire du bourbier. Te dissoudre dans l’action. Enfin bref. Tu aimes dire « enfin bref ». Ça sonne bien. C’est comme si tu en disais long en seulement deux mots. Enfin bref. Mais chut ! Mieux vaut économiser ta salive. Voici au moins une chose que tu n’es pas forcé de miser et de perdre bêtement. Tandis que le dealer te donne une carte, puis une deuxième. Toi t’emparant des deux cartes que tu viens de recevoir, mais sans les retourner. Ne voulant pas les voir à cet instant. Ne voulant rien savoir encore et laissant tes deux cartes face contre le tapis. Les faisant glisser devant toi l’une sur l’autre, la deuxième carte par-dessus la première, puis la première par-dessus la deuxième, et ainsi de suite. Ce petit méli-mélo avec tes cartes avant de les regarder. Devenu une manie. Un rituel. Pendant quelques secondes. Le temps que les jeux soient faits à la table. Histoire d’inciter tes cartes à faire connaissance. Qu’en les frottant l’une contre l’autre, leurs ions s’excitent et commencent à s’échanger, chargent ton jeu d’électricité. Telles deux petites amoureuses s’acoquinant ensemble à l’abri des regards. Cette image plaisante en passant.

Cet espoir surtout que tes cartes se mettent à faire des étincelles et allument entre tes mains un grand feu qui t’éblouira lorsque tu les regarderas. Mais pas tout de suite. Pas encore. Tu retardes le moment de découvrir ce que ton jeu te réserve. Le plus possible savoures cet instant où tout demeure encore incertain. Gratuit. À l’état latent. Radieuse promesse. L’enchantement du possible.

Façon de résister aussi au pouvoir des cartes. Leur montrer que c’est toi qui décides du moment où elles abattront leur jeu. Même si cela ne change rien au bout du compte puisque leur décision est déjà prise. Leur arrêt rendu. Mais ne voulant pas encore le savoir. Surtout pas. Au contraire. Voulant profiter de ce suspens que tu fais naître. De cette tension qui est le meilleur des jeux de hasard et toi jouissant silencieusement de cette incertitude dorée. Qui sait si les deux cartes que tu tiens en ce moment ne cachent pas un splendide secret ? Si, sans le savoir, tu n’es pas déjà l’élu ? À l’instar de M juste avant qu’elle te dise oui, rue Tronchet. Oui, sur ses seins parfumés. Oui, dans le creux de ton oreille comme, à cet instant, tes cartes dans le creux de tes mains. Cette scène-là infiniment rejouée sur tapis vert. Cet espoir en boucle, toujours le même. L’amour naissant et, à perte de vue, tous les espoirs qu’il fait miroiter. Dans un instant tu seras fixé. Dans un instant ce sera le moment de vérité. Tu sauras alors si M t’a choisi. Ou si, bis repetita, elle t’a répudié. D’un coup le mystère sera éventé. L’histoire réécrite. Ou pas. Dans le simple creux de tes mains. Sans possibilité d’y changer quoi que ce soit. De revenir en arrière. Il sera trop tard. Dans un instant les choses seront ce qu’elles seront. Ni plus ni moins. La réalité (ce qu’on appelle la réalité) imposera son évidence et il te faudra l’accepter. L’admettre. T’incliner. Que tu retournes deux as ou un jeu pourri. De nouveau un jeu pourri. Comme depuis le début de la partie. Peu importe. Les cartes auront parlé. Et à travers elles tout ce qui se manifeste de manière autoritaire du seul fait que cela existe. Quoi qu’il s’agisse. Où que cela mène. Plaise ou non. Sans contestation possible. Mais ce n’est pas encore le cas.

En cet instant, rien de définitif n’a encore eu lieu. Nulle déception ni joie. Tout demeure suspendu. Flottant. Immatériel. Chat de Schrödinger. Et ces quelques secondes volées à l’irrévocable font battre ton cœur. L’irriguent et le ressuscitent au fond de toi. À l’insu de tous. Pendant quelques secondes fugaces, tu peux encore imaginer la vie en rose. Goûter au temps des cerises. Rêver du monde sans l’inconvénient qu’il soit. Cette possibilité-là. Qui justifie à elle seule que tu joues au poker et reviennes sans cesse t’asseoir à la table. Que tu sois gagnant ou perdant. Uniquement pour t’enivrer de ces quelques secondes de pure potentialité. Encore et encore. Comme une drogue. Comme un gif animé. Avant de redescendre sur Terre. Le plus souvent lourdement. Avant la surprise des cartes. La grande surprise de la réalité. Comme les soirs de Noël.

Comme les cadeaux sous le sapin. Enfant, tu passais et repassais en pyjama dans le salon pour les apercevoir en attendant de recevoir la permission de les ouvrir enfin. De même, tu n’en finis pas de passer et repasser tes cartes entre tes mains avant de t’autoriser à les regarder. Cette analogie, maintenant que tu y songes. Tandis que tu refuses encore de déballer tes cartes et de voir ce qu’elles cachent sous le papier cadeau. Les faisant toujours glisser l’une par-dessus l’autre devant toi. Face cachée. Sur ce tapis de poker aussi vert que le sapin de ton enfance. Maintenant que tu y songes. À croire que chaque partie te replonge en enfance. En appelle inlassablement au père Noël. Comme si tu y croyais encore. Comme lorsque tu y croyais. Sachant pourtant que c’est pure invention. Mais gardant en mémoire le fait que tes souhaits se trouvaient plus ou moins exaucés le soir de Noël et, sous le sapin, ce bonheur n’était pas une invention. Le miracle se produisait bel et bien sous le sapin et, depuis lors, peut-être n’as-tu jamais cessé de croire que ce miracle pouvait se reproduire et devait se reproduire pour en avoir si bien pris l’habitude dans ton enfance. Maintenant que tu y songes. Tout en tripotant toujours tes cartes entre tes mains. D’un air maniaque. Au risque de lasser tout le monde. Il aurait fallu te prévenir dès le départ que le père Noël était une escroquerie ; ou, si on tenait absolument à te faire croire en son existence et aux souhaits qui s’exaucent comme par miracle, t’instruire des conséquences à venir pour le reste de ta vie. Comment une telle croyance risquait de dégénérer en ton for.

Mais le mal est fait. Le piège s’est refermé. Et quarante ans plus tard, te voici à jouer au poker avec la conviction enracinée que les cartes que l’on te donne sont des cadeaux qui te sont personnellement destinés ; avant que quelque chose d’incommensurable ne se déchire en toi lorsque tu découvres que l’on vient de t’offrir un jeu pourri. Voici qu’au lieu du jouet dont tu te faisais à l’avance une joie sans borne, tu en reçois un autre piteux et minable et, par parenthèse, la légende familiale rapporte que recevant un autre jouet que celui que tu avais commandé au père Noël (tu avais alors cinq ou six ans), tu devins fou furieux. Incontrôlable. Tu te mis à hurler et, de rage, à piétiner ton cadeau, sautant dessus à pieds joints, le fracassant contre le sol jusqu’à ce qu’il n’en reste rien et, nullement calmé, saisi de crise nerveuse, tu te griffas le visage et voulus t’exorbiter l’œil droit (pourquoi le droit ?), avant de te ruer sur le sapin de Noël pour le saccager, arrachant les guirlandes à pleines mains, renversant tout, balançant tous les autres cadeaux à travers la pièce et, toujours hurlant de rage, l’écume aux lèvres, tu mordis ta mère qui cherchait à te calmer, tu la mordis jusqu’au sang, avant que ton père ne t’assomme. Boum. Un Noël inoubliable. Voilà qui explique certaines choses. À cette table de poker comme ailleurs. Mais suffit.

« C’est pas la peine de me faire ce cadeau / Car ce cadeau je l’ai / C’est pas la peine de me faire cadeau / Empoisonné. » (Pierre Vassiliu, Le Cadeau.)

Assez divagué.

Découvrons plutôt ce que cachent tes cartes. Déballons les cadeaux. Voyons ce que papa Noël t’a apporté ce coup-ci. Surtout que cela s’impatiente à la table. Le joueur en face de toi en particulier. Il perd lui aussi, quoique moins que toi, ce qui ne l’empêche pas de tirer une mine hargneuse et déconfite et, pour chacun, à son niveau individuel d’aversion ancestrale pour la perte, la défaite est toujours la sienne. Dans l’histoire du monde, on est toujours le seul et le premier à perdre. Tu préfères ne pas le regarder. N’avoir aucun lien avec lui. Ne pas mettre votre malchance en commun. Surtout pas ! Tu perçois néanmoins son agacement de devoir t’attendre. Il a hâte de se refaire. Toujours les perdants ont hâte. C’est à cela qu’on les reconnaît. C’est pour aujourd’hui ou pour demain ? Okay. Voyons tes cartes.

C’est tout vu ! Un huit de pique et un deux de carreau. Super ! Merci papa Noël. Sale enculé. Vivement la prochaine partie. Vivement Noël prochain. Comme si une année s’écoulait entre chaque partie. Comme si tout recommençait. Encore et encore. Quoi ? Oui, tu te couches. Bien sûr que tu jettes tes cartes. Hey, pas la peine de te crier dessus. On n’est pas des sauvages. Voici tes cartes. Oust. Bon débarras. Retour à la hotte. Vrai que tu n’es pas verni ce soir. That’s poker ! Ah ah ah. Mais la chance n’a rien à voir là-dedans. C’est bien connu. Ah ah ah. Enfin bref. À vous de jouer les gars. Tout baigne. Et toi de les regarder se bagarrer, spéculer, espérer, déchanter, triompher, s’amuser – vivre. Toi de nouveau sur la touche. Réduit à l’état de simple spectateur. De spectateur payant. DIX ANS.

Au début, tu as pris la situation avec le sourire. À la rigolade. Du mieux possible. En serrant le jeu puisque les cartes ne t’étaient pas favorables. Comme il se doit quand on commence à perdre. En faisant contre mauvaise fortune aussi bonne figure que possible. Comme il se doit entre gens de bonne compagnie. En attendant que le vent tourne. Puisque c’est le propre du vent que de tourner. À ce qu’il paraît. Cela deux bonnes heures durant. À perdre consciencieusement. Avec bonhomie et légèreté au début. Puis avec moins de bonhomie et de légèreté. Puis avec fatalisme et stoïcisme et tous les mots savants qui prônent depuis la Grèce antique la supériorité des forces de l’esprit sur la violence des émotions négatives. Mots appris et déposés dans ton crâne depuis tout petit pour, le jour venu, te préparer à la défaite et l’accepter sans broncher. Surmonter le dépit. Sauver les apparences.

Mais ta belle désinvolture est en train de voler en éclats. Ton vernis social commence à dévoiler son bluff. Te voici maintenant ratatiné sur ton siège. Recroquevillé dans l’informe. Sombre et crispé sur ta chaise. Hirsute en dedans. Noir granit. Englué de bile. Dix mille ans d’évolution sapés d’un coup. Tu ne cherches plus à montrer combien tu es au-dessus de cette épouvantable persécution des cartes. Tu n’en as plus l’énergie. Tu as cessé de vouloir être noble dans l’adversité. Tu n’as plus les moyens de l’être. Plus du tout les nerfs. Faute de jetons et de croire que tes efforts pour faire bonne figure te seront rendus sous la forme d’un jeu enfin gagnant, d’une partie raflant enfin la mise. Mais non. Encore raté. De nouveau une poubelle. Ta conduite exemplaire ne sera pas récompensée. Elle ne l’a d’ailleurs jamais été. Pas une seule fois dans ton existence. Pour autant qu’il t’en souvienne. Quelle idée de croire le contraire ! Autant lâcher tes chevaux. Ouvrir tes vannes. Oui. Régresser jusqu’au pire de toi-même. Si c’est comme ça. Si la vie est purement immorale. Libérer tes herbes folles. Endosser le rôle du mauvais perdant. Au vu et au su des autres. Tant pis pour l’ambiance. Tant pis pour ta réputation et ton image. Fuck la dignité ! De toute manière ces types ne te connaissent pas. Personne ne connaît jamais personne. Et on tombe des nues lorsqu’on apprend que son voisin de palier a découpé sa femme en morceaux et trucidé ses enfants pendant leur sommeil. Et pourquoi non ? Toi aussi tu es plus rustique que prévu. À quoi bon le dissimuler. Tu n’en peux plus de te tenir convenablement. De faire semblant. De laisser un pourboire aux chauffeurs de taxi alors qu’ils t’ont baladé dans tout Paris en t’infligeant en plus Radio Notre-Dame pendant tout le trajet. Tu n’en peux plus que les garçons de café ne voient JAMAIS que tu les hèles depuis une heure pour passer ta commande et c’est dingue ça ! Cela te rend fou. Tu as beau CRIER et faire de GRANDS GESTES de la main, les garçons de café t’ignorent systématiquement. Ils passent et repassent dans la salle sans te voir ni t’entendre, comme si tu n’étais pas là, comme si tu étais invisible, complètement inconsistant, comme si tu n’existais tout simplement pas et que tu n’avais pas le droit de t’asseoir dans un café pour consommer tranquillement une bonne bière sans plus t’inquiéter de rien. Pas le droit de vivre et d’exister paisiblement, pas le droit d’être sur Terre et de boire une bonne bière fraîche sans que cela tourne immédiatement à la séance d’humiliation. À des humiliations infiniment répétées et ressassées. Mais quel enfer ! Quel complot ! Lorsqu’on apprend qu’un moustique, en plus de vous piquer et de vous pomper le sang, vous pisse dessus pour équilibrer dans son organisme la masse des fluides, sinon il exploserait à force de s’empiffrer, comment supporter cette vie ? Comment croire que nos efforts nous seront rendus ? Au nom de quoi ? Quel profit de s’infliger la peine supplémentaire d’une conduite irréprochable ? Depuis toujours, ton existence ne se résume-t-elle pas à faire de grands gestes de la main et à crier dans le vide et ce ne sont pas les cartes qui diront le contraire. Putain de cartes ! Oui, tu fais la gueule ! Oui, tu deviens laid. Et alors ? Tes vainqueurs n’ont pas tant de scrupules. Ils ne se privent pas de rigoler lorsqu’ils gagnent. Ils se plaignent même qu’ils auraient pu gagner davantage s’ils avaient mieux joué. Sacrés vainqueurs ! Jamais contents et c’est leur façon d’exprimer leur triomphe. Ainsi coupent-ils l’herbe sous le pied de ceux qui ont de véritables raisons de se plaindre. Lesquels n’ont plus qu’à la boucler. Qu’à se mordre les lèvres et se crever un œil. L’histoire n’est jamais écrite par les perdants et ceux-ci doivent supporter la version qui les nie une seconde fois. Ils n’ont d’autre choix que de se prendre en pleine face la joie que les autres tirent de leur malheur, cette Schadenfreude comme disent les Allemands, qui ont un nom pour ce type de joie sinistre, preuve qu’ils s’y connaissent en matière de cruauté. Alors que tu es l’offensé de l’histoire. C’est toi que les cartes humilient et broient depuis quatre heures et demie. Bientôt cinq heures. Et il faudrait que tu souries comme si de rien n’était et que tu traites par le mépris ce qui te nie ? Que tu te respectes toi-même comme si cela avait encore un sens ? Comme si ce n’était pas pour éviter aux autres joueurs le pénible spectacle de ta déconfiture et, gâtant leur plaisir, leur rappelant de qui ils le tiennent, comme un sale mendiant venant baver et cogner à la vitre d’un bon restaurant où dînent tranquillement des gens bien fortunés, les empêcher de jouir sans remords ni entraves, de la façon la plus inconvenante et malpolie qui soit. Et quoi encore ! Ce ne sont pas eux qui perdent des millions de dollars. Ce ne sont pas non plus les cartes qui perdent de l’argent. Ce n’est pas leur argent.

Et ça continue, encore et encore. C’est que le début, d’accord d’accord. Cette stupide chanson en boucle à chaque fois que tu découvres tes cartes. Comme un désenchantement infiniment reconduit. Une désillusion sempiternelle. Usante. Tu retournes tes cartes et, à chaque fois, c’est comme si une « jolie fille » avec des guillemets te disait non. Encore non. Toujours non. Définitivement non. Et pas seulement une « jolie fille » du style de M. N’importe quelle fille. De celles que l’on croise tous les jours. Ordinaires. Sans attraits particuliers. N’inspirant rien d’inouï. Moins que rien. Ce qui ne les empêche pas de te toiser avec dédain et, d’une voix de reine de Saba, de te balancer avec une moue supérieure : Pas toi. Jamais toi. Surtout pas toi. Casse-toi, pauvre minable. Pas touche ! Pour qui te prends-tu ? Tu t’es regardé ? Tu as vu tes cartes ? Et tes cheveux ? Il ne t’en reste quasiment plus. Allez, va chier. À la niche. Rentre chez toi. Tu es trop. Ou pas assez. En tout cas, quelque chose cloche chez toi. Tu fais pitié. Voilà. Tu fais pitié. Reste donc à ta place. Dans ta crasse. En bas de l’échelle. Tout en bas. Avec les rats. Les porcs. Les cloportes. Les amibes. Va surfer sur les sites porno. Des millions d’autres s’en contentent bien. Ont appris. Se taisent. Grouillent. Croupissent. Ne rêvent même plus. N’ont plus que la branlette. Oui. Cette sorte d’enfer. Exactement cet enfer en filigrane de chaque tirage déplorable que tu retournes. Ces pensées noires à leur vue. Qui vrillent tes veines désormais. Les dépècent dans le sens de la longueur. Les effilochent à coups de rasoir. Pensées venues tout droit de M. Tu ne le sais que trop. Tu n’étais pas si amer avant de la rencontrer. Tu n’avais aucun ressentiment ! Je répète : Tu n’avais aucun ressentiment ! Ou bien de manière latente. Enfouie. Sans que cela se voie ni se manifeste. Ton cœur ne s’ouvrait alors sur aucun souterrain où prendre des notes du sous-sol. Ou alors tu avais une noble échappatoire pour tout et toi-même n’y voyais que du feu. Qu’elle était belle pourtant ! Tu parles ici de M. Tu aurais passé ta vie entière à la regarder. À découvrir ses cartes les siennes. À jouer son jeu le sien. Dans ce dévouement que Hernani rêva. Tu te sentais tellement prêt. Con que tu fus. Est depuis le début. Restera. Artichaut pourri.

« Mais pas une main amie ! Et où puiser le secours ? » (Arthur Rimbaud, Une saison en enfer.)

On dit d’un joueur de poker qu’il est « on tilt » lorsque, perdu pour perdu, il commence à faire n’importe quoi à la table. Voici qu’il se met à jouer en dépit du bon sens, tente bêtement le tout pour le tout, s’acharne vainement à forcer la chance qui se refuse, fonce toujours plus tête baissée dans le mur. Au lieu de faire profil bas et d’attendre une opportunité digne de ce nom, il cherche le gros coup qui lui permettra de se refaire et, fébrile, énervé, l’air sombre, il se met à jouer trop de mains, à miser trop gros, à relancer de façon si grossière que personne n’est dupe. Perdu pour perdu, il se lance dans des bluffs foireux. Se jette en pâture. Flambe tout ce qu’il peut, c’est-à-dire qu’il prend feu. Lorsqu’il perd depuis un certain temps, à force de se prendre des pif et des paf dans la gueule, un joueur, même un bon joueur, n’y résiste pas. Insensiblement, il perd sa lucidité. Il perd les pédales. Il perd pied. Il perd la tête. Il perd tout. Ayant atteint une limite psychologique, il s’enfonce dans ses propres marécages et se noie dans son sang. Creuse lui-même sa tombe. Mais il s’en fout. Il dit qu’il s’en fout. Il préfère penser qu’il s’en fout. Il en a marre. Il n’en peut plus. De partout il craque et tout le monde peut le voir et l’entendre craquer, en se frottant les mains. Ses cartes, il les jette à présent sur la table comme on jette le bébé avec l’eau du bain. Ras le bol que la malchance s’acharne contre lui. RAS-LE-BOL ! Il voit bien qu’il joue maintenant comme une brèle, mais c’est plus fort que lui. C’est irrésistible. C’est comme un sortilège. Un maléfice. Un poison l’envenime, qui diffuse son acide dans tout son être, prend possession de son cerveau d’une façon très savante, très archaïque, implacablement. Il n’est plus lui-même. Il est à présent l’homme qui perd, l’homme qui souffre, qui râle, qui peste, qui maudit les cartes, qui s’en prend au ciel, à tout. Sans pouvoir s’en empêcher, il devient fou. Il devient ce que la défaite fait de lui.

Job sur son fumier !

Car perdre n’est pas seulement perdre : cela attaque l’homme à la racine, cela le sape tout entier, le dégonde des pieds à la tête. Cela le pousse à s’enfoncer toujours plus profond dans le désespoir. À se vautrer dans sa propre liturgie. À n’avoir plus que la mort pour horizon. C’est un sentiment atroce. Voici qu’il n’imagine même plus pouvoir gagner. Quoi qu’il fasse, il est certain de perdre et, de cette certitude, il fait une « prédiction autoréalisatrice », comme disent ceux qui savent mettre des mots sur des émotions innommables. En tous les cas, il joue maintenant pour conforter son idée qu’il va encore perdre. Pour donner raison à la malchance. Se donner raison à lui-même et au moins gagne-t-il sur ce tableau. Au moins a-t-il cette satisfaction. Amère consolation. Car une partie après l’autre, il disparaît toujours plus corps et biens dans l’informe. Il voudrait toucher le fond – mais la défaite est sans fond et impossible de prendre appui sur elle pour, d’un bon coup de pied, remonter à la surface. De lui-même, un joueur on tilt ne peut plus s’arrêter de perdre. Il va jusqu’au bout du bout de l’enfer. Il est passé de l’autre côté du poker et rien ni personne ne peut plus lui faire entendre raison. Il est trop tard. En direct il se suicide. Se tranche la gorge. Distribue ses jetons à tout-va comme des brassées de lentilles d’eau. Les confettis du malheur. Avec une férocité valant jouissance. Une logique qui est celle du pire.

C’est lorsqu’il est dans cet état qu’un joueur perd énormément d’argent. Il peut tout perdre. Tout ce qu’il a. Tellement il s’offre alors en holocauste. Il ne joue plus au poker, il écarte les bras en croix et s’écrie en direction des autres : Mais allez-y les gars, tirez donc, crucifiez-moi, clouez-moi au pilori, enfoncez-moi la couronne d’épines, ne vous gênez surtout pas, c’est la fête, c’est moi qui régale, c’est champagne, profitez-en, pas de pitié, je suis bon pour la romaine, vous pouvez vous en donner à cœur joie, qu’est-ce que j’en ai encore à foutre ! Vous croyez gagner mais vous n’êtes que les instruments de la méchanceté sur Terre. Vous n’êtes rien. Ma défaite sera toujours plus grande que votre victoire ! Ah ah ah !

Il faut avoir connu cet état d’autodestruction proclamée. Il faut, une partie perdue après l’autre, avoir senti la folie la plus noire ravager son être, l’emporter, le détruire et l’atomiser. Il faut, une fois dans sa vie, avoir vu la défaite ouvrir un gouffre immense en soi, un gouffre affreux, peuplé de monstres et de braises, de ronces et de curare, et s’être vu soi-même plonger dedans la tête la première, en une chute inexorable, une glissade vertigineuse, une noyade définitive. Au cœur de l’aversion la plus pure. De l’amertume la plus dévastatrice. Oh oui, il faut s’être vu soi-même dans cet état épouvantable, les mâchoires bloquées, le regard sanguinolent, la tête en feu, oui oui oui, il faut avoir connu la jouissance de la perte. Qui est l’émotion la plus forte, qui est le goût le plus fort, qui est la saveur de la mort, le piège le plus magnifique. Et il faut s’y être abandonné tout entier une fois dans sa vie, sans réserve, comme on s’offre au soleil, comme l’une des expériences les plus intenses et véridiques qu’un homme puisse éprouver. Alors peut-on espérer en revenir vivant, trempé, lavé et, dans mon cas, cela prit dix ans. Dans mon cas, le poker fut une aventure intérieure. Il fut une lente anabase, après la catabase de M. Il fut une thérapie. Il fut un sacerdoce. Une véritable ascèse. Une métaphysique atrocement existentielle.

Mais tu n’en étais pas encore là ce jour-là. Tu n’étais pas guéri. Tu voulais jouir encore. Éprouver dans ton être la défaite majuscule. La rendre objective. Tu venais de toucher deux six ! Une paire de six. Enfin une petite main. Si cela s’appelle une main. Aussitôt tu attaques le pot. Comme il faut. Comme il se doit. Pour mettre la pression. Deux joueurs suivent ta relance. Comme un seul homme. Comme ligués. Nullement impressionnés par ton attaque. Difficile de les en blâmer. Vu ce que tu as démontré depuis le début de la partie. Tu penserais la même chose à leur place. Tu penses la même chose. Penses qu’ils ont un jeu potentiellement meilleur que le tien. Tu ne te fais guère d’illusion. Seul un six sortant au flop peut maintenant te sortir de ce piège. Un petit six. Tout mimi. N’ayant l’air de rien. Fragile arbuste caché dans la forêt des grands chênes. Lapin parmi les lions. Allez. Un six. Juste un parmi les deux qu’il reste dans le paquet. Maintenant. Un six ! S’il vous plaît. Par pitié. Pour faire un chouette brelan. Rafler la mise à la surprise générale. Enfin un jeu gagnant.

Des nèfles ! Il sort au flop un valet, un as, un huit. C’est fou tout de même. Rien ne te sourit, rien en ta faveur, jamais rien ! Putain de merde ! Ça fait chier à la fin ! Ça fait VRAIMENT chier ! Ce n’est pas dieu possible que les dieux soient à ce point contre toi. Sapristi ! Plus ça va et plus les vents t’éloignent d’Ithaque. C’est à croire que, M disparue, la chance t’a quitté et s’en est allée avec elle. Et la défaite a pris sa place. L’a remplacée. Parlez d’une affaire ! Car la défaite ne te quitte plus. Aucun doute. Elle te colle aux basques, elle est devenue ta maîtresse attitrée, la mégère qui t’a passé la bague autour du cou. Une saloperie de glu à ta vie attachée. Partie après partie, elle te suce tout ton sang. Tout ton pognon. Elle veut ta peau. Elle veut t’anéantir. Vous êtes mariés pour la vie ou quoi ? Cela va durer DIX ANS ? Toi sous sa coupe et te mettant à jouer de plus en plus mal. Car tu joues de plus en plus mal. Tu le sais. Tu le vois. Tu n’es pas aveugle. Tu n’arrêtes pas de forcer la chance pour vérifier qu’elle va se refuser. T’assurer que M ne veut définitivement pas de toi. Tu te jettes à corps perdu dans des coups grotesques qui te laissent toujours un peu plus groggy. Te laissent sur le carreau, le pique, le cœur et le trèfle. Te coûtent encore des centaines de jetons. Des piles entières. Et encore une et deux et trois caves de dilapidées. En un rien de temps. En un clin d’œil ! Des vingt et cinquante millions de dollars. À force de te cogner contre ton mur. M comme mur. Encore et encore. T’y fracasser la tête. Sans pouvoir faire autrement. Sans chercher à l’enjamber ou le contourner. Pris dans la crevasse. T’enfonçant dans la forêt obscure. Voyant bien que c’est l’échec qui te pousse maintenant. T’inspire et te manipule. T’oblige à rechercher ton préjudice en lieu et place de ton avantage. À revivre Azincourt. La Bérézina. Kronstadt. Guernica. Homs et Alep. À te précipiter exprès dans la gueule des loups. Eux s’en pourléchant les babines. Ne s’en privant pas. Sans égard pour tout ce que tu as pu accomplir de bien dans ton existence. L’année dernière ne ramassais-tu pas un papier gras dans la rue pour le mettre dans une poubelle ? Et un jour, tu sauvas un gamin qui se noyait. Sans rire. Pour de vrai. Le gamin jouait au ballon au bord de la piscine, sous la surveillance de sa mère et de sa grand-mère. Lesquelles, assises les pieds dans l’eau, discutaient de choses et d’autres. Installé dans un transat de l’autre côté de la piscine, tu lisais un bouquin ; lorsque le gamin (6 ans), courant après son ballon, était tombé dans la piscine, plouf. Tu avais levé les yeux et t’apprêtais à demander au gamin si l’eau était bonne lorsqu’il réapparaîtrait à la surface. Mais il ne réaparaissait pas. Tu t’étais penché. Il avait coulé à pic. Il flottait au fond de la piscine et il ne bougeait pas. Tu étais resté incrédule. Tu étais sûr qu’il allait se débatte. Tu t’attendais à le voir agiter les bras et les jambes. L’instinct de survie allait être le plus fort. C’était évident. Mais non. Il restait au fond de la piscine, sans bouger, tout à fait inerte. Tu avais jeté un œil en direction de la mère et de la grand-mère. Elles discutaient toujours, les pieds dans l’eau. Elles n’avaient rien vu. Elles étaient comme ces parents qui s’imaginent être là quand ils sont seulement dans les parages. Tu avais plongé et ramené le gosse à la surface. Tu l’avais sauvé et si ta vie fut un jour utile à quelque chose, ce fut ce jour-là. Et tant d’autres bonnes actions qui ne te reviennent pas en mémoire là, tout de suite, tandis que tu mises dix-huit millions de dollars avec l’espoir d’impressionner et de faire coucher énormément de jeux, mais dont les autres joueurs devraient se souvenir. À tout le moins avoir eu vent. Prendre en considération. Frères humains qui après nous vivrez. Mais non. Cela ne compte pas. Ils n’ont jamais lu Villon. Jamais compris son Testament. Malheur aux faibles ! Ces types n’ont aucun cœur. Ils ignorent ce mot. Ils sont des monstres. Des goules. Tel est leur vrai visage. Tu n’es pas aveugle. Ils savent que tu es le supplicié de l’histoire et cela leur donne une raison – que dis-je une raison : une impulsion, un élan, le désir de te supplicier encore davantage, toujours plus férocement et cruellement, en souriant toujours plus largement. Parce que la bonne santé des uns vient de la maladie des autres et voilà la société des hommes. Voici l’inhumanité à la table. Humanité mon cul. Humanité de merde. Le poker comme un stade avancé de la barbarie. Les forces nazies et capitalistes et bureaucratiques en marche. Cette vision démesurée à cet instant. Effondrante.

Comme tu ne sais pas perdre ! Quel mauvais perdant tu fais ! C’est un aspect de ta personnalité que le poker t’apprend, une partie pourrie après l’autre. Un aspect de ta personnalité très désagréable, franchement sordide, qui ajoute à ta déconfiture, comme s’il fallait en rajouter dans ta déconfiture. Tu ne te voyais pas mauvais perdant. Jusqu’ici, tu prenais les choses avec flegme. Avec philosophie. C’était avant M. Avant que la défaite ne t’atteigne au cœur. C’était parce que, de toi, tu n’avais jusqu’ici jamais rien engagé de réel et d’irremplaçable. Tu n’avais pas rencontré la mort. Ni, face à elle, perdu la vie. Tu t’en étais bien gardé. Ce que M a justement préféré éviter. Pas si folle.

Que faire ? Comment survivre à cette partie ?

Tu as lu récemment dans le journal que le tribunal d’instance de Lille a accordé à une femme qui se plaignait de n’avoir pas gagné à la loterie un « préjudice de déception ». Ah ah ah ! Un préjudice de déception ! C’est fabuleux !

Tu as envie de bâiller. De cette envie de bâiller qui est l’envie de bâiller des perdants. Qui leur appartient et leur est exclusive. Tu ne mises plus, tu bâilles. Tu ne rumines plus, tu bâilles. Tu n’allumes pas une cigarette, tu bâilles. Tu ne te bats plus contre les cartes, tu bayes aux corneilles. D’ailleurs tu ne joues plus. Tu te tais. Tu la boucles à la table, en tripotant devant toi le peu de jetons qu’il te reste. Tu broies du noir. Sombres en silence. T’enfonces dans la nuit. Coules à pic. Consterné. Atterré. En perdition. Sans plus faire un geste. Sans te débattre. C’était toi le gosse au fond de la piscine. Qui se noie sans un cri ni un geste. Sans se débattre. Totalement inerte. Tu aimerais que quelqu’un plonge à cet instant et te ramène à la surface et te sauve de la noyade. Mais tu n’y crois plus. Plus maintenant. M ne reviendra pas. Tu ferais mieux de t’en aller. De quitter la table. Mais pour aller où ? Où dans cet état ? Et qui sait si, te levant, tu ne vas pas gagner la prochaine partie ? Justement ! Un gros coup même. De quoi te remettre en selle. Remonter un peu la pente. Commencer à effacer ton ardoise. Sourire de nouveau. Préambule à une fin de partie fastueuse. Qui peut le dire ? Et tu quitterais la table maintenant ? Au moment où le jeu pourrait basculer en ta faveur. Basculer exprès parce que tu abandonnes. Comme une ultime grimace. Non ! La prochaine main est peut-être la bonne. Tout demeure possible. C’est peut-être maintenant ou jamais. Mais oui ! C’est maintenant ! Allez ! Il faut y croire ! Il ne faut pas abandonner. Il ne faut jamais abandonner. Pas maintenant. Surtout pas maintenant ! Ce n’est pas au pire moment que le capitaine quitte le navire qui sombre.

Ainsi restes-tu au supplice. Au chagrin. Galérien enchaîné. À ne même plus pouvoir regarder les autres. À avoir envie de leur dire qu’ils te font caguer, eux, là, eux tous, oh oui, ils t’ont toujours fait caguer, avec leurs jeux pourris, leurs raisonnements qui puent la mort, leurs petites gueules d’assassin aux yeux bleus, leur bonne conscience hypocrite, leur misère existentielle déguisée en prison pour tous, putain, ils peuvent tous aller se faire engruper la moumoute. Depuis le temps qu’ils trognent et fientent devant toi. Qu’ils aillent au diable ! Tu les hais. Voici que tu les hais ! Tous autant qu’ils sont ! Mais chut. Tu préfères garder ton Momo pour toi. Prendre ton mal en patience. Apprendre à faire contre mauvaise fortune bon cœur. Patience et longueur de temps. Après la pluie le beau temps. Ce ne sont pas les expressions qui manquent pour faire miroiter l’espoir de jours meilleurs. Des siècles que cela dure. Que l’arnaque perdure. Peut-être la prochaine partie. Allez. Maintenant. Raté ! La prochaine partie alors ? Encore raté. Et cela continue. Encore et encore. Sur le même air matraqué des lampions. Des dix-sept. Des as-quatre. Une paire de neuf. Tu jettes tout. Tu brades. Tu soldes. Tout doit disparaître ! Même les jeux potables qui, sans prévenir, t’échoient tout à coup ! Mais à quoi bon se ramasser encore et encore. Dès que tu tentes une minuscule rébellion, que ce soit en force ou en douce, tu en prends systématiquement plein la gueule. Tu dérouilles à mort. Tu prends encore plus cher lorsque tu as un jeu ! Tout à l’heure tu as touché une double paire au flop sans te douter que l’autre avait touché la double paire supérieure au même flop et, à la fin, tu t’es encore fait ratisser. Essorer jusqu’à l’os. Tout à l’heure, tu avais la position et, avec un sept-deux, avec la main la plus faible qui se puisse être au poker, exprès, par bravade, tu as misé de telle sorte que celui qui t’a suivi n’aurait jamais dû te suivre, jamais, pas avec le valet-trois qu’il avait en main et pas avec l’histoire que racontait ta relance et pourtant il t’a suivi et, à la fin, il a gagné avec sa hauteur valet alors qu’il n’aurait jamais dû suivre ta relance. JAMAIS ! À la fin, ce sont toujours les autres qui s’en mettent plein les fouilles. Toujours ! Quel est leur secret ? Pourquoi jamais toi ? Pourquoi M ne t’a-t-elle pas choisi ? Pourquoi Mme de Clèves se refuse-t-elle à Nemours après que son époux est mort. Alors qu’elle aime Nemours ! Alors que plus rien ne s’oppose désormais à leur « félicité ». Parce que Nemours, à la longue, se lasserait d’elle, nul homme n’étant, prétend Mme de Clèves, capable « de conserver de la passion dans des engagements éternels » et pan sur la fameuse inconstance masculine ? Parce qu’elle ne croit pas qu’un miracle puisse se produire dans leur cas et pan sur son peu de foi en elle et en lui et en eux deux ? Parce qu’elle redoute par-dessus tout le malheur que lui causerait la désaffection de Nemours et pan sur l’inénarrable instinct de conservation des femmes et le terrible souci qu’elles ont de leur tranquillité d’esprit et de leur confort ? Qu’est-ce que c’est que ces arguments ! Il s’agit en vérité de minables petits calculs dissimulés sous de grands mots. Que de malheurs répandus ici et maintenant au prétexte de malheurs encore plus grands à venir et où ai-je déjà entendu ça ? Ah oui : chaque jour aux infos. Pauvre Mme de Clèves ! Comme elle le dit si bien : « sa destinée ne voulut pas qu’elle pût profiter de ce bonheur » et voilà la clé de l’énigme. Sa destinée. Ne voulut pas. Mais qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre ! Elle a bon dos la destinée ! Ainsi Mme de Clèves finit-elle par devenir elle-même ce qui s’oppose à sa propre « félicité », elle-même devient l’obstacle et se confond avec lui, l’opposant au pauvre Nemours. Poor Nemours. Si on ne prend pas sa destinée en main, c’est elle qui décide à notre place ; or, notre destinée n’est pas de goûter au bonheur. CQFD. Depuis au moins deux mille ans, notre destinée ne veut pas que nous soyons heureux et M comme jeu pourri.

Comme tu es fatigué.

Tu es si fatigué.

Tu n’en peux plus. Tu pourrais te trancher la gorge à cet instant. Tu as envie de vomir. De balancer la table par la fenêtre. Lacérer le temps et l’espace avec tes ongles. Cette soirée te rend malade. Cela ne se passe pas tout le temps comme ça, mais ce coup-ci, cette partie : une vraie débâcle. Cette soirée : elle te pétrifie. Elle t’amène au bord de la folie. Ce qui se passe est tellement au-delà des statistiques. Au-delà de ton entendement. Les statistiques ne sont qu’un a priori ; elles ne valent plus rien a posteriori. Pas ce soir en tous les cas. Ce soir, les statistiques se font mentir elles-mêmes. C’est atroce. C’est vertigineux. Bon dieu, les cartes ne peuvent pas se refuser indéfiniment à toi. La réussite te fuir éternellement comme si tu avais la gale. Tu ne peux pas être nié à ce point. Une heure à la rigueur. Une heure tu veux bien. Peut-être deux. Tu es prêt à faire cette concession. Mais pas systématiquement. Pas une partie après l’autre. PAS DIX ANS ! Cela ne s’est jamais vu. Ce n’est pas possible. Une telle poisse décrétée. Pareille constance dans la volonté de nuire. Une nuit aussi longue. Être à ce point défavorisé. Rejeté. Avili. Maudit. Maltraité par de vulgaires bouts de carton plastifié. Quelle dérision ! Il y a forcément une explication. Tu ne peux pas être tout le temps le dindon de la farce. Dans la vie tu veux bien. En amour c’est prouvé. Dans la société c’est couru. Cela peut s’expliquer. Cela peut se combattre. Mais pas aux cartes ! Pas dans ce monde virtuel où les compteurs sont remis à zéro à chaque partie. Monde inventé précisément pour que les chances soient, pour une fois, égales au départ. Si ce n’est pas le cas, c’est à douter de tout. Si même sur tapis vert tu es né perdant, autant abdiquer tout de suite. Te mettre dans un trou de souris et n’en plus sortir. Te couvrir de boue et mendier dans les rues. Devenir intouchable jusqu’à la fin des temps. Ivrogne perse. Alors que les forces devraient s’équilibrer dans l’Univers. C’est la loi. Tu n’es pas digne d’un tel acharnement. Qu’as-tu fait qui ait pu déplaire autant ? Car le sort ne peut s’acharner sans raison. Tu payes forcément un crime que tu as commis. Une faute terrible.

« Il s’appelait Julien. Tu peux dire son nom. C’est la moindre des choses. »

On croit jouer au poker, mais on joue à autre chose.

Mais cela vient du plafonnier. Tu as levé les yeux et tu l’as vu. Tu as compris. Comme un déclic dans ta tête. C’est le plafonnier. Cette espèce de lustre design en acier brossé. Avec, de part et d’autre, comme deux grandes oreilles. Deux immenses chips d’acier. Ce plafonnier : il envoie de mauvaises ondes. C’est à cause de lui si tu perds. C’est sa faute. Tu le sens. Tu ne l’avais pas remarqué de prime abord. Qui songe à sonder l’âme d’un plafonnier ? À deviner s’il est inoffensif ou animé de mauvaises intentions ? Ce n’est pas une attitude qui vient naturellement à l’esprit. À moins d’être dans un état extrêmement bizarre. Mais il a suffi que, voulant détendre ta nuque endolorie, tu lèves les yeux pour être aussitôt frappé par la malfaisance de ce lustre. Soufflé par l’hostilité qu’il dégage sournoisement. Certains envoûtements sont perceptibles. Il suffit souvent de lever les yeux. Il faudrait éteindre ce plafonnier. Le court-circuiter de toute urgence. Le décrocher d’un coup sec. Le jeter aux orties. Le brûler en place publique. Pas de quartier. Qu’il cesse d’éblouir la table de sa lumière noire. D’ensorceler les cartes. C’est ce que tu te dis. Rumines en ton for. Ratatiné sur ta chaise. Les épaules rentrées pour te soustraire du mieux possible à cette fausse lumière qui vient d’en haut. Tout en jetant une nouvelle main pourrie. Pas si pourrie que cela (un dix et un valet), mais la jetant quand même. Puisque tes cartes sont envoûtées. Qu’elles se trouvent dans le collimateur du monstre froid d’acier brossé aux grandes oreilles qui plane au-dessus de ta tête. Offertes sans défense à ses sortilèges. Il faudrait que tu les protèges. Tu dois plaquer tes deux mains sur elles dès que tu les reçois. Le plus promptement possible. Puis les ramener tout doucement dans ton giron et, bien cachées dans le creux de tes mains, les regarder du bout des lèvres afin que nul rayonnement maléfique ne les atteigne. C’est possible. Tu dois pouvoir y arriver.

Il n’y a peut-être pas que le plafonnier. Qui sait si ta chaise ne se trouve pas dans un alignement magnétique absolument défavorable ? Comme de la limaille de fer repoussée par le pôle négatif d’un aimant, les bonnes cartes s’écarteraient alors de toi. Cela expliquerait pourquoi les jeux gagnants se concentrent de manière presque exclusive chez le joueur à ta gauche. Au nord-nord-ouest pour être précis. Alors que tu es à l’ouest, bel et bien à l’ouest. Si tu ne te trompes pas. Tu aurais dû apporter ta boussole. Mais tu ne peux pas penser à tout. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas un hasard. Impossible qu’il s’agisse d’une coïncidence. Quelque chose attire les bonnes cartes côté nord-nord-ouest et rejette les mauvaises cartes côté sud. Comme une cage de Faraday qui serait cachée derrière les cloisons. Le joueur à ta gauche a pris la bonne place. Il est assis sur la chaise magique. Il se trouve dans le bon couloir tellurique. Ou alors il triche. Mais non. Vous n’êtes pas dans un western. Malgré tout ouvre l’œil. Repère le moindre grain de sable qui pourrait fausser la mécanique en ta défaveur. Il y en a forcément un quelque part. Tout ne dépend pas que de toi. Bobby Fisher l’avait bien compris. C’était en 1972. Cette année-là, Ali MacGraw te faisait tomber dans son piège cinématographique et tout est lié ! Cela se passait lors de la troisième partie du championnat du monde d’échecs opposant Fisher l’Américain à Boris Spassky le Soviétique. Celui-ci menait deux parties à zéro à cet instant du match. Et Bobby imposa que l’échiquier soit déménagé dans une autre salle. Quel scandale alors ! Tu te le rappelles très bien. Avec ton père vous aviez suivi le match à la radio. Tu avais douze ans et pour une fois vous faisiez quelque chose ensemble. À l’époque, l’attitude de Bobby était apparue délirante. Un caprice ridicule. Lamentable. Caricature de petit génie en difficulté. Hystérie d’Américain se croyant tout permis. Comme de larguer au même moment des bombes au napalm sur le Vietnam. Vous en aviez rigolé avec ton père. Tu comprends aujourd’hui que vous n’auriez pas dû. Bobby avait deviné que s’il avait perdu les deux premières parties, c’est que quelque chose clochait. Et ce quelque chose n’était pas lui. Cela n’émanait pas de sa personne. Ce n’était pas de son ressort. Quoi qu’il ait pu faire auparavant, disons dix ans auparavant, cela n’avait aucune incidence. Il était trop fin psychologue pour tomber dans le panneau de ses propres désarrois. Il savait que des causes extérieures peuvent être à l’œuvre. Des causes à la fois occultes et objectives. Tout ne dépend pas que de nous. Tout n’est pas de notre faute. Des gens sont bien morts de l’amiante. Et continuent d’en mourir. Plein de gens. Leur cancer ne vient pas de leurs problèmes sentimentaux ni parce qu’ils ont omis de réciter leur prière du soir. Même si on a cherché à leur enfoncer cette idée dans le crâne Si on a retourné contre eux la culpabilité qui appartenait exclusivement à ceux ayant fait leur beurre en refilant à tout-va des cancers de la plèvre. Et ce « on » a des visages et des noms. Des saloperies de noms et de visages. Une infamie à transmettre pendant dix générations. On nous martèle que tout ne dépend que de nous ; mais qui a fourré de l’amiante dans les murs ? Bobby n’était pas si con. Il n’était pas dupe. Il avait perçu dans la salle une véritable acrimonie à son endroit et il en avait tiré la seule conclusion logique et rationnelle qui s’imposait : déménager la partie d’échecs dans une autre salle. Et cela avait marché. Aussi farfelu que cela puisse paraître aux gens dont l’imagination est si mutilée qu’ils restent dans une incrédulité permanente. Mais ceux-là gobent tout ce qu’on leur met sous les yeux puisqu’ils n’ont plus la capacité de voir au-delà des apparences. Eux prétendirent qu’il s’agissait d’un stratagème de Bobby pour déstabiliser psychologiquement Spassky. Ils n’avaient rien compris. On peut croire un champion du monde des échecs lorsqu’il désigne les pouvoirs non visibles de la matière. Sinon qui ? Ainsi Fisher remporta-t-il le troisième match. Haut la main. Dépourvu de cette protection de l’environnement qui l’avait jusqu’ici favorisé, Spassky s’effondra comme un château de cartes. C’est bien la preuve. Il faut se méfier des plafonniers. Surtout ceux avec de grandes oreilles. C’est évident. Des fauteuils aussi. Et puis des murs. De tout en fait. Qu’on se le dise. Même des oreillers dans les hôtels. Ils stockent les rêves et les cauchemars de ceux qui posent leur tête sur eux et ils vous les refilent en douce pendant votre sommeil, lorsque vous prenez la chambre à leur suite. Tu l’as vérifié plus d’une fois.

Encore l’autre jour tu t’es réveillé chez C (disons C) avec un rêve qui lui appartenait plus qu’à toi. Un drôle de rêve. Déplaisant. À la fin tu comptais sur tes doigts et il en manquait un. Tu recomptais et il en manquait toujours un. Mais ce n’était jamais le même doigt. C’est à ce moment-là que tu t’es réveillé. Mince ! Tu as oublié de rendre son rêve à C. Il faudra réparer cet oubli. La prochaine fois que tu la verras. Y penser. Qu’elle élucide ce rêve devant toi. C’est bien le moins qu’elle puisse faire. Saloperie d’oreillers. Nids d’espions. Sans compter les acariens. Hey, c’est quoi ce truc ? Là. Qui rampe sur la table. Qui rampe vers toi. Comme un mille-pattes. En pire. Quelle horreur ! Mais c’est ta main ! Bon dieu ! C’EST TA MAIN ! Qu’est-ce qui lui arrive ? Bon dieu. M comme main. Au secours ! Et jamais une main amie. Pardon ? C’est à moi de jouer ? Ah oui. Okay. Pardon messieurs. Excusez-moi. Oui. C’est à moi de miser. Bien bien bien. Rappelez-moi qui distribue les cartes ? Je m’en doutais. Quelqu’un a-t-il relancé ? Dites les gars, on ne pourrait pas éteindre le plafonnier ? Il me donne mal à la tête. Ça ne vous embête pas ? Il commence à me taper sur le système. Pas vous ? C’est sympa. Merci. Heu, oui, je couche mes cartes. Comme d’hab’. C’est ça. Pas de jeu. Toujours pas. La poisse totale ce soir. That’s poker. Ah ah ah. Mais le vent va tourner. Je le sens.

En tout cas, ils n’ont rien vu. Rien remarqué. Ouf. Du calme. Reprends tes esprits. Regarde : ta main n’a rien. Elle va bien. Ce sont tes doigts qui bougent. Là c’est ton pouce. Ici ton auriculaire. Tout est redevenu normal. Tu as bien cinq doigts. Et ils sont dans le bon ordre. Tu n’as plus rien à craindre. Respire. Chasse les ombres. Nous sommes dans la nuit de vendredi à samedi. Au milieu du mois d’avril. Même si ce pourrait être un peu plus tôt dans l’année. Ou un peu plus tard. Tout va bien. Tout doux. Détends-toi. Souffle. Ce n’est rien. Cela va déjà mieux. Tu as connu pire. Respire. Remue ton bras. Chasse les fourmis rouges qui montent. La petite armée qui se met en branle. Venue du cœur. Les Huns. Chut. Aum… Aum… Aum… Voilà. Retrouve les bonnes vibrations. Fais-les descendre en toi. Reprends le contrôle. Tu peux y arriver. Ça suffit maintenant. Ça suffit ! Tu as compris ? Tu vas relever la tête. Remonter en selle. Tu peux le faire. Arrête de geindre. De pleurnicher. Sors de cette saison en enfer. Qu’est-ce que cela peut faire si les cartes te fuient. Sérieusement. Si M s’est envolée. Mariée à un autre. Ah oui. Mariée. Sa main. Donnée à un autre. À la tienne refusée. Et ce serait pour ça ? Toutes ces mains qui te narguent depuis le début de la partie. Te fuient. Se rient de toi. T’écrabouillent. Tu veux me faire avaler ça ? À d’autres ! Pour qui me prends-tu ? Allons. Il ne s’agit que d’un jeu. Comprends-le. D’un grand jeu. D’une farce. Bats-toi. Sois un homme. Va pisser. Sois exemplaire ! Il n’y a de solution qu’exemplaire. Fais quelque chose. Réagis. Tu es tout livide. Tout flasque. Fais un break, bon dieu. Quitte la table un instant. C’est permis. Tu n’es pas forcé de jouer ! Tu reviendras plus tard. Quand tu seras mieux disposé. Tu n’es pas le premier à t’offrir en pâture après avoir été délaissé. Sache-le. De toute manière tu ne t’en sortiras pas vivant. Personne ne s’en sort vivant au bout du compte. En attendant, tu as encore un bout de chemin à faire. Tu as dix ans à tirer. Allez. Un peu de courage. Du nerf. Ulysse a-t-il renoncé ? Lui aussi en prit pour dix ans. Et même vingt avec la guerre de Troie. Gagne ta guerre de Troie. Invente un cheval de bois. Monte un super-bateau. Il est l’heure. Il est temps. Cela fait cinq heures maintenant. Cinq ans déjà. Cinq ans seulement. Bouge-toi. Tente quelque chose. Joue. Brasse les cartes. Abats ton véritable jeu. Tu n’es pas fini. Il te reste du temps. La partie n’est pas terminée. Tu n’as même pas cinquante ans. Ton espérance de vie demeure. De quoi te plains-tu ? Tu peux encore déchirer le voile. Chasser l’araignée et sa toile. Les cafards dans ton sang. Il te reste du temps devant toi. Cinq heures pleines. Cinq années pour te refaire. Une vie entière. Pour finir avec les honneurs. En beauté. On peut se refaire au poker. Sur un ou deux coups. Commencer à reconquérir le terrain perdu. Inverser la tendance. Ressusciter peu à peu. Eh oui. Aie foi. Prouve-le. Regarde : un roi de trèfle et un as de trèfle. Mais regarde donc ! Ouvre les yeux. Tu n’as pas vu une main pareille depuis des lustres. Une main amie. Enfin. Qui te tombe du ciel. Le jeu te revient. Regarde ! Roi et as de trèfle. Voilà une main jouable. Une main très forte. Foutrement spéculative, comme on dit. Qui pourrait donner lieu à une suite. Ou former une couleur max à trèfle. Voire une quinte flush. Le plus beau des trèfles à cinq feuilles. Vois ! Ouvre les yeux ! C’est peut-être un signe. C’est un signe. C’est la fin des vaches maigres. C’est l’heure. C’est le moment de te reprendre en main. Littéralement. Reprends dix caves. N’hésite pas. Il te faut de nouvelles munitions. Go go go ! Comme tu te décourages vite. Comme tu prends tout à cœur. C’est cela qui te perd.

Hep, je te parle. Tu m’écoutes ?

Combien perds-tu ? 900 millions de dollars ? Mais il ne s’agit que d’argent. Des broutilles. Tu te crois en enfer, donc tu y es ; cesse de le croire et tout ira bien. Il reste des secrets pour changer le cours des choses. C’est évident. Arrête de trouver sacré le désordre de ton esprit. Quelqu’un a déjà payé pour ça. Arrête de te faire appeler Arthur. Tu as salué la beauté ? Parfait ! N’en parlons plus. C’est du passé. Une fois a suffi. Surtout que tout le monde n’a pas cette chance. La plupart des gens ne frôlent même pas l’inouï. Même pas ses brumes. Tu dis chercher l’exceptionnel. Mais ce que tu vis depuis cinq heures ne l’est-il pas ? Ah, tu voudrais que l’extraordinaire soit bénéfique. Sinon il ne vaut rien. Il n’a plus rien d’extraordinaire. Comme c’est commode ! Quelle femmelette tu fais ! Beurk. Ce n’est pas comme ça que tu retrouveras l’éternité. Allez. Ne renonce pas. N’oublie pas que si tu souffres, c’est la preuve que tu es encore vivant. Ne lâche rien. Ou lâche tout au contraire. Quitte le navire. Jette-toi à l’eau, aussi noire et bouillonnante soit-elle. Rappelle-toi Edgar Poe. Rappelle-toi Une descente dans le Maelström. M comme maelström. Attends. Ne bouge pas. Voilà. Je cite.

C’est lorsque le narrateur et son frère aîné, partis pêcher à bord de leur petit semaque, sont avalés par un monstrueux maelström, un tourbillon abominable et rugissant, sorte de bonde effroyable où disparaît en tournoyant toute vie pour ne plus jamais remonter des abîmes, ne plus jamais revoir la lumière du jour. Le frère aîné et le cadet, voici qu’ils font ensemble « le grand plongeon ». Celui d’où nul ne revient. Et justement ! « Ayant fait son deuil de toute espérance », le narrateur se voit soudain « délivré d’une grande partie de cette terreur qui l’avait d’abord écrasé ». Tu veux que je répète ? Car maintenant que la peur de perdre la vie l’étreint un peu moins, d’autres sensations lui viennent et, parmi elles, le « désir d’explorer » ce qui lui arrive, de simplement regarder autour de lui, par curiosité ; malgré le fait qu’il s’attend à être anéanti à chaque instant, englouti, broyé, il ne peut s’empêcher d’admirer les entrailles du monstre, dont « les parois d’ébène ruissellent d’or ». Il remarque aussi, incidemment, presque par inadvertance, « avec une sorte d’amusement » qui l’ahurit lui-même, que tombent moins vite dans l’abîme « les corps les plus légers », ainsi que ceux ayant « n’importe quelle autre forme » que sphérique. Alors que lui et son frère sont emportés corps et âme, il s’attache à observer quels objets chutent les premiers et quels autres, notamment de forme cylindrique, résistent le mieux à la fantastique aspiration vers le bas et une nouvelle espérance se fait jour en lui et « cette espérance surgissait en partie de la mémoire et en partie de l’observation présente ». Comprends-tu ce que cela signifie ? Te rappelles-tu la suite ? Avec de grands gestes, parce que les rugissements du maelström sont tels que même crier est inutile, le narrateur tente de faire comprendre à son frère qu’ils doivent tous les deux quitter le navire parce que le poids et la forme de celui-ci les précipitent d’autant plus vite vers la mort ; mais son frère est trop terrorisé pour prendre ce risque et il s’accroche désespérément au bastingage, sans réaliser que ce qui le sauve momentanément l’entraîne en définitive vers une fin encore plus atroce et inéluctable et tant pis pour lui ! N’hésitant plus, « la conjoncture ne permettant pas de délai », le narrateur s’arrime à une barrique et, d’un bond, il se jette dans le chaos écumant, abandonnant la mort dans l’âme son frère stupide à sa destinée. À la fin, le maelström finit par recracher le narrateur à l’air libre, celui-ci ayant gagné le temps nécessaire pour que survienne l’accalmie et tu as bien tout saisi ? Tu perçois la signification derrière l’anecdote ? À quoi t’accroches-tu comme à une bouée, qui t’entraîne en définitive plus vite par le fond ? Viens là. Rapproche-toi. Arrime-toi. C’est cela. C’est bien. Tout doux. Pose ta tête sur mon épaule. Mais oui tu peux souffler un peu. T’abandonner pour une fois. Oh malheureux enfant. Oh le pauvre petit. Comme il a bobo. Viens, te dis-je. N’aie pas peur. Voilà. À ma gauche. Comme ça. C’est bien. Repose-toi une seconde. Ferme les yeux si tu veux. Mais oui il reste du bon en toi. Mais oui tu fais encore partie des gentils. Tout va bien se passer. Allez. Chut. Calme. Tout doux. À ton âge tout de même. N’as-tu pas un tout petit peu honte ? C’est vrai que tu fais un tout petit peu pitié.

2018-01-26T16:49:30+00:00