Dallas, ton univers impitoyable

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Dossier M – Pièce n°02

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Niveau 1

On ne s’en souvient peut-être pas, mais le feuilleton télévisé Dallas fut le commencement de quelque chose et la fin de quelque chose. Il ne fut pas un simple feuilleton télévisé : il fut un putsch culturel qui, pendant toutes les années 80, pendant plus d’une décennie, changea les règles de l’imaginaire collectif en faisant d’un salopard fini, cupide, veule et marié comme on ne le souhaite à personne le personnage central d’un feuilleton qui, entre 1978 et 1991, au cours de 357 épisodes (quatre fois plus que Zorro !), imposa un tout nouveau concept de héros : non plus redresseur des torts, mais incarnation machiavélique du mal. Exit le justicier masqué que médiatisait jusqu’ici la télévision, place au type sans foi ni loi que le petit écran se mit à populariser alors que les pourris de son espèce se faisaient jusqu’alors botter les fesses par Zorro. Adieu le renard, vive le loup. Les rôles venaient de s’inverser. Les pôles aussi. Le monde dévoilait soudain son vrai visage et il s’en vantait. Il ne craignait plus de s’exposer au grand jour. Voici qu’il n’y avait plus personne pour faire culturellement contrepoids. Voici que le crime payait ouvertement.

Cela semble banal aujourd’hui, cela semble acquis, mais à l’époque, les gens en restèrent babas devant leur télé. Ils n’en revenaient pas d’une telle audace, presque un sacrilège. Certains s’offusquèrent et des débats alimentèrent les gazettes. Cela ne fit que renforcer la passion générale pour « l’Infâme J.R. » et j’avais maintenant l’air malin avec mes idées de Zorro. Je démarrais dans l’existence avec des notions qui n’avaient plus cours. Et le fossé ne fit que se creuser par la suite. Ce fut un complet changement de régime.

Car à partir de Dallas, il se produisit une espèce de crise de la représentation : en assistant au triomphe de ce roi du pétrole ne reculant devant rien pour parvenir à ses fins, chacun éprouvait une étrange volupté, sorte de jubilation doublée d’effroi. C’était du jamais vu à la télévision. C’était comme se désintoxiquer d’une vieille drogue au profit d’une autre, plus dure et addictive. Comme baisser sa garde et s’étonner qu’une simple fissure au plafond dissimulât un séisme que nul n’avait pu prévoir. Devant son poste, chacun voyait se disloquer des convictions si bien ancrées depuis des lustres qu’elles semblaient immuables et cette contradiction, presque une dissociation, était impossible à résoudre sur l’instant, renforçant une fascination du pire qui ne s’est plus démentie depuis lors. Parce que face à ce renversement des valeurs, nul n’avait les mots. C’était du jamais vu tout court. Ce fut un choc, annonciateur de tant d’autres. L’acte de décès de deux mille ans de chrétienté. Le commencement d’un dégoût euphorique. Voici que le souci du bien et tous ses synonymes (déontologie, honnêteté, intégrité, éthique, courage, héroïsme, etc.) cessèrent d’avoir symboliquement la cote. Les vertus étaient devenues débiles. Ineptes. Obsolètes. Il y en avait marre de la veuve et de l’orphelin. Ras-le-bol des opprimés. Qu’ils crèvent ! Enfin sautait le verrou de la morale qui oppressait depuis des millénaires les hommes. Enfin on respirait un air franchement fétide. Enfin le mal n’était plus stigmatisant et plus personne ne devait éprouver la moindre gêne  viser son intérêt personnel et exclusif. Enfin les rapports d’argent n’avaient plus besoin de se dissimuler sous de touchants sentiments. Exit les sentiments. Qui se souciait encore d’autrui n’avait rien compris. Plus personne ne devait avoir honte de lui. La honte était vaincue. Elle n’avait plus droit de cité. Tant pis si des abrutis payaient les pots cassés. Bien fait pour leur gueule. Malheur aux perdants. À bas les faibles.

On n’avait jamais fait aussi moderne dans la culture populaire.

Ce fut l’avènement d’un nouveau monde. Avec ses héros à l’avenant. Quand bien même les salopards existaient depuis toujours, le statut du méchant de l’histoire changea du tout au tout avec Dallas. Lui qui n’avait jamais eu le beau rôle mais toujours celui de faire-valoir du bien et de vaincu de l’histoire, voici qu’il tenait soudain le premier rôle et qu’il gagnait à la fin. Il tenait sa revanche. Et pas seulement sur le petit écran. Voici qu’il n’y avait plus aucun scrupule à être un salopard fini. Voici que c’était le gentil qui lui servait à présent de faire-valoir. Qui devenait ridicule et répulsif à force de s’accrocher à des valeurs molles et veules et périmées. Pendant des siècles et des siècles, la civilisation avait tenté d’apprendre aux hommes à se comporter autrement que comme des bêtes féroces et tout se passait maintenant comme si le pourri de toute éternité avait brisé ses chaînes et pas question pour lui de retourner au cachot. Il comptait bien en profiter et, de siècles d’humiliations, se venger et se soulager. Il avait du bon temps à rattraper ! C’était lui à présent le plus malin et le plus fort. Lui qui écrivait sa légende, celle-ci parée des atours de la nouveauté qui embellit tout. Lui qu’on commença à nous vendre comme le héros des temps nouveaux.

Avec Dallas, l’hypocrisie qui avait jusque-là prévalu pour faire tenir les foules sauta comme un bouchon de champagne. Plus la peine de faire semblant. Youpi. Et comme toute vérité, celle de Dallas fut émancipatrice – mais dans le sens des rois du pétrole plutôt que dans le sens de l’homme. Dans le sens de la cupidité naturelle de l’homme, à qui le capitalisme (il paraît que c’est le mot) va comme un gant, dont il est la divinisation au carré, l’un ne pouvant se concevoir sans l’autre et chacun s’abreuvant en permanence à la source de l’autre, chacun se rejetant mutuellement la faute dans un perpétuel jeu de bonneteau où l’un et l’autre gagnent à tous les coups, comme larrons en foire.

Dallas fut le début d’une impunité revendiquée.

L’invention d’une mythologie à nulle autre comparable.

Le moment où le message fut massivement diffusé que les vices individuels s’avéraient dans ce monde plus avantageux que les qualités humaines.

Il fut un discours devenu en un peu plus d’une décennie dominant. À des millions de téléspectateurs, Dallas apprit à parler sa langue, il amena à penser dans son sens, un peu comme le nazisme y était parvenu avec le peuple allemand, la violence en plus mais la suave puissance de la télévision en moins, dix années durant, à raison d’un shoot chaque semaine.

Il fut un complet changement de paradigme, au sens où un paradigme est un « système de croyances définissant une vision du monde qui satisfait aux critères que lui-même édicte » (Thomas Kuhn).

Jusqu’ici, la culture du « happy end » mentait sur l’état réel du monde et pour ceux qui en chiaient au quotidien, ce mensonge était une consolation (les bons jours) autant qu’une exaspération (les mauvais jours). En l’espace de dix ans, Dallas rompit l’équilibre qui prévalait jusqu’ici : il fit pencher la balance d’un seul côté. Il fit triompher dans la fiction ce qui certes triomphait déjà dans la réalité, mais triomphait honteusement, de façon sournoise et occulte ; de ce fait, il étendit le royaume de la malfaisance dans toutes les directions, supprimant du même coup les consolations et les exaspérations qui faisaient contrepoids. À partir de Dallas, la saloperie ne souffrit plus aucune contestation, même en imagination. Elle ne fit plus aucun complexe. C’est elle qui parut soudain une excellente chose. Tandis que les anciennes valeurs durent passer à la clandestinité. Ce qui s’appelle gagner sur tous les tableaux.

Tout devint à la fois affreusement simple et affreusement compliqué à partir de Dallas.

Par exemple, qui imaginait qu’il adorerait un jour détester le héros de l’histoire, ainsi que le proclamait le slogan qui accompagnait la diffusion de Dallas. « Adorer détester » : voilà qui était tout à fait nouveau. Une façon de dire deux choses à la fois alors qu’elles s’excluent a priori. Un oxymore vraiment fantastique. Promis à un bel avenir puisque plus grand monde ne semble encore capable d’adorer ce qui est simplement adorable ni de détester ce qui est simplement haïssable ; à notre décharge, Dallas fut le premier à soumettre ouvertement la société à une « injonction paradoxale », un double bind disent les psychologues, qui ont établi que confronter un individu à une contradiction dans les termes bloque toute possibilité de communication. Rend confus. Conduit au mutisme. Au repli sur soi. L’effet est si admirable que nombre de publicités sont passées maîtres dans l’art de dire une chose et son contraire dans le même mouvement, créant une sidération qui, sur l’instant, désamorce toute critique, comme en témoignent des slogans qui vous coupent la chique, du style : « Cessez d’obéir ! », « L’essentiel, c’est le superflu », « La petite géante », etc.

J.R. : l’homme qui a inventé le sourire paradoxal.

Dans le même esprit, nul n’avait jamais envisagé que le héros de l’histoire pût être « ignoble », ni que tout le monde voudrait voir jusqu’où il pouvait pousser l’ignominie. Avant Dallas, personne ne s’était jamais soucié de le savoir. Tout le monde se doutait bien que… Eh quoi ? Les poètes n’avaient-ils pas rêvé de renverser toutes les valeurs ? Ne prônaient-ils pas la pure négativité ? Ils avaient été entendus, sans doute pas comme ils l’auraient souhaité ; mais il était trop tard à présent. Ils étaient servis. Zigomar faisait maintenant un tabac à la télévision, en prime time s’il vous plaît. Il crevait l’audimat semaine après semaine. Il agissait à visage découvert et il souriait. Il portait un costume-cravate et plutôt que de s’opposer au système, il tournait celui-ci à son avantage, jusqu’à l’incarner et à le sublimer. Pour ceux qui, comme moi, avaient placé toutes leurs actions dans un Justicier Masqué s’opposant aux manigances d’un pouvoir oppressif, les temps s’annonçaient difficiles. J’avais trouvé sur ma route l’ignoble majuscule. La crapule entre toutes. Sauf qu’il n’y avait rien à faire contre elle. C’est à partir de Dallas que j’ai commencé à me sentir mal dans mon époque, comme on dit mal dans sa peau.

C’est que la cupidité paraissait maintenant la solution rêvée. Elle avait valeur d’exemple. Les salauds ne se cachaient plus car ils ne se voyaient même plus comme des salauds : ils se croyaient simplement plus malins que les autres. Ils étaient sûrs d’avoir tout compris. Ils se regardaient comme des vainqueurs. Tandis que l’argent devenait l’Aventure même et que le monde était désormais celui des affaires ou il n’était pas. Dix ans durant, le message fut massivement diffusé. Il remporta un succès phénoménal. Et très vite l’ambiance générale se mit au diapason. Dallas suscita logiquement des vocations. L’ère du cynisme venait officiellement de démarrer. Ce fut un grand moment dans l’histoire des hommes.

Je le sais. J’y étais. J’ai vu qu’il y avait un avant-Dallas et un après-Dallas. J’ai vu changer l’eau du bocal des poissons. J’ai vu changer la nature des conversations et le comportement des individus. J’ai vu le négatif réussir l’exploit de se faire passer pour le positif. En 1974, âgé de quatorze ans, j’avais été envoyé en séjour linguistique à Brixham, gentille petite cité balnéaire du Devon, dans une gentille famille anglaise dont le père était un gentil bobby et, un matin, tandis qu’il mangeait ses œufs brouillés accompagnés d’une saucisse et de petits pois incroyablement gros et verts, Mister Bobby m’avait expliqué qu’il était policeman par vocation, par conviction, il était sur terre pour venir en aide aux gens qui étaient dans le besoin (to help people in need) et, comprenant ce qu’il disait, j’avais hoché la tête en disant que c’était cool, seul mot d’anglais que je savais par cœur et qui me servait en toutes circonstances. Mister Bobby semblait vraiment croire ce qu’il disait et je n’avais pas de raison de douter de sa sincérité. D’autant moins que sa femme était très jolie, vraiment adorable, tout à fait féminine, surtout en chemise de nuit, tandis qu’elle servait les œufs brouillés et les saucisses et je rougissais de dévorer en douce le galbe de ses petits seins qui faisaient frémir l’étoffe avec, fièrement dressés, leurs deux petits pois du plus vermeilleux effet.

Mais lorsque j’étais repassé dans la région en 1983, soit neuf ans plus tard, en plein thatchérisme, à l’occasion d’une virée à trois en voiture pour, notamment, découvrir le Loch Ness et, de là, sillonner toute l’Angleterre, Mister Bobby était devenu trader ! Vlan ! À trente-huit ans, il avait plaqué la police. Il n’en avait plus rien à fiche d’aider les gens dans le besoin. La police de Thatcher cassait désormais du gréviste à tout-va et ras-le-bol du gentil bobby. Du gentil… Bobby Ewing ? Je me rends compte seulement maintenant du lien ! Du fait que, dans le monde de Dallas, les Bobby passaient dorénavant pour des losers et peut-être fut-ce chez lui un élément déclencheur. Une incitation de plus à rompre avec son ancienne vie et à s’en inventer une nouvelle plus en phase avec son époque. Car il voulait désormais gagner un maximum de pognon en un minimum de temps. Il s’était mis à l’heure de Dallas et sa femme (laquelle était aussi adorable que dans mon souvenir et c’était d’ailleurs elle que, secrètement, j’avais cherché à revoir en incitant à faire de façon impromptue ce détour par Brixham), sa femme, dis-je, s’inquiétait de voir soudain son homme perpétuellement aux cent coups, fiévreux, surexcité, super-angoissé, courant partout sans avoir plus une minute pour elle ou pour les enfants, un vrai drogué ! Il avait perdu toute attention à autrui. Voici qu’il était irascible pour un rien, sans cesse sous la pression des cours de la Bourse et fluctuant psychiquement à leur rythme, sans cesse le nez dans le guidon, l’ambiance était devenue lugubre dans la maison. Madame Bobby ne reconnaissait plus l’homme qu’elle avait épousé. On le lui avait changé et elle pressentait qu’il n’avait pas les qualités d’un J.R., elle sentait qu’il allait les précipiter tous dans la ruine et que tout cela allait très mal se terminer et j’ignore ce qu’ils sont devenus, mais j’aimerais tout à coup le savoir.

Quoi qu’il en soit, j’ai vu, de mes yeux vu, que « l’esprit de Dallas » se répandait comme une traînée de poudre pendant toutes les années 80. Contaminait les deux côtés de l’écran. Car l’un et l’autre doivent s’apprécier ensemble. L’un ne va pas sans l’autre. Les deux se renforcent mutuellement. D’un côté les passions les plus prédatrices se donnant libre cours et, de l’autre, ceux voulant les imiter et entrer à leur tour dans l’image ; tout devenant permis à l’écran tandis que de moins en moins de choses le devenaient pour ceux qui, scotchés devant leur poste, n’avaient pas assez d’imagination ou pas assez de cran pour s’inventer la vie qui allait avec Dallas – et ceux-là n’eurent bientôt plus que le politiquement correct pour pleurer, puis les réseaux soi-disant sociaux pour déverser leur amertume. Étrange moment que celui de Dallas. Incroyable hallucination collective. On pouvait dire ce qu’on voulait, mais un type de la pire espèce réalisait des taux d’audience que n’avait jamais réalisés un type qui volait au secours des opprimés. C’était tout à fait extravagant et il n’en fallut pas davantage pour que l’idée s’insinue que plus c’était gros et abject, plus c’était laid et tordu et crapuleux, plus c’était scandaleux et paradoxal, et plus cela pouvait marcher, plus cela plaisait et plus cela devint la norme, en dépit du vague pressentiment que l’Occident était en train de se tirer une balle en pleine tempe ; mais il était trop tard. La balle était partie, elle était maintenant dans les têtes et la suite a montré qu’un même refrain, comme un mot d’ordre trottant désormais dans les consciences, sur l’air de synthés rutilants, allait massivement dessiner les contours de la vie : ton univers impitoyable, tu glorifies la loi du plus fort.

Que fichait Zorro pendant ce temps-là ?

Pourquoi n’intervenait-il pas ?

Je n’y comprenais plus rien

La société changeait trop vite.

Voici qu’un type à qui Zorro aurait botté les fesses en 25 minutes chrono triomphait semaine après semaine, année après année. L’illusion du bien avait passé, au profit de l’illusion du mal, qui n’a rien à lui envier et que fichait Zorro ? Pourquoi n’intervenait-il pas ? Tout ceci me mettait la tête à l’envers. La société m’avait fait croire certaines choses et elle proclamait à présent tout le contraire. Voici qu’un type à qui Zorro aurait botté le cul en 25 minutes chrono triomphait année après année et comment m’en remettre ? L’illusion du bien avait passé, au profit de l’illusion du mal, qui n’a rien à lui envier et que fichait Zorro pendant ce temps-là ? Pourquoi n’intervenait-il pas ? Tout ceci me mettait la tête à l’envers. Etc.

En boucle.

Comme un gif animé.

Pendant des années.

Pendant des décennies.

Jusqu’aux dîners de S.

Jusqu’à M.

Jusqu’à ce que Julien se pende avec sa ceinture à la poignée de la fenêtre de sa chambre.

Tu peux rire que je me sois pris pour Zorro, comme la preuve d’une faiblesse d’esprit, d’un désarroi profond, je ne le nie pas ; mais que le monde se prenne pour J.R., cela fait moins rire. C’est beaucoup moins drôle. Cela en dit également long sur lui.

À mon niveau imaginaire des choses, cela a toujours été Zorro contre J.R. C’est ma façon de me représenter la situation. Ce n’est pas parce que le droit de vote accorde à chacun une voix valant celle de n’importe qui d’autre que la voix de J.R. vaut celle de Zorro dans toutes les autres circonstances de la vie. Elles ne se valent que dans les urnes. Hormis cela, je maintiens que le fin sourire du Justicier Masqué vaut infiniment plus que l’ignoble sourire des J.R. & consorts. Ce qui, de leur point de vue, fait probablement de moi un lamentable idéaliste, doublé d’un pauvre con qui ne sait pas vivre avec son temps ; mais outre que ce n’est pas mon temps, c’est leur point de vue, alors je m’en fiche. Je sais ce que je dois à leur idéal.

Niveau 2

Le plus rigolo de l’histoire, c’est que les producteurs de Dallas n’imaginaient pas que leur feuilleton aurait un tel succès. Ce ne fut pas du tout prémédité. À l’origine, il s’agissait d’une mini-série de cinq épisodes dans laquelle J.R. incarnait classiquement le méchant de l’histoire, comme il en fallait un pour justifier le gentil de l’histoire, en l’occurrence Bobby Ewing, pitoyable cow-boy incarnant les valeurs traditionnelles de l’Amérique, morale séculaire as usual. Mièvrerie du héros as usual et on se demande pourquoi d’ailleurs. Alors que c’est lui qui porte sur ses épaules le poids de l’humanité et en avoir peu à peu fait un guignol insipide restera historiquement comme une erreur fatale. Ou la première manifestation du mal. Quoi qu’il en soit, si les producteurs visaient la bouteille en plastique, eux aussi abattirent la mésange. Car l’engouement du public pour « l’ignoble J.R. » fut tel qu’ils en firent rapidement le personnage principal du feuilleton et ce tour de passe-passe fut celui de l’époque elle-même. Ainsi naquit J.R., qu’aucun héros de cette sorte n’avait devancé ni inspiré, comme une pure création des temps nouveaux.

Mais les gens, à l’évidence, en avaient marre des héros à la papa ; ils n’en pouvaient plus de cette farce ; ils aspiraient maintenant à autre chose ; ils étaient mûrs pour accepter que le bien et le mal ne soient plus dialectisés de façon caricaturale ; ils n’étaient plus des enfants ; ils voulaient libérer leurs passions ; ils avaient vu les méfaits auxquels avait abouti la bonne conscience et ils voulaient entendre un autre son de cloche car ils voyaient bien que le monde avait changé. Ils avaient compris que le bien était une idéologie et le mal, heu, ils ne pouvaient pas dire encore s’il était une idéologie, ils ne voulaient plus aucune idéologie et il fallait laisser sa chance au mal comme à chacun d’entre nous, on était en démocratie. Et la télé, bonne fille, suivit le mouvement qu’elle avait elle-même amorcé. Elle obéit à ses propres impératifs, feignant de croire qu’ils ne venaient pas d’elle, selon une bijection parfaitement réglée. Si le public a la télévision qu’il mérite, la télévision a le public qu’elle façonne et bien malin qui peut dire ensuite qui de l’œuf ou de la poule.

En 1980, CBS commanda en urgence deux épisodes supplémentaires pour clore la saison 3. Pris au dépourvu, les scénaristes imaginèrent que J.R. se faisait tirer dessus par… ? Les scénaristes l’ignoraient eux-mêmes. Ils décideraient plus tard de l’identité de l’assassin, n’en ayant à ce moment-là pas la moindre idée, n’ayant cherché à ce moment-là qu’à parer au plus pressé et improvisant ce « drame » sous la pression commerciale de la chaîne, sans se douter de ce qu’ils allaient déclencher. Car cet épisode fut regardé par 360 millions de téléspectateurs – 360 millions de personnes ! Six fois la population de la France ! Le même épisode en même temps. Le même frisson. Vlan !

Surtout, en attendant le premier épisode de la saison 4 prévu sept mois plus tard, les médias tinrent la population en haleine avec cette question faisant partout les gros titres : « Who shot
J.R. ? » Et de spéculer pendant sept mois (sept mois !) sur l’identité de celui ou de celle qui avait osé tirer sur J.R., d’imaginer tous les scénarios possibles, de passer en revue tous les suspects potentiels, de s’épouvanter d’un tel sacrilège (alors qu’ils auraient aussi bien pu s’étonner que J.R. ait pu s’en sortir si longtemps, oui, ils auraient pu s’écrier : « Bon débarras ! Pourvu que cette raclure soit crevée ! »). Mais non, les médias firent de J.R. une victime parce qu’il s’était pris une balle bien méritée et tous traitèrent l’attentat qui avait failli l’envoyer six pieds sous terre comme s’il était un événement à la fois tragique et réel. Comme s’il s’agissait de J.F.K. !

Pour J.F.K., on savait, plus ou moins, qui lui avait tiré dessus – mais pour J.R. ? Ce fut, là aussi, le début de quelque chose. Le prolongement de ce qui avait eu lieu à Dallas, justement, comme une confusion des genres promise à un bel avenir, j’allais dire une confusion des peines. Une extension de la réalité dans la fiction, et inversement. À tel point qu’il se raconte que la publicité du parti républicain proclamant sur des milliers de badges « Les démocrates ont tiré sur J.R. » aurait, cette année-là, notablement contribué à l’élection de Ronald Reagan à la présidence des États-Unis, lui qui, acteur de profession, avait joué trente ans plus tôt dans La Collégienne en folie. Mieux qu’un rêve se réalisant, l’industrie du spectacle prenait officiellement la direction des opérations. Dans le même temps, les paris engagés chez les bookmakers atteignaient des sommes astronomiques. Les retombées de Dallas furent incalculables. Accessoirement, cet épisode reste dans l’histoire des productions télévisuelles comme celui où fut inopinément inventé le « cliffhanger », devenu une recette scénaristique quasiment métaphysique : la fin n’est plus l’achèvement de l’histoire mais un coup de théâtre annonçant une suite à venir haletante. Elle est un suspens insoutenable. La perpétuation de l’histoire toujours plus dramatiquement différée. Du pur wagnérisme.

Au terme de quatorze années d’une gloire télévisuelle sans partage, sa mission civilisatrice accomplie, son OPA culturelle parfaitement menée à son terme, le tout dernier épisode de Dallas s’acheva le 3 mai 1991 sur cette question : J.R. s’est-il suicidé ?

Comme une prémonition de ce qui attendait le monde ayant inventé Dallas et que celui-ci allait désormais produire en retour.

Un obscur désir de la société tout entière.

Un mystère en annonçant d’encore plus mystérieux et fascinants et, par exemple, X-Files !

La série X-Files.

Eh oui.

Tu ne me feras pas taire !

Niveau 3

Car seulement deux ans après Dallas et, là encore, pendant une décennie entière, entre 1993 et 2002, cette série suscita à son tour un incroyable engouement, mille débats dans les gazettes, le sentiment que, de nouveau, c’était du jamais vu. C’était génial !

Cela recommençait, dans la même veine délirante.

Cela ne suffisait donc pas que le monde soit devenu impitoyable, voici qu’il devenait fantastique, proie de phénomènes paranormaux, angoissants, stupéfiants et… le dernier phénomène en date totalement inexplicable, véritablement angoissant, pareillement télévisuel : n’était-ce pas Dallas ?

Difficile de ne pas faire le rapprochement.

Dallas n’était-il pas la preuve que certains phénomènes défiaient l’entendement et même l’imagination ?

Un tel prodige ne pouvait pas rester lettre morte. Il devait forcément y avoir une suite. Il faut toujours suivre la chronologie, comme on suit à la trace un animal grâce aux empreintes qu’il laisse sur le sol, aux feuilles qu’il a froissées sur son passage, à ses déjections.

Ce n’était pas pour rien si X-Files proclamait que « La vérité est ailleurs ». Ailleurs ? Où cela ? Mais ici même, pardi ! Car l’ailleurs de la fiction, c’est la réalité. Ce n’est nulle part ailleurs. C’est enfantin. Ce n’est pas en se mettant dans la perspective de celui qui pose une question qu’on parvient à trouver la réponse. C’est comme la lettre volée qu’on ne voit pas car elle crève les yeux et, en l’occurrence, la vérité que cherchaient fébrilement Mulder et Scully ne se cachait pas dans la lumière de la fiction qui accaparait l’attention, non, elle était hors champ ! Plus précisément, elle se trouvait dans le passé de la série. Dans le processus qui avait conduit à sa production. À partir de là, il suffisait d’élargir son champ de vision. Il fallait juste avoir présent à l’esprit que, deux ans après Dallas, une nouvelle série prenait la relève et rencontrait le même succès, suggérant que celui-ci se prolongeait de l’une à l’autre… et pourquoi cette série en particulier ? Ce ne pouvait pas être n’importe laquelle, certes, mais pourquoi X-Files en particulier ? Pourquoi pas une autre série ?

Je te pose la question.

Sachant que le fait d’avoir aimé X-Files en son temps ne change rien à l’affaire.

Parce que le public savait désormais que l’inimaginable pouvait arriver ! Il l’avait vu à la télé, de ses yeux vu, pendant une décennie entière, et il ne pouvait plus l’oublier. L’onde de choc se prolongeait. Une stupeur nouvelle avait surgi, qui réclamait des explications à la hauteur de l’incompréhension. Que les univers de l’une et l’autre série soient aux antipodes n’était qu’apparent. C’était un artifice. Un moyen d’éloigner ce qui était justement trop proche, comme le fils se distingue exprès du père et, par là même, avoue ce qu’il lui doit. En sorte, X-Files mettait en scène le traumatisme que Dallas avait réellement provoqué, pour l’exprimer dans une fiction. Comme une façon d’exorciser l’angoisse en conférant à ce qui la causait un caractère surnaturel, selon un processus bien connu. Un mécanisme de défense bien rodé et veux-tu que je te dise ? X-Files fut la NÉVROSE de Dallas. Voilà. Il fut sa projection paranoïaque dans l’irrationnel, incitant à aller chercher l’anormal dans le paranormal et c’est ici qu’on commença à parler d’extraterrestres. Ici que J.R. se fit appeler E.T. Ici qu’à la place d’un seul monstre sévissant pendant dix ans, on eut droit chaque semaine à une nouvelle monstruosité défiant toujours plus la raison, comme une précipitation de l’histoire, une multiplication des avatars de J.R., un culte prenant des proportions hallucinatoires, parce que Dallas avait effectivement halluciné tout le monde. Cette série n’avait-elle pas balayé toutes les autres séries ? N’avait-elle pas éliminé toute la concurrence ? J.R. pouvait sourire et se frotter les mains. Il avait réussi son coup dans le fond et dans la forme. Symbole du néocapitalisme le plus impitoyable, il avait réussi l’exploit d’être, dans la vraie vie, sur le marché de l’audiovisuel, sa propre démonstration de force, validant en pratique le bien-fondé de son idéologie et suggérant à partir de maintenant un tout nouveau rapport au monde, dont X-Files retint le maléfice. Dont il réverbéra l’indicible en attendant que l’effet se dissipe, que la pilule soit avalée, que le monde né de Dallas soit consolidé.

Pauvres Mulder et Scully qui, dix ans durant, s’efforcèrent de trouver à la lumière d’épisodes épaississant toujours plus le mystère (et pour cause !) une vérité qui se trouvait tout bonnement dans une ville de l’État du Texas et qui, pendant une décennie entière, avait jailli du puits (de pétrole) comme de la boîte de Pandore, giclant des profondeurs de la Terre comme si c’était de l’enfer. Si seulement Mulder et Scully avaient regardé la télévision, ils auraient tout compris ! Ils avaient pourtant l’âge d’avoir vu Dallas quand ils étaient adolescents. Ils regardaient quoi à la télé avant d’entrer au FBI ? Fox Mulder, c’était à cause de Zorro, en mémoire de feu le Renard ?

À leur décharge, les scénaristes avaient maintenu leurs héros dans l’ignorance. C’est d’ailleurs le problème avec les personnages de fiction : ils n’ont jamais vu les trucs que nous autres avons regardés à la télé ou au cinéma. Ils sont incroyablement acculturés comparés à nous. Ils sont même ignorants des personnages de fiction qui les ont précédés et c’est tout dire. Alors que nous sommes imprégnés de figures du passé, eux échappent à toute filiation, eux ne citent jamais leurs sources, ils sont dénués du moindre sens de l’histoire, ce qui fait qu’on ne sait pas dans quel monde ils vivent exactement – et eux non plus. Nous nous identifions plus ou moins à eux parce qu’ils ont l’air de nous ressembler ; mais c’est du bluff.

Il est toutefois possible que ses producteurs aient conçu X-Files en toute bonne foi, sans se douter qu’ils étaient eux-mêmes imprégnés de Dallas et en subissaient les effets pernicieux, la terreur silencieuse, leur niveau individuel des choses n’échappant pas plus qu’un autre à la dallisation, la dallanisation, dallamaïsation, diabolaïsation ou je ne sais quel dérivé suffixal commençant par Dallas et finissant par -ation des esprits.

Un indice mettait toutefois la puce à l’oreille : au début de la série, Mulder se demandait si sa sœur était morte, alors que la question de savoir si J.R. était mort restait à l’époque cruellement en suspens. Poor Mulder. Qui ne savait pas que Scully et lui n’eurent jamais d’autre mission que d’incarner à l’écran les questions que tous se posaient de l’autre côté de l’écran, à savoir : comment Dallas avait-il été possible ? D’où un tel succès ? Comment un type aussi monstrueux que J.R. avait-il pu devenir le héros des temps modernes ? Comment survivre dans un monde devenu impitoyable ? La science pouvait-elle expliquer cet incroyable phénomène de société ou celui-ci défiait-il l’entendement, obligeant à faire appel au supranormal, à l’irrationnel, à l’occulte ? Mulder le croyait ; tandis que Scully n’en croyait pas un mot et refusait d’en croire ses yeux. Refusait de démissionner intellectuellement et de céder à la névrose devenue collective.

Autre indice, encore plus décisif : dans un épisode de juin 1998, Mulder et Scully découvrent que l’explosion d’un immeuble dans la ville de Dallas dissimule l’existence d’un virus extraterrestre qui menace de se répandre sur Terre et contre lequel Scully est curieusement immunisée. À Dallas, donc, désignée dans la série comme le foyer d’une infection planétaire et il faut le dire dans quelle langue ?

Et je n’oublie pas « l’homme à la cigarette ». Ah « l’homme à la cigarette » ! Présent dès le pilote de la série, ce mystérieux personnage reste tout le temps dans l’ombre, ne cessant de commettre crime sur crime de façon proprement machiavélique. Il apparaît comme l’instigateur d’énormément de scandales s’étant produits par le passé, il est celui qui connaît la vérité et, à la fin, on découvre qu’il est le père de Mulder. Plus décisif encore : dans l’épisode 7 de la saison 4 intitulé « Musings of a Cigarette Smoking Man » (Réflexions d’un homme à la cigarette), il avoue avoir fumé sa première cigarette à Dallas ! À DALLAS ! Sans déconner ! Le jour de l’assassinat de J.F.K., pour être précis, histoire de lever tous les doutes et c’est moi qui délire ou « l’homme à la cigarette » : il est le fantôme télévisuel de J.R., il est son être astral projeté sous une autre identité et dans une autre série, il n’est pas mort, non non non, il est toujours là, c’est lui l’extraterrestre, pour ne pas dire l’inhumain. Sauf qu’il agit désormais dans l’ombre, dissimulant son ignoble sourire derrière une cigarette perpétuellement aux lèvres, comme un rappel subliminal, un petit détail soulignant l’évidence, une incitation à faire le lien, à l’intention des initiés en mesure de le décrypter. Tant pis pour ceux qui ne savent pas lire sur les lèvres. Dallas s’était peut-être arrêté en 1991, mais l’ignoble sourire de J.R. continuait de flotter, libre et invisible, répandant son sarcasme dans la société par le même canal. L’industrie télévisuelle ne reviendrait plus en arrière – et nous non plus. Dallas n’avait pas été un coup d’épée dans l’eau. Un feu de paille. Une simple expérience de laboratoire (comme, par exemple, le feuilleton Le Prisonnier). Le sortilège avait réussi. Les audiences étaient trop bonnes. La télévision en général et la société en particulier étaient définitivement entrées dans une ère « ne connaissant pas la pitié – et malheur à celui qui n’a pas compris », comme le chantait le générique.

De quoi en effet croire aux petits hommes verts, quand on n’ose pas appeler un chat un chat. Ou se mobiliser follement pour sauver ce qui pouvait encore l’être en regardant Urgences (1994-2009), première série médicale à remporter, également dans la foulée de Dallas, un triomphe planétaire ; mais est-ce un hasard si les téléspectateurs se passionnaient maintenant pour le quotidien de médecins s’acharnant à sauver la vie d’innombrables malades venant du monde extérieur comme si celui-ci était pourri et, quelques années plus tard, les zombies seraient partout, l’infection aurait gagné la planète ? À moins de rester chez soi, bien au chaud, entre amis, à l’abri du monde extérieur justement, comme une nostalgie du temps d’avant Dallas et cette nostalgie serait la preuve que J.R. avait gagné la partie (Friends, 1994-2004). Alors que ces deux autres séries, juste après Dallas, connaissaient parallèlement à X-Files le succès que l’on sait au point de devenir à leur tour cultes, chacune prenait acte à sa façon du traumatisme subi, jusqu’à enfoncer plus fortement encore le clou de J.R. dans le temps de cerveau disponible des téléspectateurs.

Au moment où X-Files achevait sa mission de consolidation névrotique arriva sur les écrans une nouvelle série qui, durant elle aussi à peu près dix ans (de 1999 à 2007), connut un succès non moins considérable : Les Soprano. Soit un mafieux notoire qui suit une thérapie pour des crises d’angoisse dont il ne comprend pas l’origine.

Sans blague.

Bien sûr, je n’accuse pas telle ou telle série télévisée, comme si elles étaient toutes coupables et qu’il fallait les interdire. Surtout pas ! Je décris ce dont elles me paraissent témoigner. De quelle évolution de la société elles sont à la fois l’expression et le vecteur. De quelle maladie le symptôme, sans lequel le diagnostic est impossible.

Parenthèse : je profite de l’occasion, des fois que j’oublierais : ce qu’il y a de bien avec les séries américaines (mais pas seulement les séries), c’est qu’elles parlent de l’Amérique. Elles ne parlent de rien d’autre. Elles ne parlent pas d’amour, elles parlent de l’amour en Amérique. Elles ne racontent pas des histoires, mais l’histoire de l’Amérique. Avec des hommes et des femmes qui ne sont pas des hommes et des femmes mais des Américains et des Américaines. Si un chien pisse dans la rue, il pisse à l’américaine. Si un oiseau vole dans le ciel, il porte la bannière étoilée ; il zinzinule américain. C’est très impressionnant. C’est un peu crispant, à la longue. C’est bien pratique aussi : ainsi sait-on très exactement ce qui se passe là-bas et qui va très vite arriver chez nous. Ce n’est pas rien de le savoir. Putain, il s’agit de l’Amérique ! Il s’agit du robinet qui arrose culturellement le monde entier ! Il s’agit du HUB mondial !

Fermer la parenthèse.

Niveau 4

Tu ne me crois pas ? Tu trouves que j’exagère ?

Attends.

Si je te dis que c’est pendant les années Dallas que les États se sont convertis les uns après les autres au libéralisme économique échevelé, à la financiarisation brutale des marchés, à la mondialisation ensauvagée du capitalisme, à la fétichisation hystérique de l’entreprise, aux actionnaires rimant avec tortionnaires, à la transformation de tout, absolument tout, en marchandises et, pour faire passer la pilule autant que pour doper les ventes, à la communication tous azimuts, à la médiatisation incitant à vivre toujours plus par procuration, à la fusion du politique avec le divertissement, ouvrant ainsi gaiement la voie à un monde toujours plus impitoyable. Au culte du plus fort énormément glorifié.

Si je te dis que J.R. fut le premier people : tu mesures les conséquences ? La face du monde complètement changée ? Les jugements et les comportements absolument faussés ? L’invention d’un type humain non seulement accablant mais le plus dérisoire de tous les types humains ayant jamais existé ?

Si je te dis que c’est à cette époque que l’appellation Direction des « ressources humaines » est passée dans les mœurs comme une lettre à la poste, sans faire un pli, évinçant ce qu’il pouvait encore y avoir de « personnel » dans les relations de travail.

À cette époque que la « révolution comptable » s’est mise à dicter sa loi, formatant les gouvernements et donnant à l’incompétence les moyens de se croire compétente sous Excel.

À cette époque que l’idée s’est propagée que sans la confiance des marchés, si on ne les rassure pas, rien ne va, tout fout le camp, les pauvres petits chéris piquent tout de suite leur crise, tandis que les pauvres petits humains peuvent aller se faire voir chez les Grecs dans un marché toujours plus humanisé pour toujours plus d’inhumanité.

À cette époque que la quantité est devenue une qualité – et même la première d’entre toutes. Dès lors que 360 millions de personnes regardent un truc à la télé, plus personne ne se demande si ce truc est de qualité ou pas : il l’est quantitativement. Comme disait je ne sais plus qui : « Le poison tue parce qu’il se répand. »

À cette époque que la spéculation est devenue la règle universelle, jusqu’à vider le présent de sa substance, au profit d’un futur perpétuellement remis au lendemain, comme dans le fameux paradoxe de la flèche de Zénon. Par définition, la cible ne peut pas être atteinte, même si c’est faux. Par définition, nous ne sommes rien puisque nous ne sommes que potentiellement, même si c’est faux.

À cette époque que les méfaits du capitalisme (sur la vie humaine, les relations sociales, les animaux, la nature environnante, etc.) sont devenus le vecteur de son développement et même le gage de sa pérennité, sur le modèle du pompier pyromane.

À cette époque des « SDF » tout à coup dans les villes. Plein de « SDF ». Exit les clochards et les poivrots plus ou moins folkloriques qui faisaient étalage des ravages de l’alcool, place aux nouveaux pauvres que le monde de Dallas se mit à jeter par fournées entières à la rue, si nombreux qu’ils devinrent même un sigle, comme EDF ou GDF, comme n’importe quelle grosse entreprise. Comme une démonstration de force de l’économie marchande version J.R., sauf que ceux qui boivent ne sont pas ceux qui trinquent – tout le contraire ! Dans la foulée apparurent dans le métro de très jolis bancs publics conçus exprès pour que nul ne puisse s’y allonger s’il est fatigué et, par exemple, un « SDF ». Comme une deuxième mise au ban de la société. Le cynisme le plus sordide. C’est en découvrant ces bancs de la honte que j’ai compris le sens profond des années 80 et, accessoirement, du mot « design », passé dans le langage courant à cette époque et on comprend pourquoi. On réalise ce qu’il s’agit d’esthétiser. On devine le cahier des charges. On voit, dans son atelier aux grandes baies vitrées, le designer réfléchir à un banc sur lequel un pauvre ne pourrait pas s’allonger.

D’ailleurs, c’est à cette époque que commencèrent d’être « designées » nos existences elles-mêmes afin de les rendre toujours plus désirables en les épurant et en les stylisant, en les réduisant à leur plus simple expression, comme un hygiénisme ne disant pas son nom. Un formalisme forcené. La morale des vainqueurs.

À cette époque, aussi, que commencèrent d’être rendus un nombre incalculable de cultes : de l’argent, bien sûr, mais aussi de la nouveauté à tout prix, du glamour à tout prix, de la jeunesse à tout prix, de la consommation à tout prix, de la performance à tout prix (au lit aussi), de la productivité à tout prix, de la santé à tout prix, du judiciaire à tout prix, des marques à tout prix, du look à tout prix, des nouvelles technologies à tout prix, de l’humour à tout prix, de la musique à tout prix, du politiquement correct à tout prix, de la sécurité à tout prix, de la peur à tout prix, du communautarisme à tout prix, etc. Toutes choses qui existaient déjà mais auxquelles un culte n’était pas rendu. Et tous ces cultes de multiplier chacun à sa façon le grand culte de Dallas.

À cette époque la fin du progrès (au service de l’offre), remplacé par le concept d’innovation (au service de la demande).

À cette époque que les symptômes ont réussi à se faire passer pour des symboles. Que l’intelligence de la connerie a supplanté les conneries de l’intelligence. Que la Mafia et le capitalisme ont fait alliance pour se partager le gâteau.

Que les top models.

L’industrie du luxe se payant l’art contemporain.

Le prozac pour se sentir supercool, zen, relax dans un monde impitoyable et positiver positiver positiver…

L’économie faisant main basse sur la libido et le libre-échangisme devenant la pratique sexuelle à la mode.

Le rap, cette belle musique des ghettos rêvant de Rolex, en bonne fille des temps.

L’individualisme de masse.

Les verbes « profiter » et « gérer » envahissant tout le champ lexical.

La junk food et les junk bonds.

Les junkies et l’héroïne détrônant l’herbe et les acides. C’est-à-dire l’avènement d’une drogue égoïste, enfermant en soi-même et rendant paranoïaque, en plus de démolir l’organisme et de rendre dépendant. C’est-à-dire obligeant à chercher tout le temps de quoi se payer sa dose et à ne penser qu’à cela. C’est-à-dire faisant aussi de l’argent une drogue.

À cette époque une nouvelle loi : « la loi des marchés » et ce n’est pas rien une nouvelle loi. Ce n’est pas rien la loi. Nul n’est censé l’ignorer et elle s’applique à tout et à tous, par-delà toute autre considération (morale, esthétique, etc.). C’est bien simple : si ce sont les Marchés qui font la loi, alors ce n’est pas Autre Chose et cela veut tout dire. Tout s’éclaire. Quelqu’un qui se met en couple peut effectivement dire qu’il « n’est plus sur le marché ». Depuis Dallas, chacun a intériorisé que tout ce qui existe n’existe qu’en tant que marché ou n’existe pas. Même l’amour, l’art, la politique, les religions ou la critique sociale ne sont plus perçus comme l’amour, l’art, la politique, les religions ou la critique sociale mais comme des marchés sur lesquels des produits se livrent une concurrence plus ou moins acharnée et essaie maintenant d’être hors la loi, petit scarabée. Essaie d’en avoir par-dessus le marché. Imagine que tu n’es pas une offre.

À cette époque que Pac-Man a véritablement lancé l’industrie du jeu vidéo, avec un principe métaphorisant parfaitement le monde de Dallas : tu es dans un labyrinthe et tu dois bouffer tout ce qui se trouve sur ton chemin en essayant d’échapper à ceux qui veulent te bouffer. Auparavant, on jouait sa vie au flipper, où il s’agissait de lutter contre la fatalité gravitationnelle du plan incliné et la chute existentielle dans le trou.

À cette époque que le Rubik’s Cube est devenu le casse-tête à la mode en proposant à chacun de remettre en ordre ce qui se trouvait complètement chamboulé.

À cette époque des quantités invraisemblables de produits chimiques ont été déversées dans les eaux du lac Apopka, en Floride, aboutissant à décimer la population locale d’alligators devenus, au fil des générations, hermaphrodites et congénitalement stériles (voir www.ledossierm.fr/01). Preuve que le problème ne vient pas des individus mais de l’eau du bocal.

À cette époque que les compagnies aériennes ont commencé à vendre plus de billets que n’en pouvaient contenir leurs avions et le jour où je me suis fait refouler à l’embarquement alors que, mon billet en poche, j’étais tout content de partir en vacances, ce jour-là, je n’ai pas seulement compris le sens du mot « surbooking », j’ai compris que le monde de Dallas avait réussi un sacré tour de magie en dissociant l’acte d’achat de l’acte de vente, au profit exclusif de ce dernier. En rupture totale du contrat de confiance qui, depuis que les hommes font du commerce, lie le vendeur à l’acheteur et vice versa. Ce qui s’appelle escroquer son monde si ce n’est plus donnant-donnant mais pile je gagne et face tu perds.

À cette époque que tous les rapports humains (familiaux, amoureux, professionnels…) sont devenus, implicitement ou explicitement, des rapports économiques, et ce, dès la naissance puisqu’une mère qui accouche peut aujourd’hui se voir facturer le fait de prendre dans ses bras l’enfant à qui elle vient de donner naissance et si elle ne paie pas, on ne lui donne pas son bébé ! Si elle ne paie pas, elle ne peut pas tenir dans ses bras l’enfant qu’elle vient de mettre au monde et ce n’est pas dans n’importe quel monde.

À cette époque que tout a changé d’échelle, plus rien ne semblant à taille humaine, privant toujours plus chacun d’avoir prise sur son existence.

À cette époque que les gens ont exigé toujours davantage de respect pour eux et pour les autres dans un monde n’ayant que du mépris pour eux et il y aurait beaucoup à dire d’une société foncièrement immorale fabriquant des individus toujours plus à cheval sur les valeurs et donneurs de leçons – et hier, j’ai lu dans le journal que « les gens cherchent à donner un sens à leur consommation » et je n’ai pas pu m’empêcher d’éclater de rire.

À cette époque la fin des luttes sociales. Exit la lutte des classes, déclarée obsolète sans autre forme de procès, on ne se demande pas pourquoi, ni par qui. Alors que toujours plus de marchandises étaient produites en série, mais qui se souciait de ce détail ?

À la place : de nouvelles revendications opposant ceux luttant contre les discriminations pour tous et ceux défendant le droit de ne pas être d’accord pour tous. Les uns et les autres s’affrontant sur tous les fronts, sauf sur un point : les inégalités économiques. Car celles-ci cessèrent du jour au lendemain d’être un problème pour tous. Le vrai problème désormais, c’était ces putains d’étrangers, ou bien ces enculés de racistes, ou bien ces connards d’antiracistes, ou bien ces enfants de pédés, ou bien ces tarés de cathos, etc. C’est même splendide de constater combien, à partir des années 80, les gens ont commencé à s’écharper sur des questions d’identité nationale, sexuelle, ethnique, religieuse et tutti quanti, en oubliant complètement leur identité économique. Alors que s’il y a une chose qui distingue les individus, qui les fragilise et les dresse les uns contre les autres, les transforme en monstrueux panier de crabes, ce sont les inégalités économiques. Et comme par hasard, au moment où il ne fut plus question de lutter contre elles, les inégalités économiques se creusèrent magnifiquement à cette période, fabriquant une société toujours plus impitoyable et des individus toujours plus hargneux et frustrés. Des individus se posant de plus en plus des problèmes d’identité comme si ce n’était pas l’identité du monde de Dallas qui était problématique. Sacré J.R. ! Qui n’en finit pas de se frotter les mains que le fleuve de boue dont il est la source soit si bien détourné de son cours que les gens sont persuadés que la boue, c’est machin qui déteste trucmuche ou bien c’est trucmuche qui déteste machin, mais ce n’est en aucun cas le monde de Dallas. Surtout pas. Quelle idée ! Ici la pensée DOMINANTE. Ici que le monde de Dallas, pour se maintenir et pour aucune autre raison, a besoin d’ennemis (intérieurs ou extérieurs) et les invente de toutes pièces, faisant le pari qu’entre le dégoût qu’il inspire et la peur d’un pire à venir, celle-là l’emportera toujours, lui assurant de chier encore longtemps dans les ventilateurs – jusqu’au jour où son petit calcul se révèle faux. Comme dit l’autre (Walter Benn Michaels), « les discours identitaires, qu’ils soient progressistes ou réactionnaires, sont une arme efficace pour défendre les profits. Et c’est précisément parce qu’ils épargnent le capitalisme qu’ils séduisent autant de gens ». Putain de J.R. ! Qui devint le doux arbitre de conflits dont il est la poudre, la mèche et l’étincelle qui l’allume. Qui réussit à faire croire que « les luttes contre les discriminations remplaçaient la lutte des classes, alors qu’elles en sont une modalité » – mais chut. Touche pas à mon pote et pas touche à Dallas !

Il faut dire que c’est à cette époque que plus personne n’a imaginé vivre dans un autre monde que celui de Dallas. Plus personne ne l’a officiellement envisagé, ni désiré, ni voulu. Au vu des monstruosités commises par les régimes qui s’opposaient à lui (qui le concurrençaient plutôt, avant de voir tout l’intérêt qu’il y avait à suivre son exemple), plus personne n’a évoqué le sujet. À une vitesse stupéfiante, l’immense majorité des gens s’est ralliée à cette société comme si, à défaut d’être la meilleure qui soit, sachant qu’elle ne l’était pas, elle était néanmoins la seule possible et qu’il n’existait pas d’alternative, aucune issue. Fin de la discussion ! Que chacun en vienne à penser que les intérêts de la famille Ewing seraient l’intérêt de tous : ce fut un grand moment de télévision. Qu’une série arrive à faire de J.R. le héros des temps nouveaux : quel délire. Quel aveu. Quel monde que celui de Dallas !

À cette époque, aussi, que les enfants ont commencé d’être l’objet de tellement d’attentions apeurées que leur « périmètre de liberté » se trouve aujourd’hui réduit de 80 % par rapport à ce qu’il était avant Dallas. 80 % de liberté en moins dès le plus jeune âge ! Quatre-vingts pour cent ! Cela fabrique quels adultes ? À ton avis ?

Cela me rappelle cette famille qui, au grand complet (les parents, les trois enfants et même la mémé), s’enferma une nuit dans la cave de son pavillon avec des provisions pour un mois afin de faire croire qu’ils étaient partis en vacances, tellement les parents avaient honte que leurs voisins découvrent qu’ils n’avaient pas les moyens de s’offrir des congés. Tellement, dans le monde de Dallas, forte est la pression sociale et il y a des faits divers qui en disent plus long sur l’état d’une société que sur la folie humaine. C’est une patrouille de police qui, apercevant un filet de lumière à travers un soupirail et croyant à des cambrioleurs, découvrit la famille au grand complet terrée comme des rats, avec pour seule occupation la télévision (où passait peut-être Dallas), une lampe à UV afin de simuler un magnifique bronzage et un guide touristique pour devenir incollable sur le pays ensoleillé où tous diraient avoir passé des vacances géniales. Cela se passait en 1992, à Steinfort, au Luxembourg. Que sont devenus les trois enfants ?

À cette époque que chacun fut embedded. Que l’époque est devenue un impérialisme. Qu’elle a tout colonisé, doucement et impérativement. Que tout est devenu pulsionnel. Que le secteur tertiaire a supplanté tous les autres, les intermédiaires devenant les nouveaux maîtres du monde, alors qu’ils ne produisent rien, sinon leur propre hégémonie. Que Paris a commencé de devenir un musée pour le tourisme de masse et un produit de luxe pour touristes fortunés. Avec des quartiers « rénovés » pour ne plus avoir une once d’histoire, plus le moindre passé, uniquement un présent sponsorisé. Ô Paris : cette belle vitrine avec la réputation d’une grande ville. Dont un élu s’est récemment félicité qu’elle soit « la deuxième marque la plus connue au monde après Coca-Cola ». Paris : un soda ?

Ce n’est pas tout.

Je n’ai pas fini.

Car c’est à cette époque que la situation a, socialement, économiquement, culturellement, moralement, politiquement, semblé aller de plus en plus mal et qu’on a commencé à dire que le monde allait de mal en pis et chacun devait désormais prendre conscience que les temps étaient devenus difficiles et que cela n’irait pas en s’arrangeant. La fête était finie. Chacun allait devoir se serrer la ceinture. On oubliait de dire que c’était le veau d’or qui parlait des vaches maigres. Car pour les J.R. & Cie, ce monde n’a cessé d’aller mieux depuis quarante ans. Eux n’ont cessé de s’enrichir. Ils se sont même enrichis comme jamais auparavant, puisque l’écart des salaires entre ceux qui gagnent le plus et ceux qui gagnent le moins a été multiplié par 10 à partir de Dallas (OCDE). Preuve que la misère du monde est, pour certains, une bénédiction et même la condition de leur bonne fortune.

D’ailleurs, cette époque vit l’édification de fortunes colossales, avec la complicité ou l’incurie des États, celles-ci placées illico sur des comptes offshore pour échapper au fisc, provoquant de ce fait l’appauvrissement des nations et, partant, celui des populations, toujours plus plongées dans la mouise et soumises à l’austérité, celle-ci décidée par ceux qu’elle ne concerne pas. Car les pauvres sont liés à leur environnement, ce qui n’est pas le cas des riches : eux peuvent enjamber les frontières, ils ont les moyens d’aller où bon leur semble, là où l’herbe est toujours verte. À rien ils ne sont tenus. Eux sont les véritables citoyens du monde.

À cette époque que les prospérités du vice firent réellement l’infortune des vertus.

Que le cul a commencé de faire du cinéma, alors que le cinéma venait tout juste d’avoir l’audace de faire du cul.

Les rires enregistrés (« laugh tracks ») ponctuant les gags dans les sitcoms et je me rappelle de mon malaise à l’écoute de cette nouvelle forme d’hilarité à la fois forcée et artificielle.

La colorisation des vieux films et des vieilles séries télévisées (dont Zorro !), comme une falsification du passé, une volonté de tout mettre au présent afin que rien ne lui échappe. Tout lui appartienne et lui profite.

À cette époque que l’histoire fut proclamée morte, oust, du balai, assez vue la garce. Juste au moment où l’histoire prenait justement un nouveau départ.

À cette époque que les gens ont commencé de moins dormir, jusqu’à perdre en moyenne une heure et demie de sommeil chaque nuit. Un cycle entier. Et les rêves allant avec.

La mise au point des premières machines conçues pour battre l’homme sur son propre terrain (à commencer par le jeu d’échecs) et les débuts d’une jubilation technologique consistant à fabriquer une intelligence artificielle supérieure à la nôtre.

La loi Évin et la chasse aux fumeurs, « Un verre ça va, trois verres bonjour les dégâts », les types conduisant des motocrottes (ou caninettes) pour nettoyer les villes des déjections canines et, dans d’innombrables domaines, la volonté de nettoyer l’espace public et de responsabiliser les comportements alors que Dallas passait à la télévision.

À cette époque que des employeurs ont eu l’idée de contracter secrètement des assurances-vie pour leurs employés les plus vieux et les plus exposés aux accidents du travail, pariant ainsi sur leur mort prochaine afin de rafler la mise, ce qui en dit long sur l’art de faire des profits, d’où il vient et de quoi il est tissé.

À cette époque que tout a été USURPÉ. Que tout est devenu CYNIQUE, INDÉCENT et DÉLIRANT. Mais sous des dehors HYPERCOOL, ZEN, RELAX.

Est-ce lié ? Le quotient intellectuel moyen des Français a chuté de quatre points entre 1999 et 2009. Quatre points en l’espace de dix ans ! À cause de la pollution, des perturbateurs endocriniens, des méfaits du monde de Dallas. Car cette tendance est avérée dans les pays développés depuis la fin des années 80. Sans déconner ! Pour la première fois dans l’histoire de notre espèce, nos capacités cognitives DIMINUENT. En quarante ans, l’évolution de la société a engendré une régression évolutive au niveau des individus. Sans déconner ! Chacun d’entre nous est globalement moins intelligent après Dallas qu’il l’était avant Dallas et étonne-toi maintenant de tout ce qui se passe.

Niveau 5

Attends.

Je n’ai pas fini.

C’est aussi à cette époque, pendant les années Dallas, qu’une radio a commencé de faire de l’info un « réflexe », comme le proclamait son slogan publicitaire. Un réflexe ! Le programme était clair. Il était pavlovien. Et cela marcha à merveille : chacun suit désormais l’actualité en continu sans possibilité de lui échapper, contraint et forcé de se soucier de cette époque, d’assister à ses exploits, de s’épouvanter de ce qui lui arrive, de pleurer sur son sort, de n’avoir d’autres préoccupations que les siennes. C’est comme une drogue. À chaque jour son shoot quotidien d’informations toujours plus stupéfiantes et à force d’être piquousé en continu, non seulement la durée de vie de n’importe quel événement s’épuise incroyablement vite, mais tout paraît irréel, insensé, fantasmagorique, tandis que l’effet d’accoutumance conduit à en redemander dans l’addiction, pourvu que la came soit toujours plus dure. Ce qui fait que chacun ne sait plus qu’halluciner la réalité et que celle-ci le lui rend bien. Se désintoxiquer ? Couper le son et l’image ? Mais à moins de se réfugier sur une île déserte, les autres vous soufflent dans les bronches la dope qu’ils ont prise ; tandis que ce n’est pas parce qu’on se détourne de ce qui se passe qu’il ne se passe plus rien : c’est seulement qu’on ferme les yeux et qu’on se bouche les oreilles et justement : peut-être l’idée est-elle que chacun en vienne à se foutre de tout, laissant ainsi les coudées franches aux J.R. & Cie. Peut-être tout ceci conduit-il à une gigantesque overdose de réalité – et on peut mourir d’overdose.

Si je te dis que tout ce qui existe et tout ce qui a disparu vient des « années fric » : les crises à répétition, le chômage endémique, le walkman, les vidéoclips (pour voir la musique au lieu de l’écouter), les fêtes du Palace, la coke en stock, le train à grande vitesse, le premier McDo sur les Champs-Élysées (ce qui paraissait inimaginable au « pays de la gastronomie »), les Restos du cœur, le caviar devenant de gauche, l’identification par l’ADN, la vidéosurveillance, le premier bébé-éprouvette, le numérique, les CD obligeant à racheter sa discothèque, le Minitel puis la messagerie instantanée, le téléphone cellulaire, les nouveaux philosophes, la psychanalyse comme une orthopédie sociale, les crises en veux-tu en voilà (du pétrole, boursière, climatique, des banlieues, de civilisation…), les vagues d’attentats en plein Paris, l’invention du FN, les minorités de plus en plus agissantes pour leur propre compte et la majorité croyant en devenir une, l’essor de l’informatique personnelle et, entre Mac et Windows, chacun de choisir son camp comme s’il s’agissait d’un choix éthique et que celui-ci se résumait désormais à défendre un système d’exploitation plutôt qu’un autre, etc. etc.

Tout ça en même temps que Dallas. Tandis que Dallas passait à la télévision.

Toutes les années 80 sont une litanie.

Dallas fut PROGRAMMATIQUE.

Si je te dis qu’il existe une archive montrant Mitterrand imitant J.R. pour faire rire sa petite fille, tu me crois quand je dis que nul n’a échappé à Dallas, pas même ceux occupant les plus hautes fonctions, au point d’imiter J.R. en privé ? Surtout pas eux, puisque J.R. définit justement le type humain à l’usage des maîtres du nouveau monde.

Si je te dis : un type avec un chapeau de cow-boy, texan de père en fils, ayant fait fortune dans le pétrole, capable de mentir à tout le monde, capable d’entuber le monde entier et visant exclusivement ses intérêts : tu penses à qui ? À J.R. ?

Ou à george w. bush jr ?

À J.R. junior ?

À J.R. ayant accédé à la présidence du « pays le plus puissant du monde ». À Dallas pour de vrai. À grande échelle ! En direct. Faisant son propre cinéma. Se faisant son film afin de vendre au monde une guerre du pétrole qui, en Irak, fit plus de 150 000 morts (150 000 morts !) et, à la fin, le Proche-Orient en fut si bien déstabilisé qu’il en sortit tout armé un état baptisé islamique et merci george, thanks J.R. C’est quand tu veux pour boire un verre en terrasse…

Car je n’ai pas oublié la petite fiole faussement remplie d’anthrax et les ridicules petits crobars censés montrer des armes de destruction massive parfaitement imaginaires – et la plupart d’entre nous gobèrent cette production télévisuelle, filmée en direct depuis la salle du Conseil de sécurité de l’ONU transformée en annexe de Southfork Ranch.

Tout ça pour du fric.

Pour du pétrole.

À cause de Dallas !

Si si.

De même prévient-on le public, avant la diffusion d’un film, que celui-ci est tiré de faits réels, j’attends le jour où l’on préviendra que la réalité est tirée de fictions bien réelles. On saura alors à quoi s’attendre. Ce genre d’avertissement sera salutaire.

Crois-tu que J.R. junior se soit excusé ?

Réalises-tu qu’il tint la vedette huit années durant ? Une saison entière. Car les séries font aussi des mandats.

As-tu pris la mesure de l’avant et de l’après-Dallas ?

Avant Dallas, la société faisait croire aux faibles d’esprit dans mon genre que les vertus étaient la voie à suivre – sinon gare, ils finiraient en enfer ! Après Dallas, la même contagion mimétique a fait croire aux faibles d’esprit que le vice était la voie à suivre – sinon gare, ils seraient les losers de l’histoire. Ainsi les vertus n’ont-elles pas seulement disparu : elles sont devenues coupables. Elles ont été prohibées.

J.R. a fabriqué toute la réalité que nous vivons aujourd’hui. Il est le Parrain de nos existences.

Si je te dis que pour exister dans le monde d’aujourd’hui, il faut être à la hauteur de sa bassesse.

Si je te dis que parler du monde de Dallas est devenu impossible tellement ses ramifications plongent en nous ; mais heureusement qu’il reste le foot, les people et les faits divers.

Si je te dis que c’est en 1981 qu’un Japonais du nom de I.S. assassina une jeune étudiante hollandaise venue discuter poésie chez lui, dans son studio de la rue Erlanger, Paris XVIe ; cela fait, il la découpa en morceaux et mangea sa chair, crue ou cuisinée, prenant des photos (des selfies !) entre deux bouchées, entre deux plats. Exit la poésie ! À l’époque, ce fait divers m’avait impressionné. Bien plus que l’affaire du petit Gregory, il me resta en mémoire (surtout après avoir vu les photos du « festin » que publia sous blister noir le magazine Photo). Par la suite, I.S. devint une star dans son pays. Il fit de la télévision, il publia des livres, il tourna dans des films, il fit carrière. L’époque sait reconnaître les siens. Elle n’honore pas n’importe qui. C’est à partir de Dallas qu’elle devint, au propre et au figuré, CANNIBALE.

Un an plus tard, c’était Thriller, de Michael Jackson. Avec ses morts vivants faisant un tabac planétaire.

Niveau 6

Attends.

Je tiens à souligner que c’est aussi à cette époque que le stalinisme a (enfin !) commencé à avoir du plomb dans l’aile ; et tandis que déclinait là-bas le culte de la personnalité, le culte des personnalités démarrait ici.

À cette époque, pendant les années 80, que l’endettement a pris de façon concertée des proportions colossales, permettant de tenir les pays et les gens par les couilles bien mieux que ne le faisaient les dictatures, car pas besoin cette fois de soldatesque. Sachant que c’est à cette époque que les dictatures rendirent peu ou prou les armes, au profit de régimes démocratiques laissant les gens enfin libres de vivre comme ils l’entendaient et ce n’était pas du luxe. C’était une espèce de miracle. Je le dis sans ironie. Nul ne peut déplorer de vivre dans le monde de Dallas par comparaison avec certains régimes. Oui, mais c’est après avoir fait entrer le grand cheval de bois dans leur cité que les Troyens réalisèrent leur erreur.

Attends.

C’est à cette époque que l’on a cessé de se battre pour Hernani. Plus rien à fiche qu’un Dylan passe du folk au rock, provoquant chez une partie du public une colère dont on n’a plus idée aujourd’hui et qui, rétrospectivement, paraît grotesque (« Judas », cria un anonyme dans la foule lors d’un concert à Manchester en 1966 – à quoi Dylan répondit au micro : « You’re a liar »). L’ambiance était tendue. Elle l’avait également été au moment du free jazz. Au moment du surréalisme. Des avant-gardes artistiques. Au moment des impressionnistes. Ou lorsque la rugueuse musique de Rameau raillait les airs de cour de Lully. Parce que les arts représentaient quelque chose d’assez important pour que les gens s’empoignent, à mains nues parfois. À travers eux s’exprimaient des conceptions du monde. Ce qui est devenu inimaginable depuis Dallas ! Dans les bacs à musique, la paix règne uniformément. Ce qui serait une bonne chose si cette tolérance ne masquait une profonde désaffection. La forme n’est plus l’enjeu de rien. Exit les Modernes s’opposant aux Anciens : la querelle a tout bonnement cessé faute de combattants puisqu’il n’y a plus que des Modernes. Depuis Dallas, chacun peut faire son truc dans son coin et les autres en penser ce qu’ils veulent : cela n’a plus aucune espèce d’importance. Tout le monde s’en fiche. Personne ne s’écharpe plus pour si peu. Au pire, des artistes provoquent ici et là des scandales, mais uniquement parce qu’ils heurtent la susceptibilité de tel ou tel groupe social, de telle ou telle ligue, de telle ou telle paroisse. Rien d’artistique ici. De la pure et simple vénalité, comme dit l’autre (David Simon), pour qui faire un film violent pour dénoncer la violence ou mettre des filles à poil pour critiquer l’exploitation des femmes est « vénal ». Dans un monde devenu scandaleux, tout scandale roule pour lui. Merci qui ?

À cette époque que Tchernobyl : BOUM ! Et le directeur de la centrale de déclarer : « Il n’y a aucun problème. » Des scientifiques d’affirmer que les nuages ne passent pas les frontières, surtout s’ils sont radioactifs. Sans déconner !

À cette époque qu’on a commencé à parler d’acteurs sociaux, révélant que la société se concevait désormais comme un film dans laquelle chacun devait jouer un rôle. Une fiction s’énonçant volontairement comme telle et se voulant telle.

À cette époque que la publicité s’est mise à l’heure de Dallas en vantant, non plus la qualité des produits mis en vente, mais les qualités que ces produits ne possèdent justement pas. Comme une énième falsification en marche. Ainsi Tesco (géant mondial de la distribution) a-t-il lancé récemment une nouvelle gamme de produits portant le joli nom de fermes fleurant bon la campagne anglaise (« Redmere Farms » pour les légumes, « Rosedene Farms » pour les fruits, « Woodside Farms » pour la cochonnaille). Sauf que ces fermes n’existent pas. Elles sont de pures inventions marketing. Elles servent à dissimuler que ces produits sont fabriqués industriellement dans des usines qui n’ont rien de bucolique et qui, loin d’être british, sont réparties un peu partout dans le monde.

À cette époque que les produits halal ont commencé à devenir un marqueur identitaire alors qu’ils sont l’expression d’une industrie mondialisée et d’un marché inventé de toutes pièces.

À cette époque que tout est devenu retors.

À cette époque la libéralisation des ondes, les télévisions privées et commerciales et, plus tard, le P.-D.G. de la première chaîne de télévision française expliquerait ce que signifiaient de tels prodigieux changements, deux points ouvrez les guillemets : « À la base, le métier de TF1, c’est d’aider les annonceurs à vendre leurs produits. Or, pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre, pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons aux annonceurs, c’est du temps de cerveau humain disponible » et, entendant cette splendide profession de foi, ce qui m’avait frappé, ce n’était pas tant de découvrir à quel point le cynisme et le business font bon ménage dans le monde de Dallas (ce n’est pas un scoop), non plus la naïveté (l’arrogance ? la faute professionnelle ?) avec laquelle un ponte de la télé vendait la mèche, mais de m’apercevoir que la volonté de manipulation se fondait sur des travaux en neurobiologie – elle allait jusque-là.

Attends.

C’est à cette époque que le Club des cinq : il fut cloué au pilori par le politiquement correct, jusqu’à être banni des bibliothèques. Le Club des cinq ! Les Famous Five en anglais ! Alors que le Club des cinq fut au commencement de mes humanités ! Merde alors ! Les temps changeaient salement. Ils s’en prenaient directement à moi. Cela ne rigolait plus du tout. De partout les choses du passé commençaient d’être jugées et condamnées à l’aune du nouveau présent qui s’installait, parce que instruire à charge l’époque précédente est le plus sûr moyen de ne pas avoir à s’expliquer sur son propre compte. Il suffit d’incarner une rupture. De donner à penser qu’on instaure des temps nouveaux. Que tout ira mieux enfin. Que le changement est déjà là.

Attends.

J’ai appris hier (il faut croire que je retarde, ou peut-être n’est-ce qu’un faux bruit, l’un de ces sales ragots comme il s’en colporte entre éviers et latrines à l’heure de la mise aux baquets des repas une fois de plus ingurgités)

j’ai appris hier

dis-je en imitant la voix d’Antonin Artaud

sa voix de pèse-nerfs

ses mots de hautes perches

j’ai appris hier, dis-je, l’une de ces nouvelles sensationnelles qui font sans doute que cette société se croit à la tête du progrès.

À savoir que le tribunal d’instance d’Orléans a condamné le médecin de Michael Jackson pour « préjudice affectif ». Après que des fans du « roi de la pop » eurent témoigné que la mort de leur idole les avait traumatisés.

Un « préjudice affectif » ?

Sans blague !

Quel magnifique concept !

En tant que fan de Zorro, je crois pouvoir dire que Dallas m’a traumatisé. À mon niveau individuel des choses, il fut cause d’un très grave « préjudice affectif » et si un avocat veut m’aider à porter plainte, qu’il n’hésite pas à se faire connaître. Nous pourrions même intenter une action collective.

Mais pourquoi je m’embête ?

Je n’apprends rien à personne.

Chacun sait très bien dans quel monde il vit. Il en fait l’expérience chaque jour. Il est autant que moi aux premières loges. La question n’a finalement jamais été d’être au courant ou pas. Désolé.

N’empêche, c’est à cette époque que la société s’est mise à changer plus vite que son ombre. Quand j’y songe, c’est même dingue d’avoir assisté à des changements aussi radicaux en aussi peu de temps. Tout a changé tellement vite depuis que je suis né. Ce qui semblait vrai dix ans plus tôt ne l’était plus dix ans plus tard – et à peine le temps de s’en convaincre que chacun se voyait de nouveau dépassé par les événements. Le monde change si vite qu’il nous fait vieillir avant l’heure et il nous faut cravacher pour simplement rester dans le coup et ne pas devenir des inadaptés. Il n’y avait pas si longtemps, nombreux étaient ceux qui cherchaient à faire bouger un monde obtus et réfractaire ; après Dallas, la société a pris tout le monde de vitesse et c’est elle qui impose à présent son rythme. Elle qui trouve maintenant les individus trop lents, incapables d’évoluer, obtus et réfractaires au changement et étonne-toi que les gens (dont je fais partie) freinent des quatre fers. Quand le courant devient trop violent, on lutte contre lui. C’est instinctif. C’est humain. Ta culture est celle de l’évolution des mœurs en accéléré et du changement permanent de société, pour mieux la renforcer, ai-je songé ; de l’accélération en continu et des incertitudes qui vont avec.

Mais suffit la litanie.

Assez !

Je n’en peux plus.

À toi de dire maintenant ce qui est arrivé de bien aussi à cette époque. Grâce à elle. Si tu le peux. Car rien n’est jamais tout noir ou tout blanc et je te fais confiance pour corriger à ton aune. Je compte sur toi pour rétablir l’équilibre si tu m’estimes injuste. Éponger mes flaques si tu as du Sopalin. Compenser, comme on dit chez Clearstream. Moi, je n’ai pas le courage. Je sais que plein de gens pensent que la société s’est améliorée et que c’est mieux aujourd’hui qu’hier. Beaucoup mieux. Question médecine, par exemple. Question mœurs aussi. La Faim dans le monde. Plein d’autres trucs ici ou là et heureusement que c’est le cas. Si tout était affreux, le monde de Dallas n’y survivrait pas. Et qui peut dire si donner un peu pour mieux reprendre de l’autre n’est pas stratégique de sa part ? Sans compter que les hommes et les femmes de bonne volonté n’ont pas tous disparu. Il ne faut pas exagérer. Quoi qu’il en soit, cela ne change rien au tableau général. Au sens de l’histoire. À l’eau du bocal ! Sans compter qu’il y a toujours eu des gens pour se satisfaire de leur sort et c’est peut-être parce qu’ils sont si bien adaptés à leur environnement qu’ils ne veulent plus en changer. Ou qu’ils ne le peuvent plus. Jusqu’à mettre à son crédit ce qui console en fait de lui. C’est peut-être qu’ils n’ont pas assez d’imagination. Ou qu’ils n’ont pas de mémoire. N’ont pas le sens de l’humour. N’ont jamais été de toute leur vie dans un état bizarre. Ou qu’ils le sont en permanence à force d’être ce que le monde de Dallas fait d’eux. Je ne sais pas. Je n’en peux plus. Je n’ai plus de salive. Surtout si je songe que c’est à cette époque que naquit Julien et, à la fin, n’ayant connu que le monde de Dallas, il s’est pendu avec la ceinture de son pantalon.

À la fin

la Bourse prend trois points. Elle saute de joie. Elle célèbre la mort.

Tout ça à cause de Dallas.

Mais si mais si.

Le symptôme dit la maladie.

Des centaines de millions de gens ont vu Dallas. Des milliards d’individus, finalement, au fil du temps, en l’espace d’une décennie, sans compter les rediffusions. Et ce, partout sur la planète : Dallas a été diffusé dans cent trente pays. J.R. a connu un égal « bonheur » sur tous les continents, par-delà les différences de race, de religion, de sexe, de tout ce qu’on veut. Il se raconte même que les États-Unis offrirent la première saison de Dallas à l’Algérie en remerciement de son aide dans l’affaire des otages de l’ambassade d’Iran.

Tu parles d’un cadeau.

À propos de cadeau empoisonné : c’est pendant ces années-là que le sida – mais je pousse peut-être le bouchon.

Là, je n’en peux plus.

Je piquerais bien un petit roupillon.

Il faut que j’aille dormir !

Attends, je viens de retrouver cette phrase extraite de l’un de mes petits carnets et je te la livre pour ce qu’elle vaut : « Je ne dis pas que c’était mieux avant : ce n’était pas mieux avant. Certainement pas ! Mais c’est pire aujourd’hui et comment est-ce possible si ce n’était pas mieux avant ?

Comment est-ce possible ?

Est-ce parce que nous ne pensons plus avoir d’avenir qui ne soit sombre et effrayant, tandis que notre passé nous apparaît pourri jusqu’à l’os ? »

Feuilleter ou télécharger

Niveau 1

On ne s’en souvient peut-être pas, mais le feuilleton télévisé Dallas fut le commencement de quelque chose et la fin de quelque chose. Il ne fut pas un simple feuilleton télévisé : il fut un putsch culturel qui, pendant toutes les années 80, pendant plus d’une décennie, changea les règles de l’imaginaire collectif en faisant d’un salopard fini, cupide, veule et marié comme on ne le souhaite à personne le personnage central d’un feuilleton qui, entre 1978 et 1991, au cours de 357 épisodes (quatre fois plus que Zorro !), imposa un tout nouveau concept de héros : non plus redresseur des torts, mais incarnation machiavélique du mal. Exit le justicier masqué que médiatisait jusqu’ici la télévision, place au type sans foi ni loi que le petit écran se mit à populariser alors que les pourris de son espèce se faisaient jusqu’alors botter les fesses par Zorro. Adieu le renard, vive le loup. Les rôles venaient de s’inverser. Les pôles aussi. Le monde dévoilait soudain son vrai visage et il s’en vantait. Il ne craignait plus de s’exposer au grand jour. Voici qu’il n’y avait plus personne pour faire culturellement contrepoids. Voici que le crime payait ouvertement.

Cela semble banal aujourd’hui, cela semble acquis, mais à l’époque, les gens en restèrent babas devant leur télé. Ils n’en revenaient pas d’une telle audace, presque un sacrilège. Certains s’offusquèrent et des débats alimentèrent les gazettes. Cela ne fit que renforcer la passion générale pour « l’Infâme J.R. » et j’avais maintenant l’air malin avec mes idées de Zorro. Je démarrais dans l’existence avec des notions qui n’avaient plus cours. Et le fossé ne fit que se creuser par la suite. Ce fut un complet changement de régime.

Car à partir de Dallas, il se produisit une espèce de crise de la représentation : en assistant au triomphe de ce roi du pétrole ne reculant devant rien pour parvenir à ses fins, chacun éprouvait une étrange volupté, sorte de jubilation doublée d’effroi. C’était du jamais vu à la télévision. C’était comme se désintoxiquer d’une vieille drogue au profit d’une autre, plus dure et addictive. Comme baisser sa garde et s’étonner qu’une simple fissure au plafond dissimulât un séisme que nul n’avait pu prévoir. Devant son poste, chacun voyait se disloquer des convictions si bien ancrées depuis des lustres qu’elles semblaient immuables et cette contradiction, presque une dissociation, était impossible à résoudre sur l’instant, renforçant une fascination du pire qui ne s’est plus démentie depuis lors. Parce que face à ce renversement des valeurs, nul n’avait les mots. C’était du jamais vu tout court. Ce fut un choc, annonciateur de tant d’autres. L’acte de décès de deux mille ans de chrétienté. Le commencement d’un dégoût euphorique. Voici que le souci du bien et tous ses synonymes (déontologie, honnêteté, intégrité, éthique, courage, héroïsme, etc.) cessèrent d’avoir symboliquement la cote. Les vertus étaient devenues débiles. Ineptes. Obsolètes. Il y en avait marre de la veuve et de l’orphelin. Ras-le-bol des opprimés. Qu’ils crèvent ! Enfin sautait le verrou de la morale qui oppressait depuis des millénaires les hommes. Enfin on respirait un air franchement fétide. Enfin le mal n’était plus stigmatisant et plus personne ne devait éprouver la moindre gêne  viser son intérêt personnel et exclusif. Enfin les rapports d’argent n’avaient plus besoin de se dissimuler sous de touchants sentiments. Exit les sentiments. Qui se souciait encore d’autrui n’avait rien compris. Plus personne ne devait avoir honte de lui. La honte était vaincue. Elle n’avait plus droit de cité. Tant pis si des abrutis payaient les pots cassés. Bien fait pour leur gueule. Malheur aux perdants. À bas les faibles.

On n’avait jamais fait aussi moderne dans la culture populaire.

Ce fut l’avènement d’un nouveau monde. Avec ses héros à l’avenant. Quand bien même les salopards existaient depuis toujours, le statut du méchant de l’histoire changea du tout au tout avec Dallas. Lui qui n’avait jamais eu le beau rôle mais toujours celui de faire-valoir du bien et de vaincu de l’histoire, voici qu’il tenait soudain le premier rôle et qu’il gagnait à la fin. Il tenait sa revanche. Et pas seulement sur le petit écran. Voici qu’il n’y avait plus aucun scrupule à être un salopard fini. Voici que c’était le gentil qui lui servait à présent de faire-valoir. Qui devenait ridicule et répulsif à force de s’accrocher à des valeurs molles et veules et périmées. Pendant des siècles et des siècles, la civilisation avait tenté d’apprendre aux hommes à se comporter autrement que comme des bêtes féroces et tout se passait maintenant comme si le pourri de toute éternité avait brisé ses chaînes et pas question pour lui de retourner au cachot. Il comptait bien en profiter et, de siècles d’humiliations, se venger et se soulager. Il avait du bon temps à rattraper ! C’était lui à présent le plus malin et le plus fort. Lui qui écrivait sa légende, celle-ci parée des atours de la nouveauté qui embellit tout. Lui qu’on commença à nous vendre comme le héros des temps nouveaux.

Avec Dallas, l’hypocrisie qui avait jusque-là prévalu pour faire tenir les foules sauta comme un bouchon de champagne. Plus la peine de faire semblant. Youpi. Et comme toute vérité, celle de Dallas fut émancipatrice – mais dans le sens des rois du pétrole plutôt que dans le sens de l’homme. Dans le sens de la cupidité naturelle de l’homme, à qui le capitalisme (il paraît que c’est le mot) va comme un gant, dont il est la divinisation au carré, l’un ne pouvant se concevoir sans l’autre et chacun s’abreuvant en permanence à la source de l’autre, chacun se rejetant mutuellement la faute dans un perpétuel jeu de bonneteau où l’un et l’autre gagnent à tous les coups, comme larrons en foire.

Dallas fut le début d’une impunité revendiquée.

L’invention d’une mythologie à nulle autre comparable.

Le moment où le message fut massivement diffusé que les vices individuels s’avéraient dans ce monde plus avantageux que les qualités humaines.

Il fut un discours devenu en un peu plus d’une décennie dominant. À des millions de téléspectateurs, Dallas apprit à parler sa langue, il amena à penser dans son sens, un peu comme le nazisme y était parvenu avec le peuple allemand, la violence en plus mais la suave puissance de la télévision en moins, dix années durant, à raison d’un shoot chaque semaine.

Il fut un complet changement de paradigme, au sens où un paradigme est un « système de croyances définissant une vision du monde qui satisfait aux critères que lui-même édicte » (Thomas Kuhn).

Jusqu’ici, la culture du « happy end » mentait sur l’état réel du monde et pour ceux qui en chiaient au quotidien, ce mensonge était une consolation (les bons jours) autant qu’une exaspération (les mauvais jours). En l’espace de dix ans, Dallas rompit l’équilibre qui prévalait jusqu’ici : il fit pencher la balance d’un seul côté. Il fit triompher dans la fiction ce qui certes triomphait déjà dans la réalité, mais triomphait honteusement, de façon sournoise et occulte ; de ce fait, il étendit le royaume de la malfaisance dans toutes les directions, supprimant du même coup les consolations et les exaspérations qui faisaient contrepoids. À partir de Dallas, la saloperie ne souffrit plus aucune contestation, même en imagination. Elle ne fit plus aucun complexe. C’est elle qui parut soudain une excellente chose. Tandis que les anciennes valeurs durent passer à la clandestinité. Ce qui s’appelle gagner sur tous les tableaux.

Tout devint à la fois affreusement simple et affreusement compliqué à partir de Dallas.

Par exemple, qui imaginait qu’il adorerait un jour détester le héros de l’histoire, ainsi que le proclamait le slogan qui accompagnait la diffusion de Dallas. « Adorer détester » : voilà qui était tout à fait nouveau. Une façon de dire deux choses à la fois alors qu’elles s’excluent a priori. Un oxymore vraiment fantastique. Promis à un bel avenir puisque plus grand monde ne semble encore capable d’adorer ce qui est simplement adorable ni de détester ce qui est simplement haïssable ; à notre décharge, Dallas fut le premier à soumettre ouvertement la société à une « injonction paradoxale », un double bind disent les psychologues, qui ont établi que confronter un individu à une contradiction dans les termes bloque toute possibilité de communication. Rend confus. Conduit au mutisme. Au repli sur soi. L’effet est si admirable que nombre de publicités sont passées maîtres dans l’art de dire une chose et son contraire dans le même mouvement, créant une sidération qui, sur l’instant, désamorce toute critique, comme en témoignent des slogans qui vous coupent la chique, du style : « Cessez d’obéir ! », « L’essentiel, c’est le superflu », « La petite géante », etc.

J.R. : l’homme qui a inventé le sourire paradoxal.

Dans le même esprit, nul n’avait jamais envisagé que le héros de l’histoire pût être « ignoble », ni que tout le monde voudrait voir jusqu’où il pouvait pousser l’ignominie. Avant Dallas, personne ne s’était jamais soucié de le savoir. Tout le monde se doutait bien que… Eh quoi ? Les poètes n’avaient-ils pas rêvé de renverser toutes les valeurs ? Ne prônaient-ils pas la pure négativité ? Ils avaient été entendus, sans doute pas comme ils l’auraient souhaité ; mais il était trop tard à présent. Ils étaient servis. Zigomar faisait maintenant un tabac à la télévision, en prime time s’il vous plaît. Il crevait l’audimat semaine après semaine. Il agissait à visage découvert et il souriait. Il portait un costume-cravate et plutôt que de s’opposer au système, il tournait celui-ci à son avantage, jusqu’à l’incarner et à le sublimer. Pour ceux qui, comme moi, avaient placé toutes leurs actions dans un Justicier Masqué s’opposant aux manigances d’un pouvoir oppressif, les temps s’annonçaient difficiles. J’avais trouvé sur ma route l’ignoble majuscule. La crapule entre toutes. Sauf qu’il n’y avait rien à faire contre elle. C’est à partir de Dallas que j’ai commencé à me sentir mal dans mon époque, comme on dit mal dans sa peau.

C’est que la cupidité paraissait maintenant la solution rêvée. Elle avait valeur d’exemple. Les salauds ne se cachaient plus car ils ne se voyaient même plus comme des salauds : ils se croyaient simplement plus malins que les autres. Ils étaient sûrs d’avoir tout compris. Ils se regardaient comme des vainqueurs. Tandis que l’argent devenait l’Aventure même et que le monde était désormais celui des affaires ou il n’était pas. Dix ans durant, le message fut massivement diffusé. Il remporta un succès phénoménal. Et très vite l’ambiance générale se mit au diapason. Dallas suscita logiquement des vocations. L’ère du cynisme venait officiellement de démarrer. Ce fut un grand moment dans l’histoire des hommes.

Je le sais. J’y étais. J’ai vu qu’il y avait un avant-Dallas et un après-Dallas. J’ai vu changer l’eau du bocal des poissons. J’ai vu changer la nature des conversations et le comportement des individus. J’ai vu le négatif réussir l’exploit de se faire passer pour le positif. En 1974, âgé de quatorze ans, j’avais été envoyé en séjour linguistique à Brixham, gentille petite cité balnéaire du Devon, dans une gentille famille anglaise dont le père était un gentil bobby et, un matin, tandis qu’il mangeait ses œufs brouillés accompagnés d’une saucisse et de petits pois incroyablement gros et verts, Mister Bobby m’avait expliqué qu’il était policeman par vocation, par conviction, il était sur terre pour venir en aide aux gens qui étaient dans le besoin (to help people in need) et, comprenant ce qu’il disait, j’avais hoché la tête en disant que c’était cool, seul mot d’anglais que je savais par cœur et qui me servait en toutes circonstances. Mister Bobby semblait vraiment croire ce qu’il disait et je n’avais pas de raison de douter de sa sincérité. D’autant moins que sa femme était très jolie, vraiment adorable, tout à fait féminine, surtout en chemise de nuit, tandis qu’elle servait les œufs brouillés et les saucisses et je rougissais de dévorer en douce le galbe de ses petits seins qui faisaient frémir l’étoffe avec, fièrement dressés, leurs deux petits pois du plus vermeilleux effet.

Mais lorsque j’étais repassé dans la région en 1983, soit neuf ans plus tard, en plein thatchérisme, à l’occasion d’une virée à trois en voiture pour, notamment, découvrir le Loch Ness et, de là, sillonner toute l’Angleterre, Mister Bobby était devenu trader ! Vlan ! À trente-huit ans, il avait plaqué la police. Il n’en avait plus rien à fiche d’aider les gens dans le besoin. La police de Thatcher cassait désormais du gréviste à tout-va et ras-le-bol du gentil bobby. Du gentil… Bobby Ewing ? Je me rends compte seulement maintenant du lien ! Du fait que, dans le monde de Dallas, les Bobby passaient dorénavant pour des losers et peut-être fut-ce chez lui un élément déclencheur. Une incitation de plus à rompre avec son ancienne vie et à s’en inventer une nouvelle plus en phase avec son époque. Car il voulait désormais gagner un maximum de pognon en un minimum de temps. Il s’était mis à l’heure de Dallas et sa femme (laquelle était aussi adorable que dans mon souvenir et c’était d’ailleurs elle que, secrètement, j’avais cherché à revoir en incitant à faire de façon impromptue ce détour par Brixham), sa femme, dis-je, s’inquiétait de voir soudain son homme perpétuellement aux cent coups, fiévreux, surexcité, super-angoissé, courant partout sans avoir plus une minute pour elle ou pour les enfants, un vrai drogué ! Il avait perdu toute attention à autrui. Voici qu’il était irascible pour un rien, sans cesse sous la pression des cours de la Bourse et fluctuant psychiquement à leur rythme, sans cesse le nez dans le guidon, l’ambiance était devenue lugubre dans la maison. Madame Bobby ne reconnaissait plus l’homme qu’elle avait épousé. On le lui avait changé et elle pressentait qu’il n’avait pas les qualités d’un J.R., elle sentait qu’il allait les précipiter tous dans la ruine et que tout cela allait très mal se terminer et j’ignore ce qu’ils sont devenus, mais j’aimerais tout à coup le savoir.

Quoi qu’il en soit, j’ai vu, de mes yeux vu, que « l’esprit de Dallas » se répandait comme une traînée de poudre pendant toutes les années 80. Contaminait les deux côtés de l’écran. Car l’un et l’autre doivent s’apprécier ensemble. L’un ne va pas sans l’autre. Les deux se renforcent mutuellement. D’un côté les passions les plus prédatrices se donnant libre cours et, de l’autre, ceux voulant les imiter et entrer à leur tour dans l’image ; tout devenant permis à l’écran tandis que de moins en moins de choses le devenaient pour ceux qui, scotchés devant leur poste, n’avaient pas assez d’imagination ou pas assez de cran pour s’inventer la vie qui allait avec Dallas – et ceux-là n’eurent bientôt plus que le politiquement correct pour pleurer, puis les réseaux soi-disant sociaux pour déverser leur amertume. Étrange moment que celui de Dallas. Incroyable hallucination collective. On pouvait dire ce qu’on voulait, mais un type de la pire espèce réalisait des taux d’audience que n’avait jamais réalisés un type qui volait au secours des opprimés. C’était tout à fait extravagant et il n’en fallut pas davantage pour que l’idée s’insinue que plus c’était gros et abject, plus c’était laid et tordu et crapuleux, plus c’était scandaleux et paradoxal, et plus cela pouvait marcher, plus cela plaisait et plus cela devint la norme, en dépit du vague pressentiment que l’Occident était en train de se tirer une balle en pleine tempe ; mais il était trop tard. La balle était partie, elle était maintenant dans les têtes et la suite a montré qu’un même refrain, comme un mot d’ordre trottant désormais dans les consciences, sur l’air de synthés rutilants, allait massivement dessiner les contours de la vie : ton univers impitoyable, tu glorifies la loi du plus fort.

Que fichait Zorro pendant ce temps-là ?

Pourquoi n’intervenait-il pas ?

Je n’y comprenais plus rien

La société changeait trop vite.

Voici qu’un type à qui Zorro aurait botté les fesses en 25 minutes chrono triomphait semaine après semaine, année après année. L’illusion du bien avait passé, au profit de l’illusion du mal, qui n’a rien à lui envier et que fichait Zorro ? Pourquoi n’intervenait-il pas ? Tout ceci me mettait la tête à l’envers. La société m’avait fait croire certaines choses et elle proclamait à présent tout le contraire. Voici qu’un type à qui Zorro aurait botté le cul en 25 minutes chrono triomphait année après année et comment m’en remettre ? L’illusion du bien avait passé, au profit de l’illusion du mal, qui n’a rien à lui envier et que fichait Zorro pendant ce temps-là ? Pourquoi n’intervenait-il pas ? Tout ceci me mettait la tête à l’envers. Etc.

En boucle.

Comme un gif animé.

Pendant des années.

Pendant des décennies.

Jusqu’aux dîners de S.

Jusqu’à M.

Jusqu’à ce que Julien se pende avec sa ceinture à la poignée de la fenêtre de sa chambre.

Tu peux rire que je me sois pris pour Zorro, comme la preuve d’une faiblesse d’esprit, d’un désarroi profond, je ne le nie pas ; mais que le monde se prenne pour J.R., cela fait moins rire. C’est beaucoup moins drôle. Cela en dit également long sur lui.

À mon niveau imaginaire des choses, cela a toujours été Zorro contre J.R. C’est ma façon de me représenter la situation. Ce n’est pas parce que le droit de vote accorde à chacun une voix valant celle de n’importe qui d’autre que la voix de J.R. vaut celle de Zorro dans toutes les autres circonstances de la vie. Elles ne se valent que dans les urnes. Hormis cela, je maintiens que le fin sourire du Justicier Masqué vaut infiniment plus que l’ignoble sourire des J.R. & consorts. Ce qui, de leur point de vue, fait probablement de moi un lamentable idéaliste, doublé d’un pauvre con qui ne sait pas vivre avec son temps ; mais outre que ce n’est pas mon temps, c’est leur point de vue, alors je m’en fiche. Je sais ce que je dois à leur idéal.

Niveau 2

Le plus rigolo de l’histoire, c’est que les producteurs de Dallas n’imaginaient pas que leur feuilleton aurait un tel succès. Ce ne fut pas du tout prémédité. À l’origine, il s’agissait d’une mini-série de cinq épisodes dans laquelle J.R. incarnait classiquement le méchant de l’histoire, comme il en fallait un pour justifier le gentil de l’histoire, en l’occurrence Bobby Ewing, pitoyable cow-boy incarnant les valeurs traditionnelles de l’Amérique, morale séculaire as usual. Mièvrerie du héros as usual et on se demande pourquoi d’ailleurs. Alors que c’est lui qui porte sur ses épaules le poids de l’humanité et en avoir peu à peu fait un guignol insipide restera historiquement comme une erreur fatale. Ou la première manifestation du mal. Quoi qu’il en soit, si les producteurs visaient la bouteille en plastique, eux aussi abattirent la mésange. Car l’engouement du public pour « l’ignoble J.R. » fut tel qu’ils en firent rapidement le personnage principal du feuilleton et ce tour de passe-passe fut celui de l’époque elle-même. Ainsi naquit J.R., qu’aucun héros de cette sorte n’avait devancé ni inspiré, comme une pure création des temps nouveaux.

Mais les gens, à l’évidence, en avaient marre des héros à la papa ; ils n’en pouvaient plus de cette farce ; ils aspiraient maintenant à autre chose ; ils étaient mûrs pour accepter que le bien et le mal ne soient plus dialectisés de façon caricaturale ; ils n’étaient plus des enfants ; ils voulaient libérer leurs passions ; ils avaient vu les méfaits auxquels avait abouti la bonne conscience et ils voulaient entendre un autre son de cloche car ils voyaient bien que le monde avait changé. Ils avaient compris que le bien était une idéologie et le mal, heu, ils ne pouvaient pas dire encore s’il était une idéologie, ils ne voulaient plus aucune idéologie et il fallait laisser sa chance au mal comme à chacun d’entre nous, on était en démocratie. Et la télé, bonne fille, suivit le mouvement qu’elle avait elle-même amorcé. Elle obéit à ses propres impératifs, feignant de croire qu’ils ne venaient pas d’elle, selon une bijection parfaitement réglée. Si le public a la télévision qu’il mérite, la télévision a le public qu’elle façonne et bien malin qui peut dire ensuite qui de l’œuf ou de la poule.

En 1980, CBS commanda en urgence deux épisodes supplémentaires pour clore la saison 3. Pris au dépourvu, les scénaristes imaginèrent que J.R. se faisait tirer dessus par… ? Les scénaristes l’ignoraient eux-mêmes. Ils décideraient plus tard de l’identité de l’assassin, n’en ayant à ce moment-là pas la moindre idée, n’ayant cherché à ce moment-là qu’à parer au plus pressé et improvisant ce « drame » sous la pression commerciale de la chaîne, sans se douter de ce qu’ils allaient déclencher. Car cet épisode fut regardé par 360 millions de téléspectateurs – 360 millions de personnes ! Six fois la population de la France ! Le même épisode en même temps. Le même frisson. Vlan !

Surtout, en attendant le premier épisode de la saison 4 prévu sept mois plus tard, les médias tinrent la population en haleine avec cette question faisant partout les gros titres : « Who shot
J.R. ? » Et de spéculer pendant sept mois (sept mois !) sur l’identité de celui ou de celle qui avait osé tirer sur J.R., d’imaginer tous les scénarios possibles, de passer en revue tous les suspects potentiels, de s’épouvanter d’un tel sacrilège (alors qu’ils auraient aussi bien pu s’étonner que J.R. ait pu s’en sortir si longtemps, oui, ils auraient pu s’écrier : « Bon débarras ! Pourvu que cette raclure soit crevée ! »). Mais non, les médias firent de J.R. une victime parce qu’il s’était pris une balle bien méritée et tous traitèrent l’attentat qui avait failli l’envoyer six pieds sous terre comme s’il était un événement à la fois tragique et réel. Comme s’il s’agissait de J.F.K. !

Pour J.F.K., on savait, plus ou moins, qui lui avait tiré dessus – mais pour J.R. ? Ce fut, là aussi, le début de quelque chose. Le prolongement de ce qui avait eu lieu à Dallas, justement, comme une confusion des genres promise à un bel avenir, j’allais dire une confusion des peines. Une extension de la réalité dans la fiction, et inversement. À tel point qu’il se raconte que la publicité du parti républicain proclamant sur des milliers de badges « Les démocrates ont tiré sur J.R. » aurait, cette année-là, notablement contribué à l’élection de Ronald Reagan à la présidence des États-Unis, lui qui, acteur de profession, avait joué trente ans plus tôt dans La Collégienne en folie. Mieux qu’un rêve se réalisant, l’industrie du spectacle prenait officiellement la direction des opérations. Dans le même temps, les paris engagés chez les bookmakers atteignaient des sommes astronomiques. Les retombées de Dallas furent incalculables. Accessoirement, cet épisode reste dans l’histoire des productions télévisuelles comme celui où fut inopinément inventé le « cliffhanger », devenu une recette scénaristique quasiment métaphysique : la fin n’est plus l’achèvement de l’histoire mais un coup de théâtre annonçant une suite à venir haletante. Elle est un suspens insoutenable. La perpétuation de l’histoire toujours plus dramatiquement différée. Du pur wagnérisme.

Au terme de quatorze années d’une gloire télévisuelle sans partage, sa mission civilisatrice accomplie, son OPA culturelle parfaitement menée à son terme, le tout dernier épisode de Dallas s’acheva le 3 mai 1991 sur cette question : J.R. s’est-il suicidé ?

Comme une prémonition de ce qui attendait le monde ayant inventé Dallas et que celui-ci allait désormais produire en retour.

Un obscur désir de la société tout entière.

Un mystère en annonçant d’encore plus mystérieux et fascinants et, par exemple, X-Files !

La série X-Files.

Eh oui.

Tu ne me feras pas taire !

Niveau 3

Car seulement deux ans après Dallas et, là encore, pendant une décennie entière, entre 1993 et 2002, cette série suscita à son tour un incroyable engouement, mille débats dans les gazettes, le sentiment que, de nouveau, c’était du jamais vu. C’était génial !

Cela recommençait, dans la même veine délirante.

Cela ne suffisait donc pas que le monde soit devenu impitoyable, voici qu’il devenait fantastique, proie de phénomènes paranormaux, angoissants, stupéfiants et… le dernier phénomène en date totalement inexplicable, véritablement angoissant, pareillement télévisuel : n’était-ce pas Dallas ?

Difficile de ne pas faire le rapprochement.

Dallas n’était-il pas la preuve que certains phénomènes défiaient l’entendement et même l’imagination ?

Un tel prodige ne pouvait pas rester lettre morte. Il devait forcément y avoir une suite. Il faut toujours suivre la chronologie, comme on suit à la trace un animal grâce aux empreintes qu’il laisse sur le sol, aux feuilles qu’il a froissées sur son passage, à ses déjections.

Ce n’était pas pour rien si X-Files proclamait que « La vérité est ailleurs ». Ailleurs ? Où cela ? Mais ici même, pardi ! Car l’ailleurs de la fiction, c’est la réalité. Ce n’est nulle part ailleurs. C’est enfantin. Ce n’est pas en se mettant dans la perspective de celui qui pose une question qu’on parvient à trouver la réponse. C’est comme la lettre volée qu’on ne voit pas car elle crève les yeux et, en l’occurrence, la vérité que cherchaient fébrilement Mulder et Scully ne se cachait pas dans la lumière de la fiction qui accaparait l’attention, non, elle était hors champ ! Plus précisément, elle se trouvait dans le passé de la série. Dans le processus qui avait conduit à sa production. À partir de là, il suffisait d’élargir son champ de vision. Il fallait juste avoir présent à l’esprit que, deux ans après Dallas, une nouvelle série prenait la relève et rencontrait le même succès, suggérant que celui-ci se prolongeait de l’une à l’autre… et pourquoi cette série en particulier ? Ce ne pouvait pas être n’importe laquelle, certes, mais pourquoi X-Files en particulier ? Pourquoi pas une autre série ?

Je te pose la question.

Sachant que le fait d’avoir aimé X-Files en son temps ne change rien à l’affaire.

Parce que le public savait désormais que l’inimaginable pouvait arriver ! Il l’avait vu à la télé, de ses yeux vu, pendant une décennie entière, et il ne pouvait plus l’oublier. L’onde de choc se prolongeait. Une stupeur nouvelle avait surgi, qui réclamait des explications à la hauteur de l’incompréhension. Que les univers de l’une et l’autre série soient aux antipodes n’était qu’apparent. C’était un artifice. Un moyen d’éloigner ce qui était justement trop proche, comme le fils se distingue exprès du père et, par là même, avoue ce qu’il lui doit. En sorte, X-Files mettait en scène le traumatisme que Dallas avait réellement provoqué, pour l’exprimer dans une fiction. Comme une façon d’exorciser l’angoisse en conférant à ce qui la causait un caractère surnaturel, selon un processus bien connu. Un mécanisme de défense bien rodé et veux-tu que je te dise ? X-Files fut la NÉVROSE de Dallas. Voilà. Il fut sa projection paranoïaque dans l’irrationnel, incitant à aller chercher l’anormal dans le paranormal et c’est ici qu’on commença à parler d’extraterrestres. Ici que J.R. se fit appeler E.T. Ici qu’à la place d’un seul monstre sévissant pendant dix ans, on eut droit chaque semaine à une nouvelle monstruosité défiant toujours plus la raison, comme une précipitation de l’histoire, une multiplication des avatars de J.R., un culte prenant des proportions hallucinatoires, parce que Dallas avait effectivement halluciné tout le monde. Cette série n’avait-elle pas balayé toutes les autres séries ? N’avait-elle pas éliminé toute la concurrence ? J.R. pouvait sourire et se frotter les mains. Il avait réussi son coup dans le fond et dans la forme. Symbole du néocapitalisme le plus impitoyable, il avait réussi l’exploit d’être, dans la vraie vie, sur le marché de l’audiovisuel, sa propre démonstration de force, validant en pratique le bien-fondé de son idéologie et suggérant à partir de maintenant un tout nouveau rapport au monde, dont X-Files retint le maléfice. Dont il réverbéra l’indicible en attendant que l’effet se dissipe, que la pilule soit avalée, que le monde né de Dallas soit consolidé.

Pauvres Mulder et Scully qui, dix ans durant, s’efforcèrent de trouver à la lumière d’épisodes épaississant toujours plus le mystère (et pour cause !) une vérité qui se trouvait tout bonnement dans une ville de l’État du Texas et qui, pendant une décennie entière, avait jailli du puits (de pétrole) comme de la boîte de Pandore, giclant des profondeurs de la Terre comme si c’était de l’enfer. Si seulement Mulder et Scully avaient regardé la télévision, ils auraient tout compris ! Ils avaient pourtant l’âge d’avoir vu Dallas quand ils étaient adolescents. Ils regardaient quoi à la télé avant d’entrer au FBI ? Fox Mulder, c’était à cause de Zorro, en mémoire de feu le Renard ?

À leur décharge, les scénaristes avaient maintenu leurs héros dans l’ignorance. C’est d’ailleurs le problème avec les personnages de fiction : ils n’ont jamais vu les trucs que nous autres avons regardés à la télé ou au cinéma. Ils sont incroyablement acculturés comparés à nous. Ils sont même ignorants des personnages de fiction qui les ont précédés et c’est tout dire. Alors que nous sommes imprégnés de figures du passé, eux échappent à toute filiation, eux ne citent jamais leurs sources, ils sont dénués du moindre sens de l’histoire, ce qui fait qu’on ne sait pas dans quel monde ils vivent exactement – et eux non plus. Nous nous identifions plus ou moins à eux parce qu’ils ont l’air de nous ressembler ; mais c’est du bluff.

Il est toutefois possible que ses producteurs aient conçu X-Files en toute bonne foi, sans se douter qu’ils étaient eux-mêmes imprégnés de Dallas et en subissaient les effets pernicieux, la terreur silencieuse, leur niveau individuel des choses n’échappant pas plus qu’un autre à la dallisation, la dallanisation, dallamaïsation, diabolaïsation ou je ne sais quel dérivé suffixal commençant par Dallas et finissant par -ation des esprits.

Un indice mettait toutefois la puce à l’oreille : au début de la série, Mulder se demandait si sa sœur était morte, alors que la question de savoir si J.R. était mort restait à l’époque cruellement en suspens. Poor Mulder. Qui ne savait pas que Scully et lui n’eurent jamais d’autre mission que d’incarner à l’écran les questions que tous se posaient de l’autre côté de l’écran, à savoir : comment Dallas avait-il été possible ? D’où un tel succès ? Comment un type aussi monstrueux que J.R. avait-il pu devenir le héros des temps modernes ? Comment survivre dans un monde devenu impitoyable ? La science pouvait-elle expliquer cet incroyable phénomène de société ou celui-ci défiait-il l’entendement, obligeant à faire appel au supranormal, à l’irrationnel, à l’occulte ? Mulder le croyait ; tandis que Scully n’en croyait pas un mot et refusait d’en croire ses yeux. Refusait de démissionner intellectuellement et de céder à la névrose devenue collective.

Autre indice, encore plus décisif : dans un épisode de juin 1998, Mulder et Scully découvrent que l’explosion d’un immeuble dans la ville de Dallas dissimule l’existence d’un virus extraterrestre qui menace de se répandre sur Terre et contre lequel Scully est curieusement immunisée. À Dallas, donc, désignée dans la série comme le foyer d’une infection planétaire et il faut le dire dans quelle langue ?

Et je n’oublie pas « l’homme à la cigarette ». Ah « l’homme à la cigarette » ! Présent dès le pilote de la série, ce mystérieux personnage reste tout le temps dans l’ombre, ne cessant de commettre crime sur crime de façon proprement machiavélique. Il apparaît comme l’instigateur d’énormément de scandales s’étant produits par le passé, il est celui qui connaît la vérité et, à la fin, on découvre qu’il est le père de Mulder. Plus décisif encore : dans l’épisode 7 de la saison 4 intitulé « Musings of a Cigarette Smoking Man » (Réflexions d’un homme à la cigarette), il avoue avoir fumé sa première cigarette à Dallas ! À DALLAS ! Sans déconner ! Le jour de l’assassinat de J.F.K., pour être précis, histoire de lever tous les doutes et c’est moi qui délire ou « l’homme à la cigarette » : il est le fantôme télévisuel de J.R., il est son être astral projeté sous une autre identité et dans une autre série, il n’est pas mort, non non non, il est toujours là, c’est lui l’extraterrestre, pour ne pas dire l’inhumain. Sauf qu’il agit désormais dans l’ombre, dissimulant son ignoble sourire derrière une cigarette perpétuellement aux lèvres, comme un rappel subliminal, un petit détail soulignant l’évidence, une incitation à faire le lien, à l’intention des initiés en mesure de le décrypter. Tant pis pour ceux qui ne savent pas lire sur les lèvres. Dallas s’était peut-être arrêté en 1991, mais l’ignoble sourire de J.R. continuait de flotter, libre et invisible, répandant son sarcasme dans la société par le même canal. L’industrie télévisuelle ne reviendrait plus en arrière – et nous non plus. Dallas n’avait pas été un coup d’épée dans l’eau. Un feu de paille. Une simple expérience de laboratoire (comme, par exemple, le feuilleton Le Prisonnier). Le sortilège avait réussi. Les audiences étaient trop bonnes. La télévision en général et la société en particulier étaient définitivement entrées dans une ère « ne connaissant pas la pitié – et malheur à celui qui n’a pas compris », comme le chantait le générique.

De quoi en effet croire aux petits hommes verts, quand on n’ose pas appeler un chat un chat. Ou se mobiliser follement pour sauver ce qui pouvait encore l’être en regardant Urgences (1994-2009), première série médicale à remporter, également dans la foulée de Dallas, un triomphe planétaire ; mais est-ce un hasard si les téléspectateurs se passionnaient maintenant pour le quotidien de médecins s’acharnant à sauver la vie d’innombrables malades venant du monde extérieur comme si celui-ci était pourri et, quelques années plus tard, les zombies seraient partout, l’infection aurait gagné la planète ? À moins de rester chez soi, bien au chaud, entre amis, à l’abri du monde extérieur justement, comme une nostalgie du temps d’avant Dallas et cette nostalgie serait la preuve que J.R. avait gagné la partie (Friends, 1994-2004). Alors que ces deux autres séries, juste après Dallas, connaissaient parallèlement à X-Files le succès que l’on sait au point de devenir à leur tour cultes, chacune prenait acte à sa façon du traumatisme subi, jusqu’à enfoncer plus fortement encore le clou de J.R. dans le temps de cerveau disponible des téléspectateurs.

Au moment où X-Files achevait sa mission de consolidation névrotique arriva sur les écrans une nouvelle série qui, durant elle aussi à peu près dix ans (de 1999 à 2007), connut un succès non moins considérable : Les Soprano. Soit un mafieux notoire qui suit une thérapie pour des crises d’angoisse dont il ne comprend pas l’origine.

Sans blague.

Bien sûr, je n’accuse pas telle ou telle série télévisée, comme si elles étaient toutes coupables et qu’il fallait les interdire. Surtout pas ! Je décris ce dont elles me paraissent témoigner. De quelle évolution de la société elles sont à la fois l’expression et le vecteur. De quelle maladie le symptôme, sans lequel le diagnostic est impossible.

Parenthèse : je profite de l’occasion, des fois que j’oublierais : ce qu’il y a de bien avec les séries américaines (mais pas seulement les séries), c’est qu’elles parlent de l’Amérique. Elles ne parlent de rien d’autre. Elles ne parlent pas d’amour, elles parlent de l’amour en Amérique. Elles ne racontent pas des histoires, mais l’histoire de l’Amérique. Avec des hommes et des femmes qui ne sont pas des hommes et des femmes mais des Américains et des Américaines. Si un chien pisse dans la rue, il pisse à l’américaine. Si un oiseau vole dans le ciel, il porte la bannière étoilée ; il zinzinule américain. C’est très impressionnant. C’est un peu crispant, à la longue. C’est bien pratique aussi : ainsi sait-on très exactement ce qui se passe là-bas et qui va très vite arriver chez nous. Ce n’est pas rien de le savoir. Putain, il s’agit de l’Amérique ! Il s’agit du robinet qui arrose culturellement le monde entier ! Il s’agit du HUB mondial !

Fermer la parenthèse.

Niveau 4

Tu ne me crois pas ? Tu trouves que j’exagère ?

Attends.

Si je te dis que c’est pendant les années Dallas que les États se sont convertis les uns après les autres au libéralisme économique échevelé, à la financiarisation brutale des marchés, à la mondialisation ensauvagée du capitalisme, à la fétichisation hystérique de l’entreprise, aux actionnaires rimant avec tortionnaires, à la transformation de tout, absolument tout, en marchandises et, pour faire passer la pilule autant que pour doper les ventes, à la communication tous azimuts, à la médiatisation incitant à vivre toujours plus par procuration, à la fusion du politique avec le divertissement, ouvrant ainsi gaiement la voie à un monde toujours plus impitoyable. Au culte du plus fort énormément glorifié.

Si je te dis que J.R. fut le premier people : tu mesures les conséquences ? La face du monde complètement changée ? Les jugements et les comportements absolument faussés ? L’invention d’un type humain non seulement accablant mais le plus dérisoire de tous les types humains ayant jamais existé ?

Si je te dis que c’est à cette époque que l’appellation Direction des « ressources humaines » est passée dans les mœurs comme une lettre à la poste, sans faire un pli, évinçant ce qu’il pouvait encore y avoir de « personnel » dans les relations de travail.

À cette époque que la « révolution comptable » s’est mise à dicter sa loi, formatant les gouvernements et donnant à l’incompétence les moyens de se croire compétente sous Excel.

À cette époque que l’idée s’est propagée que sans la confiance des marchés, si on ne les rassure pas, rien ne va, tout fout le camp, les pauvres petits chéris piquent tout de suite leur crise, tandis que les pauvres petits humains peuvent aller se faire voir chez les Grecs dans un marché toujours plus humanisé pour toujours plus d’inhumanité.

À cette époque que la quantité est devenue une qualité – et même la première d’entre toutes. Dès lors que 360 millions de personnes regardent un truc à la télé, plus personne ne se demande si ce truc est de qualité ou pas : il l’est quantitativement. Comme disait je ne sais plus qui : « Le poison tue parce qu’il se répand. »

À cette époque que la spéculation est devenue la règle universelle, jusqu’à vider le présent de sa substance, au profit d’un futur perpétuellement remis au lendemain, comme dans le fameux paradoxe de la flèche de Zénon. Par définition, la cible ne peut pas être atteinte, même si c’est faux. Par définition, nous ne sommes rien puisque nous ne sommes que potentiellement, même si c’est faux.

À cette époque que les méfaits du capitalisme (sur la vie humaine, les relations sociales, les animaux, la nature environnante, etc.) sont devenus le vecteur de son développement et même le gage de sa pérennité, sur le modèle du pompier pyromane.

À cette époque des « SDF » tout à coup dans les villes. Plein de « SDF ». Exit les clochards et les poivrots plus ou moins folkloriques qui faisaient étalage des ravages de l’alcool, place aux nouveaux pauvres que le monde de Dallas se mit à jeter par fournées entières à la rue, si nombreux qu’ils devinrent même un sigle, comme EDF ou GDF, comme n’importe quelle grosse entreprise. Comme une démonstration de force de l’économie marchande version J.R., sauf que ceux qui boivent ne sont pas ceux qui trinquent – tout le contraire ! Dans la foulée apparurent dans le métro de très jolis bancs publics conçus exprès pour que nul ne puisse s’y allonger s’il est fatigué et, par exemple, un « SDF ». Comme une deuxième mise au ban de la société. Le cynisme le plus sordide. C’est en découvrant ces bancs de la honte que j’ai compris le sens profond des années 80 et, accessoirement, du mot « design », passé dans le langage courant à cette époque et on comprend pourquoi. On réalise ce qu’il s’agit d’esthétiser. On devine le cahier des charges. On voit, dans son atelier aux grandes baies vitrées, le designer réfléchir à un banc sur lequel un pauvre ne pourrait pas s’allonger.

D’ailleurs, c’est à cette époque que commencèrent d’être « designées » nos existences elles-mêmes afin de les rendre toujours plus désirables en les épurant et en les stylisant, en les réduisant à leur plus simple expression, comme un hygiénisme ne disant pas son nom. Un formalisme forcené. La morale des vainqueurs.

À cette époque, aussi, que commencèrent d’être rendus un nombre incalculable de cultes : de l’argent, bien sûr, mais aussi de la nouveauté à tout prix, du glamour à tout prix, de la jeunesse à tout prix, de la consommation à tout prix, de la performance à tout prix (au lit aussi), de la productivité à tout prix, de la santé à tout prix, du judiciaire à tout prix, des marques à tout prix, du look à tout prix, des nouvelles technologies à tout prix, de l’humour à tout prix, de la musique à tout prix, du politiquement correct à tout prix, de la sécurité à tout prix, de la peur à tout prix, du communautarisme à tout prix, etc. Toutes choses qui existaient déjà mais auxquelles un culte n’était pas rendu. Et tous ces cultes de multiplier chacun à sa façon le grand culte de Dallas.

À cette époque la fin du progrès (au service de l’offre), remplacé par le concept d’innovation (au service de la demande).

À cette époque que les symptômes ont réussi à se faire passer pour des symboles. Que l’intelligence de la connerie a supplanté les conneries de l’intelligence. Que la Mafia et le capitalisme ont fait alliance pour se partager le gâteau.

Que les top models.

L’industrie du luxe se payant l’art contemporain.

Le prozac pour se sentir supercool, zen, relax dans un monde impitoyable et positiver positiver positiver…

L’économie faisant main basse sur la libido et le libre-échangisme devenant la pratique sexuelle à la mode.

Le rap, cette belle musique des ghettos rêvant de Rolex, en bonne fille des temps.

L’individualisme de masse.

Les verbes « profiter » et « gérer » envahissant tout le champ lexical.

La junk food et les junk bonds.

Les junkies et l’héroïne détrônant l’herbe et les acides. C’est-à-dire l’avènement d’une drogue égoïste, enfermant en soi-même et rendant paranoïaque, en plus de démolir l’organisme et de rendre dépendant. C’est-à-dire obligeant à chercher tout le temps de quoi se payer sa dose et à ne penser qu’à cela. C’est-à-dire faisant aussi de l’argent une drogue.

À cette époque une nouvelle loi : « la loi des marchés » et ce n’est pas rien une nouvelle loi. Ce n’est pas rien la loi. Nul n’est censé l’ignorer et elle s’applique à tout et à tous, par-delà toute autre considération (morale, esthétique, etc.). C’est bien simple : si ce sont les Marchés qui font la loi, alors ce n’est pas Autre Chose et cela veut tout dire. Tout s’éclaire. Quelqu’un qui se met en couple peut effectivement dire qu’il « n’est plus sur le marché ». Depuis Dallas, chacun a intériorisé que tout ce qui existe n’existe qu’en tant que marché ou n’existe pas. Même l’amour, l’art, la politique, les religions ou la critique sociale ne sont plus perçus comme l’amour, l’art, la politique, les religions ou la critique sociale mais comme des marchés sur lesquels des produits se livrent une concurrence plus ou moins acharnée et essaie maintenant d’être hors la loi, petit scarabée. Essaie d’en avoir par-dessus le marché. Imagine que tu n’es pas une offre.

À cette époque que Pac-Man a véritablement lancé l’industrie du jeu vidéo, avec un principe métaphorisant parfaitement le monde de Dallas : tu es dans un labyrinthe et tu dois bouffer tout ce qui se trouve sur ton chemin en essayant d’échapper à ceux qui veulent te bouffer. Auparavant, on jouait sa vie au flipper, où il s’agissait de lutter contre la fatalité gravitationnelle du plan incliné et la chute existentielle dans le trou.

À cette époque que le Rubik’s Cube est devenu le casse-tête à la mode en proposant à chacun de remettre en ordre ce qui se trouvait complètement chamboulé.

À cette époque des quantités invraisemblables de produits chimiques ont été déversées dans les eaux du lac Apopka, en Floride, aboutissant à décimer la population locale d’alligators devenus, au fil des générations, hermaphrodites et congénitalement stériles (voir www.ledossierm.fr/01). Preuve que le problème ne vient pas des individus mais de l’eau du bocal.

À cette époque que les compagnies aériennes ont commencé à vendre plus de billets que n’en pouvaient contenir leurs avions et le jour où je me suis fait refouler à l’embarquement alors que, mon billet en poche, j’étais tout content de partir en vacances, ce jour-là, je n’ai pas seulement compris le sens du mot « surbooking », j’ai compris que le monde de Dallas avait réussi un sacré tour de magie en dissociant l’acte d’achat de l’acte de vente, au profit exclusif de ce dernier. En rupture totale du contrat de confiance qui, depuis que les hommes font du commerce, lie le vendeur à l’acheteur et vice versa. Ce qui s’appelle escroquer son monde si ce n’est plus donnant-donnant mais pile je gagne et face tu perds.

À cette époque que tous les rapports humains (familiaux, amoureux, professionnels…) sont devenus, implicitement ou explicitement, des rapports économiques, et ce, dès la naissance puisqu’une mère qui accouche peut aujourd’hui se voir facturer le fait de prendre dans ses bras l’enfant à qui elle vient de donner naissance et si elle ne paie pas, on ne lui donne pas son bébé ! Si elle ne paie pas, elle ne peut pas tenir dans ses bras l’enfant qu’elle vient de mettre au monde et ce n’est pas dans n’importe quel monde.

À cette époque que tout a changé d’échelle, plus rien ne semblant à taille humaine, privant toujours plus chacun d’avoir prise sur son existence.

À cette époque que les gens ont exigé toujours davantage de respect pour eux et pour les autres dans un monde n’ayant que du mépris pour eux et il y aurait beaucoup à dire d’une société foncièrement immorale fabriquant des individus toujours plus à cheval sur les valeurs et donneurs de leçons – et hier, j’ai lu dans le journal que « les gens cherchent à donner un sens à leur consommation » et je n’ai pas pu m’empêcher d’éclater de rire.

À cette époque la fin des luttes sociales. Exit la lutte des classes, déclarée obsolète sans autre forme de procès, on ne se demande pas pourquoi, ni par qui. Alors que toujours plus de marchandises étaient produites en série, mais qui se souciait de ce détail ?

À la place : de nouvelles revendications opposant ceux luttant contre les discriminations pour tous et ceux défendant le droit de ne pas être d’accord pour tous. Les uns et les autres s’affrontant sur tous les fronts, sauf sur un point : les inégalités économiques. Car celles-ci cessèrent du jour au lendemain d’être un problème pour tous. Le vrai problème désormais, c’était ces putains d’étrangers, ou bien ces enculés de racistes, ou bien ces connards d’antiracistes, ou bien ces enfants de pédés, ou bien ces tarés de cathos, etc. C’est même splendide de constater combien, à partir des années 80, les gens ont commencé à s’écharper sur des questions d’identité nationale, sexuelle, ethnique, religieuse et tutti quanti, en oubliant complètement leur identité économique. Alors que s’il y a une chose qui distingue les individus, qui les fragilise et les dresse les uns contre les autres, les transforme en monstrueux panier de crabes, ce sont les inégalités économiques. Et comme par hasard, au moment où il ne fut plus question de lutter contre elles, les inégalités économiques se creusèrent magnifiquement à cette période, fabriquant une société toujours plus impitoyable et des individus toujours plus hargneux et frustrés. Des individus se posant de plus en plus des problèmes d’identité comme si ce n’était pas l’identité du monde de Dallas qui était problématique. Sacré J.R. ! Qui n’en finit pas de se frotter les mains que le fleuve de boue dont il est la source soit si bien détourné de son cours que les gens sont persuadés que la boue, c’est machin qui déteste trucmuche ou bien c’est trucmuche qui déteste machin, mais ce n’est en aucun cas le monde de Dallas. Surtout pas. Quelle idée ! Ici la pensée DOMINANTE. Ici que le monde de Dallas, pour se maintenir et pour aucune autre raison, a besoin d’ennemis (intérieurs ou extérieurs) et les invente de toutes pièces, faisant le pari qu’entre le dégoût qu’il inspire et la peur d’un pire à venir, celle-là l’emportera toujours, lui assurant de chier encore longtemps dans les ventilateurs – jusqu’au jour où son petit calcul se révèle faux. Comme dit l’autre (Walter Benn Michaels), « les discours identitaires, qu’ils soient progressistes ou réactionnaires, sont une arme efficace pour défendre les profits. Et c’est précisément parce qu’ils épargnent le capitalisme qu’ils séduisent autant de gens ». Putain de J.R. ! Qui devint le doux arbitre de conflits dont il est la poudre, la mèche et l’étincelle qui l’allume. Qui réussit à faire croire que « les luttes contre les discriminations remplaçaient la lutte des classes, alors qu’elles en sont une modalité » – mais chut. Touche pas à mon pote et pas touche à Dallas !

Il faut dire que c’est à cette époque que plus personne n’a imaginé vivre dans un autre monde que celui de Dallas. Plus personne ne l’a officiellement envisagé, ni désiré, ni voulu. Au vu des monstruosités commises par les régimes qui s’opposaient à lui (qui le concurrençaient plutôt, avant de voir tout l’intérêt qu’il y avait à suivre son exemple), plus personne n’a évoqué le sujet. À une vitesse stupéfiante, l’immense majorité des gens s’est ralliée à cette société comme si, à défaut d’être la meilleure qui soit, sachant qu’elle ne l’était pas, elle était néanmoins la seule possible et qu’il n’existait pas d’alternative, aucune issue. Fin de la discussion ! Que chacun en vienne à penser que les intérêts de la famille Ewing seraient l’intérêt de tous : ce fut un grand moment de télévision. Qu’une série arrive à faire de J.R. le héros des temps nouveaux : quel délire. Quel aveu. Quel monde que celui de Dallas !

À cette époque, aussi, que les enfants ont commencé d’être l’objet de tellement d’attentions apeurées que leur « périmètre de liberté » se trouve aujourd’hui réduit de 80 % par rapport à ce qu’il était avant Dallas. 80 % de liberté en moins dès le plus jeune âge ! Quatre-vingts pour cent ! Cela fabrique quels adultes ? À ton avis ?

Cela me rappelle cette famille qui, au grand complet (les parents, les trois enfants et même la mémé), s’enferma une nuit dans la cave de son pavillon avec des provisions pour un mois afin de faire croire qu’ils étaient partis en vacances, tellement les parents avaient honte que leurs voisins découvrent qu’ils n’avaient pas les moyens de s’offrir des congés. Tellement, dans le monde de Dallas, forte est la pression sociale et il y a des faits divers qui en disent plus long sur l’état d’une société que sur la folie humaine. C’est une patrouille de police qui, apercevant un filet de lumière à travers un soupirail et croyant à des cambrioleurs, découvrit la famille au grand complet terrée comme des rats, avec pour seule occupation la télévision (où passait peut-être Dallas), une lampe à UV afin de simuler un magnifique bronzage et un guide touristique pour devenir incollable sur le pays ensoleillé où tous diraient avoir passé des vacances géniales. Cela se passait en 1992, à Steinfort, au Luxembourg. Que sont devenus les trois enfants ?

À cette époque que chacun fut embedded. Que l’époque est devenue un impérialisme. Qu’elle a tout colonisé, doucement et impérativement. Que tout est devenu pulsionnel. Que le secteur tertiaire a supplanté tous les autres, les intermédiaires devenant les nouveaux maîtres du monde, alors qu’ils ne produisent rien, sinon leur propre hégémonie. Que Paris a commencé de devenir un musée pour le tourisme de masse et un produit de luxe pour touristes fortunés. Avec des quartiers « rénovés » pour ne plus avoir une once d’histoire, plus le moindre passé, uniquement un présent sponsorisé. Ô Paris : cette belle vitrine avec la réputation d’une grande ville. Dont un élu s’est récemment félicité qu’elle soit « la deuxième marque la plus connue au monde après Coca-Cola ». Paris : un soda ?

Ce n’est pas tout.

Je n’ai pas fini.

Car c’est à cette époque que la situation a, socialement, économiquement, culturellement, moralement, politiquement, semblé aller de plus en plus mal et qu’on a commencé à dire que le monde allait de mal en pis et chacun devait désormais prendre conscience que les temps étaient devenus difficiles et que cela n’irait pas en s’arrangeant. La fête était finie. Chacun allait devoir se serrer la ceinture. On oubliait de dire que c’était le veau d’or qui parlait des vaches maigres. Car pour les J.R. & Cie, ce monde n’a cessé d’aller mieux depuis quarante ans. Eux n’ont cessé de s’enrichir. Ils se sont même enrichis comme jamais auparavant, puisque l’écart des salaires entre ceux qui gagnent le plus et ceux qui gagnent le moins a été multiplié par 10 à partir de Dallas (OCDE). Preuve que la misère du monde est, pour certains, une bénédiction et même la condition de leur bonne fortune.

D’ailleurs, cette époque vit l’édification de fortunes colossales, avec la complicité ou l’incurie des États, celles-ci placées illico sur des comptes offshore pour échapper au fisc, provoquant de ce fait l’appauvrissement des nations et, partant, celui des populations, toujours plus plongées dans la mouise et soumises à l’austérité, celle-ci décidée par ceux qu’elle ne concerne pas. Car les pauvres sont liés à leur environnement, ce qui n’est pas le cas des riches : eux peuvent enjamber les frontières, ils ont les moyens d’aller où bon leur semble, là où l’herbe est toujours verte. À rien ils ne sont tenus. Eux sont les véritables citoyens du monde.

À cette époque que les prospérités du vice firent réellement l’infortune des vertus.

Que le cul a commencé de faire du cinéma, alors que le cinéma venait tout juste d’avoir l’audace de faire du cul.

Les rires enregistrés (« laugh tracks ») ponctuant les gags dans les sitcoms et je me rappelle de mon malaise à l’écoute de cette nouvelle forme d’hilarité à la fois forcée et artificielle.

La colorisation des vieux films et des vieilles séries télévisées (dont Zorro !), comme une falsification du passé, une volonté de tout mettre au présent afin que rien ne lui échappe. Tout lui appartienne et lui profite.

À cette époque que l’histoire fut proclamée morte, oust, du balai, assez vue la garce. Juste au moment où l’histoire prenait justement un nouveau départ.

À cette époque que les gens ont commencé de moins dormir, jusqu’à perdre en moyenne une heure et demie de sommeil chaque nuit. Un cycle entier. Et les rêves allant avec.

La mise au point des premières machines conçues pour battre l’homme sur son propre terrain (à commencer par le jeu d’échecs) et les débuts d’une jubilation technologique consistant à fabriquer une intelligence artificielle supérieure à la nôtre.

La loi Évin et la chasse aux fumeurs, « Un verre ça va, trois verres bonjour les dégâts », les types conduisant des motocrottes (ou caninettes) pour nettoyer les villes des déjections canines et, dans d’innombrables domaines, la volonté de nettoyer l’espace public et de responsabiliser les comportements alors que Dallas passait à la télévision.

À cette époque que des employeurs ont eu l’idée de contracter secrètement des assurances-vie pour leurs employés les plus vieux et les plus exposés aux accidents du travail, pariant ainsi sur leur mort prochaine afin de rafler la mise, ce qui en dit long sur l’art de faire des profits, d’où il vient et de quoi il est tissé.

À cette époque que tout a été USURPÉ. Que tout est devenu CYNIQUE, INDÉCENT et DÉLIRANT. Mais sous des dehors HYPERCOOL, ZEN, RELAX.

Est-ce lié ? Le quotient intellectuel moyen des Français a chuté de quatre points entre 1999 et 2009. Quatre points en l’espace de dix ans ! À cause de la pollution, des perturbateurs endocriniens, des méfaits du monde de Dallas. Car cette tendance est avérée dans les pays développés depuis la fin des années 80. Sans déconner ! Pour la première fois dans l’histoire de notre espèce, nos capacités cognitives DIMINUENT. En quarante ans, l’évolution de la société a engendré une régression évolutive au niveau des individus. Sans déconner ! Chacun d’entre nous est globalement moins intelligent après Dallas qu’il l’était avant Dallas et étonne-toi maintenant de tout ce qui se passe.

Niveau 5

Attends.

Je n’ai pas fini.

C’est aussi à cette époque, pendant les années Dallas, qu’une radio a commencé de faire de l’info un « réflexe », comme le proclamait son slogan publicitaire. Un réflexe ! Le programme était clair. Il était pavlovien. Et cela marcha à merveille : chacun suit désormais l’actualité en continu sans possibilité de lui échapper, contraint et forcé de se soucier de cette époque, d’assister à ses exploits, de s’épouvanter de ce qui lui arrive, de pleurer sur son sort, de n’avoir d’autres préoccupations que les siennes. C’est comme une drogue. À chaque jour son shoot quotidien d’informations toujours plus stupéfiantes et à force d’être piquousé en continu, non seulement la durée de vie de n’importe quel événement s’épuise incroyablement vite, mais tout paraît irréel, insensé, fantasmagorique, tandis que l’effet d’accoutumance conduit à en redemander dans l’addiction, pourvu que la came soit toujours plus dure. Ce qui fait que chacun ne sait plus qu’halluciner la réalité et que celle-ci le lui rend bien. Se désintoxiquer ? Couper le son et l’image ? Mais à moins de se réfugier sur une île déserte, les autres vous soufflent dans les bronches la dope qu’ils ont prise ; tandis que ce n’est pas parce qu’on se détourne de ce qui se passe qu’il ne se passe plus rien : c’est seulement qu’on ferme les yeux et qu’on se bouche les oreilles et justement : peut-être l’idée est-elle que chacun en vienne à se foutre de tout, laissant ainsi les coudées franches aux J.R. & Cie. Peut-être tout ceci conduit-il à une gigantesque overdose de réalité – et on peut mourir d’overdose.

Si je te dis que tout ce qui existe et tout ce qui a disparu vient des « années fric » : les crises à répétition, le chômage endémique, le walkman, les vidéoclips (pour voir la musique au lieu de l’écouter), les fêtes du Palace, la coke en stock, le train à grande vitesse, le premier McDo sur les Champs-Élysées (ce qui paraissait inimaginable au « pays de la gastronomie »), les Restos du cœur, le caviar devenant de gauche, l’identification par l’ADN, la vidéosurveillance, le premier bébé-éprouvette, le numérique, les CD obligeant à racheter sa discothèque, le Minitel puis la messagerie instantanée, le téléphone cellulaire, les nouveaux philosophes, la psychanalyse comme une orthopédie sociale, les crises en veux-tu en voilà (du pétrole, boursière, climatique, des banlieues, de civilisation…), les vagues d’attentats en plein Paris, l’invention du FN, les minorités de plus en plus agissantes pour leur propre compte et la majorité croyant en devenir une, l’essor de l’informatique personnelle et, entre Mac et Windows, chacun de choisir son camp comme s’il s’agissait d’un choix éthique et que celui-ci se résumait désormais à défendre un système d’exploitation plutôt qu’un autre, etc. etc.

Tout ça en même temps que Dallas. Tandis que Dallas passait à la télévision.

Toutes les années 80 sont une litanie.

Dallas fut PROGRAMMATIQUE.

Si je te dis qu’il existe une archive montrant Mitterrand imitant J.R. pour faire rire sa petite fille, tu me crois quand je dis que nul n’a échappé à Dallas, pas même ceux occupant les plus hautes fonctions, au point d’imiter J.R. en privé ? Surtout pas eux, puisque J.R. définit justement le type humain à l’usage des maîtres du nouveau monde.

Si je te dis : un type avec un chapeau de cow-boy, texan de père en fils, ayant fait fortune dans le pétrole, capable de mentir à tout le monde, capable d’entuber le monde entier et visant exclusivement ses intérêts : tu penses à qui ? À J.R. ?

Ou à george w. bush jr ?

À J.R. junior ?

À J.R. ayant accédé à la présidence du « pays le plus puissant du monde ». À Dallas pour de vrai. À grande échelle ! En direct. Faisant son propre cinéma. Se faisant son film afin de vendre au monde une guerre du pétrole qui, en Irak, fit plus de 150 000 morts (150 000 morts !) et, à la fin, le Proche-Orient en fut si bien déstabilisé qu’il en sortit tout armé un état baptisé islamique et merci george, thanks J.R. C’est quand tu veux pour boire un verre en terrasse…

Car je n’ai pas oublié la petite fiole faussement remplie d’anthrax et les ridicules petits crobars censés montrer des armes de destruction massive parfaitement imaginaires – et la plupart d’entre nous gobèrent cette production télévisuelle, filmée en direct depuis la salle du Conseil de sécurité de l’ONU transformée en annexe de Southfork Ranch.

Tout ça pour du fric.

Pour du pétrole.

À cause de Dallas !

Si si.

De même prévient-on le public, avant la diffusion d’un film, que celui-ci est tiré de faits réels, j’attends le jour où l’on préviendra que la réalité est tirée de fictions bien réelles. On saura alors à quoi s’attendre. Ce genre d’avertissement sera salutaire.

Crois-tu que J.R. junior se soit excusé ?

Réalises-tu qu’il tint la vedette huit années durant ? Une saison entière. Car les séries font aussi des mandats.

As-tu pris la mesure de l’avant et de l’après-Dallas ?

Avant Dallas, la société faisait croire aux faibles d’esprit dans mon genre que les vertus étaient la voie à suivre – sinon gare, ils finiraient en enfer ! Après Dallas, la même contagion mimétique a fait croire aux faibles d’esprit que le vice était la voie à suivre – sinon gare, ils seraient les losers de l’histoire. Ainsi les vertus n’ont-elles pas seulement disparu : elles sont devenues coupables. Elles ont été prohibées.

J.R. a fabriqué toute la réalité que nous vivons aujourd’hui. Il est le Parrain de nos existences.

Si je te dis que pour exister dans le monde d’aujourd’hui, il faut être à la hauteur de sa bassesse.

Si je te dis que parler du monde de Dallas est devenu impossible tellement ses ramifications plongent en nous ; mais heureusement qu’il reste le foot, les people et les faits divers.

Si je te dis que c’est en 1981 qu’un Japonais du nom de I.S. assassina une jeune étudiante hollandaise venue discuter poésie chez lui, dans son studio de la rue Erlanger, Paris XVIe ; cela fait, il la découpa en morceaux et mangea sa chair, crue ou cuisinée, prenant des photos (des selfies !) entre deux bouchées, entre deux plats. Exit la poésie ! À l’époque, ce fait divers m’avait impressionné. Bien plus que l’affaire du petit Gregory, il me resta en mémoire (surtout après avoir vu les photos du « festin » que publia sous blister noir le magazine Photo). Par la suite, I.S. devint une star dans son pays. Il fit de la télévision, il publia des livres, il tourna dans des films, il fit carrière. L’époque sait reconnaître les siens. Elle n’honore pas n’importe qui. C’est à partir de Dallas qu’elle devint, au propre et au figuré, CANNIBALE.

Un an plus tard, c’était Thriller, de Michael Jackson. Avec ses morts vivants faisant un tabac planétaire.

Niveau 6

Attends.

Je tiens à souligner que c’est aussi à cette époque que le stalinisme a (enfin !) commencé à avoir du plomb dans l’aile ; et tandis que déclinait là-bas le culte de la personnalité, le culte des personnalités démarrait ici.

À cette époque, pendant les années 80, que l’endettement a pris de façon concertée des proportions colossales, permettant de tenir les pays et les gens par les couilles bien mieux que ne le faisaient les dictatures, car pas besoin cette fois de soldatesque. Sachant que c’est à cette époque que les dictatures rendirent peu ou prou les armes, au profit de régimes démocratiques laissant les gens enfin libres de vivre comme ils l’entendaient et ce n’était pas du luxe. C’était une espèce de miracle. Je le dis sans ironie. Nul ne peut déplorer de vivre dans le monde de Dallas par comparaison avec certains régimes. Oui, mais c’est après avoir fait entrer le grand cheval de bois dans leur cité que les Troyens réalisèrent leur erreur.

Attends.

C’est à cette époque que l’on a cessé de se battre pour Hernani. Plus rien à fiche qu’un Dylan passe du folk au rock, provoquant chez une partie du public une colère dont on n’a plus idée aujourd’hui et qui, rétrospectivement, paraît grotesque (« Judas », cria un anonyme dans la foule lors d’un concert à Manchester en 1966 – à quoi Dylan répondit au micro : « You’re a liar »). L’ambiance était tendue. Elle l’avait également été au moment du free jazz. Au moment du surréalisme. Des avant-gardes artistiques. Au moment des impressionnistes. Ou lorsque la rugueuse musique de Rameau raillait les airs de cour de Lully. Parce que les arts représentaient quelque chose d’assez important pour que les gens s’empoignent, à mains nues parfois. À travers eux s’exprimaient des conceptions du monde. Ce qui est devenu inimaginable depuis Dallas ! Dans les bacs à musique, la paix règne uniformément. Ce qui serait une bonne chose si cette tolérance ne masquait une profonde désaffection. La forme n’est plus l’enjeu de rien. Exit les Modernes s’opposant aux Anciens : la querelle a tout bonnement cessé faute de combattants puisqu’il n’y a plus que des Modernes. Depuis Dallas, chacun peut faire son truc dans son coin et les autres en penser ce qu’ils veulent : cela n’a plus aucune espèce d’importance. Tout le monde s’en fiche. Personne ne s’écharpe plus pour si peu. Au pire, des artistes provoquent ici et là des scandales, mais uniquement parce qu’ils heurtent la susceptibilité de tel ou tel groupe social, de telle ou telle ligue, de telle ou telle paroisse. Rien d’artistique ici. De la pure et simple vénalité, comme dit l’autre (David Simon), pour qui faire un film violent pour dénoncer la violence ou mettre des filles à poil pour critiquer l’exploitation des femmes est « vénal ». Dans un monde devenu scandaleux, tout scandale roule pour lui. Merci qui ?

À cette époque que Tchernobyl : BOUM ! Et le directeur de la centrale de déclarer : « Il n’y a aucun problème. » Des scientifiques d’affirmer que les nuages ne passent pas les frontières, surtout s’ils sont radioactifs. Sans déconner !

À cette époque qu’on a commencé à parler d’acteurs sociaux, révélant que la société se concevait désormais comme un film dans laquelle chacun devait jouer un rôle. Une fiction s’énonçant volontairement comme telle et se voulant telle.

À cette époque que la publicité s’est mise à l’heure de Dallas en vantant, non plus la qualité des produits mis en vente, mais les qualités que ces produits ne possèdent justement pas. Comme une énième falsification en marche. Ainsi Tesco (géant mondial de la distribution) a-t-il lancé récemment une nouvelle gamme de produits portant le joli nom de fermes fleurant bon la campagne anglaise (« Redmere Farms » pour les légumes, « Rosedene Farms » pour les fruits, « Woodside Farms » pour la cochonnaille). Sauf que ces fermes n’existent pas. Elles sont de pures inventions marketing. Elles servent à dissimuler que ces produits sont fabriqués industriellement dans des usines qui n’ont rien de bucolique et qui, loin d’être british, sont réparties un peu partout dans le monde.

À cette époque que les produits halal ont commencé à devenir un marqueur identitaire alors qu’ils sont l’expression d’une industrie mondialisée et d’un marché inventé de toutes pièces.

À cette époque que tout est devenu retors.

À cette époque la libéralisation des ondes, les télévisions privées et commerciales et, plus tard, le P.-D.G. de la première chaîne de télévision française expliquerait ce que signifiaient de tels prodigieux changements, deux points ouvrez les guillemets : « À la base, le métier de TF1, c’est d’aider les annonceurs à vendre leurs produits. Or, pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre, pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons aux annonceurs, c’est du temps de cerveau humain disponible » et, entendant cette splendide profession de foi, ce qui m’avait frappé, ce n’était pas tant de découvrir à quel point le cynisme et le business font bon ménage dans le monde de Dallas (ce n’est pas un scoop), non plus la naïveté (l’arrogance ? la faute professionnelle ?) avec laquelle un ponte de la télé vendait la mèche, mais de m’apercevoir que la volonté de manipulation se fondait sur des travaux en neurobiologie – elle allait jusque-là.

Attends.

C’est à cette époque que le Club des cinq : il fut cloué au pilori par le politiquement correct, jusqu’à être banni des bibliothèques. Le Club des cinq ! Les Famous Five en anglais ! Alors que le Club des cinq fut au commencement de mes humanités ! Merde alors ! Les temps changeaient salement. Ils s’en prenaient directement à moi. Cela ne rigolait plus du tout. De partout les choses du passé commençaient d’être jugées et condamnées à l’aune du nouveau présent qui s’installait, parce que instruire à charge l’époque précédente est le plus sûr moyen de ne pas avoir à s’expliquer sur son propre compte. Il suffit d’incarner une rupture. De donner à penser qu’on instaure des temps nouveaux. Que tout ira mieux enfin. Que le changement est déjà là.

Attends.

J’ai appris hier (il faut croire que je retarde, ou peut-être n’est-ce qu’un faux bruit, l’un de ces sales ragots comme il s’en colporte entre éviers et latrines à l’heure de la mise aux baquets des repas une fois de plus ingurgités)

j’ai appris hier

dis-je en imitant la voix d’Antonin Artaud

sa voix de pèse-nerfs

ses mots de hautes perches

j’ai appris hier, dis-je, l’une de ces nouvelles sensationnelles qui font sans doute que cette société se croit à la tête du progrès.

À savoir que le tribunal d’instance d’Orléans a condamné le médecin de Michael Jackson pour « préjudice affectif ». Après que des fans du « roi de la pop » eurent témoigné que la mort de leur idole les avait traumatisés.

Un « préjudice affectif » ?

Sans blague !

Quel magnifique concept !

En tant que fan de Zorro, je crois pouvoir dire que Dallas m’a traumatisé. À mon niveau individuel des choses, il fut cause d’un très grave « préjudice affectif » et si un avocat veut m’aider à porter plainte, qu’il n’hésite pas à se faire connaître. Nous pourrions même intenter une action collective.

Mais pourquoi je m’embête ?

Je n’apprends rien à personne.

Chacun sait très bien dans quel monde il vit. Il en fait l’expérience chaque jour. Il est autant que moi aux premières loges. La question n’a finalement jamais été d’être au courant ou pas. Désolé.

N’empêche, c’est à cette époque que la société s’est mise à changer plus vite que son ombre. Quand j’y songe, c’est même dingue d’avoir assisté à des changements aussi radicaux en aussi peu de temps. Tout a changé tellement vite depuis que je suis né. Ce qui semblait vrai dix ans plus tôt ne l’était plus dix ans plus tard – et à peine le temps de s’en convaincre que chacun se voyait de nouveau dépassé par les événements. Le monde change si vite qu’il nous fait vieillir avant l’heure et il nous faut cravacher pour simplement rester dans le coup et ne pas devenir des inadaptés. Il n’y avait pas si longtemps, nombreux étaient ceux qui cherchaient à faire bouger un monde obtus et réfractaire ; après Dallas, la société a pris tout le monde de vitesse et c’est elle qui impose à présent son rythme. Elle qui trouve maintenant les individus trop lents, incapables d’évoluer, obtus et réfractaires au changement et étonne-toi que les gens (dont je fais partie) freinent des quatre fers. Quand le courant devient trop violent, on lutte contre lui. C’est instinctif. C’est humain. Ta culture est celle de l’évolution des mœurs en accéléré et du changement permanent de société, pour mieux la renforcer, ai-je songé ; de l’accélération en continu et des incertitudes qui vont avec.

Mais suffit la litanie.

Assez !

Je n’en peux plus.

À toi de dire maintenant ce qui est arrivé de bien aussi à cette époque. Grâce à elle. Si tu le peux. Car rien n’est jamais tout noir ou tout blanc et je te fais confiance pour corriger à ton aune. Je compte sur toi pour rétablir l’équilibre si tu m’estimes injuste. Éponger mes flaques si tu as du Sopalin. Compenser, comme on dit chez Clearstream. Moi, je n’ai pas le courage. Je sais que plein de gens pensent que la société s’est améliorée et que c’est mieux aujourd’hui qu’hier. Beaucoup mieux. Question médecine, par exemple. Question mœurs aussi. La Faim dans le monde. Plein d’autres trucs ici ou là et heureusement que c’est le cas. Si tout était affreux, le monde de Dallas n’y survivrait pas. Et qui peut dire si donner un peu pour mieux reprendre de l’autre n’est pas stratégique de sa part ? Sans compter que les hommes et les femmes de bonne volonté n’ont pas tous disparu. Il ne faut pas exagérer. Quoi qu’il en soit, cela ne change rien au tableau général. Au sens de l’histoire. À l’eau du bocal ! Sans compter qu’il y a toujours eu des gens pour se satisfaire de leur sort et c’est peut-être parce qu’ils sont si bien adaptés à leur environnement qu’ils ne veulent plus en changer. Ou qu’ils ne le peuvent plus. Jusqu’à mettre à son crédit ce qui console en fait de lui. C’est peut-être qu’ils n’ont pas assez d’imagination. Ou qu’ils n’ont pas de mémoire. N’ont pas le sens de l’humour. N’ont jamais été de toute leur vie dans un état bizarre. Ou qu’ils le sont en permanence à force d’être ce que le monde de Dallas fait d’eux. Je ne sais pas. Je n’en peux plus. Je n’ai plus de salive. Surtout si je songe que c’est à cette époque que naquit Julien et, à la fin, n’ayant connu que le monde de Dallas, il s’est pendu avec la ceinture de son pantalon.

À la fin

la Bourse prend trois points. Elle saute de joie. Elle célèbre la mort.

Tout ça à cause de Dallas.

Mais si mais si.

Le symptôme dit la maladie.

Des centaines de millions de gens ont vu Dallas. Des milliards d’individus, finalement, au fil du temps, en l’espace d’une décennie, sans compter les rediffusions. Et ce, partout sur la planète : Dallas a été diffusé dans cent trente pays. J.R. a connu un égal « bonheur » sur tous les continents, par-delà les différences de race, de religion, de sexe, de tout ce qu’on veut. Il se raconte même que les États-Unis offrirent la première saison de Dallas à l’Algérie en remerciement de son aide dans l’affaire des otages de l’ambassade d’Iran.

Tu parles d’un cadeau.

À propos de cadeau empoisonné : c’est pendant ces années-là que le sida – mais je pousse peut-être le bouchon.

Là, je n’en peux plus.

Je piquerais bien un petit roupillon.

Il faut que j’aille dormir !

Attends, je viens de retrouver cette phrase extraite de l’un de mes petits carnets et je te la livre pour ce qu’elle vaut : « Je ne dis pas que c’était mieux avant : ce n’était pas mieux avant. Certainement pas ! Mais c’est pire aujourd’hui et comment est-ce possible si ce n’était pas mieux avant ?

Comment est-ce possible ?

Est-ce parce que nous ne pensons plus avoir d’avenir qui ne soit sombre et effrayant, tandis que notre passé nous apparaît pourri jusqu’à l’os ? »

Annexe 1

Le premier épisode de Dallas fut diffusé le 2 avril 1978 ; or, un mois plus tôt, en mars 1978, le magazine Strange (qui avait enchanté ma jeunesse avec ses histoires de superhéros) stupéfiait ses lecteurs avec un épisode de Spider-Man qui voyait le Bouffon vert précipiter la petite amie de Peter Parker (Gwen Stacy) du haut du Washington Bridge et Spider-Man ne pouvait empêcher la tête de Gwen de heurter la pile du pont – un petit « snap » indiquant le choc dans le dessin. Il arrivait trop tard. Dans ses bras mourait son grand amour. L’inconcevable s’était produit. Pour la première fois, un superhéros échouait. Voici qu’il n’était pas invincible. Il ne l’était plus ! Ce fut la fin d’un rêve. Le commencement des ennuis. Un petit snap pour un grand choc. Si même Spider-Man ne parvenait pas à sauver la femme qu’il aimait, en qui croire désormais ? Qui allait nous défendre et nous protéger maintenant ? Dans l’univers de la bande dessinée, la mort de Gwen Stacy provoqua une émotion considérable. Elle fit scandale. Elle plongea les kids dans le désarroi. Lesquels pouvaient aller vérifier au pied du Washington Bridge où avait cogné la tête de Gwen. Ils pouvaient aller déposer un bouquet de lisianthus ou apposer une plaque commémorative (car les « superhéros de Stan Lee » combattaient le mal en pleine ville, dans des quartiers parfaitement reconnaissables de New York ou de Chicago et essaie maintenant de me convaincre qu’ils étaient fictifs !). En attendant, les temps changeaient. La mort de Gwen, en brisant le mythe du superhéros, prépara le terrain à Dallas. Et de fait, un mois plus tard, J.R. commençait son règne à la télévision et il avait le rictus du Bouffon vert.

Ce n’est pas tout.

Car c’est aussi dans les années 80 que les superhéros furent dotés d’un nouveau superpouvoir, commercial celui-là. Car le lecteur ne le savait pas, mais si les X-Men rencontraient un superhéros tout nouveau tout beau, c’était pour inciter les lecteurs à acheter la toute nouvelle publication dédiée à ce nouveau personnage ; le lecteur ne le savait pas, mais si Spider-Man changeait de costume ou se mettait à conduire une spidermobile, c’était pour assurer le lancement de nouveaux jouets Toys « R » Us ; le lecteur ne le savait pas, mais si l’agent Nick Fury prenait soudain les traits de l’acteur Samuel L. Jackson bien avant que celui-ci ne l’incarne au cinéma, c’était pour convaincre Hollywood de faire des films de superhéros en lui mettant sous les yeux un casting aux petits oignons, tout en préparant ses lecteurs à aller au cinéma le moment venu. De ludique et inventif, le processus de création des comics fut, dans ces fatidiques années, soumis à une logique de rentabilité éditoriale conduisant à des aberrations narratives et à des héros qui ne sortaient plus seulement de l’imagination des scénaristes et des dessinateurs, mais de types chargés de gonfler les ventes et de faire du pognon en manipulant les rêves des gosses – des types comme J.R. en somme.

Ce n’est pas tout.

Car c’est également à cette époque que les superhéros ont commencé à se mobiliser pour sauver la planète, sinon rien. Le problème n’était plus les malfrats, les salauds, les criminels et les pourris qu’ils combattaient jusqu’ici, non, le problème, c’est qu’ils devaient maintenant sauver le monde. Quel monde ? Cette bonne blague ! J.R. n’avait rien à craindre et, de fait, les Avengers ne vinrent jamais lui botter les fesses. Ils avaient mieux à faire. Ils pouvaient voyager aux confins du cosmos, mais pas se rendre jusqu’à Dallas, Texas (USA). C’est que les menaces étaient désormais cosmiques. Il s’agissait de protéger notre Univers de terribles entités galactiques venues nous détruire tous. Et il y avait urgence. Cette fois, c’était du lourd ! J.R. et les salauds de son espèce ? Du menu fretin ! Fallait s’en persuader. Porter plus loin le regard. Le mal n’était plus de ce monde, il n’était plus social, il n’était plus une affaire banalement humaine, non, il venait de l’espace et heureusement que les superhéros veillaient. Eux seuls avaient les pouvoirs d’empêcher la destruction de l’Univers tout entier. Le sort de l’humanité dépendait de leurs exploits ; il ne dépendait plus du commun des mortels. Celui-ci n’était plus de taille. Qu’il laisse plutôt les pros agir. Qu’il la boucle. Compris, petit scarabée ?

Comme a pu le dire Phil Sheldon, photographe au Daily Bugle, qui a vu, de ses yeux vu, les superhéros envahir notre quotidien et, pendant des années, les a pris en photo, jusqu’à pouvoir témoigner de leur impact sur le niveau individuel et collectif des gens dont je fais partie, oui, comme le dit Phil Sheldon à propos du monde devenu celui de Dallas : « Comment être encore quelqu’un dans un monde où, à tout moment, un monstre doté de superpouvoirs pouvait faire irruption chez vous ? Qu’étions-nous à côté des héros de Marvel ? Avant leur arrivée, nous étions ceux qui faisaient le boulot. Mais notre cote baissait… je voyais bien… On n’était plus acteurs… mais spectateurs. On attendait quelque chose… sans savoir quoi. Qu’est-ce qu’un simple mortel pouvait faire maintenant ? Rien. L’humanité s’était trouvé ses champions ; et c’est elle qui ne valait plus grand-chose maintenant. Elle ne faisait plus le poids. Les Marvels n’étaient pas là temporairement… comme les jeux Olympiques ou la guerre… non, ils allaient rester et c’est nous qui allions devoir nous adapter à leur présence… pas eux » (Phil Sheldon, in Marvels, par Kurt Busiek et Alex Ross, 1994).

Pour sa part, Chris Claremont, célèbre auteur Marvel qui fut aux commandes des X-Men dans les années 80, a pu dire, deux points ouvrez les guillemets : « Il est très rare de trouver chez les fans de comics ou de SF un magnifique spécimen d’être humain. Parce que si vous allez très bien physiquement et mentalement, vous n’avez pas besoin d’évasion. La réalité est suffisante. Seuls les gens qui ont besoin de rêve s’y plongent. Et ce sont généralement des gens à qui il manque quelque chose. Ils sont généralement trop intelligents » (cité dans Marvel Comics, L’histoire secrète, par Sean Howe, 2015).

Annexe 2

J’ai omis de dire qu’il y eut aussi de bons moments pendant cette période. Il y eut des résistances à Dallas.

Par exemple les radios libres. C’était le 12 mai 1981. Tout de suite après l’élection de Mitterrand. Alors que TF1 diffusait depuis le 24 janvier les deux premières saisons de Dallas, dont chaque épisode réunissait chaque samedi soir quelque 16 millions de téléspectateurs (un tiers des Français !). Voici qu’un communiqué décréta que la bande FM était ouverte à qui voulait et, le 9 novembre 1981, une loi promulguait la fin du monopole de l’État sur les ondes et je me souviens de l’euphorie radiophonique qui s’ensuivit. Voici que les chevaux de la parole furent tous lâchés en même temps, révélant au grand jour à quel point ils étaient bridés jusqu’ici. Il suffit d’ouvrir une boîte pour découvrir ce qu’elle enfermait.

Pour moi qui avais fait mes classes dans une grande radio commerciale et qui me retrouvais sans boulot juste à ce moment-là, c’était presque trop beau. C’était comme si l’histoire frappait à ma porte et, avec un ami comédien, il ne nous fallut pas longtemps pour intégrer l’une des innombrables stations qui poussaient comme des champignons sur les toits de Paris, avec un programme d’une heure qui, de minuit à une heure du matin, passait chaque mardi. Mais pas question de faire du direct : notre idée était de mixer des éléments disparates et de les proposer à l’écoute sans explication ni rien. Surtout pas ! Par exemple, mon ami appelait au téléphone SOS couple et, le plus sérieusement du monde, avec un vrai sens de l’improvisation, il racontait à la psychologue de service les problèmes qu’il rencontrait avec sa femme (depuis quelque temps, elle ne voulait plus coucher avec lui et il ne comprenait pas pourquoi. Il se demandait si c’était parce qu’il ramenait ses copains de la RATP faire régulièrement la fête à la maison ; pourtant, cela n’avait pas l’air d’embêter sa femme de coucher avec ses potes, bah non, c’était sa femme et c’étaient ses copains ; mais maintenant qu’il en parlait, il se rendait compte qu’elle ne voulait plus qu’il la touche depuis qu’il avait ramené des copains blacks et, entendant cela, la psychologue de service, n’y tenant plus de tant d’insanités, chacune pire que la précédente, s’était écriée : « Quoi ? Avec des Noirs ? Mais c’est AFFREUX ! » Cela avait été comme un cri du cœur, un cri d’horreur, et d’avoir poussé cette psychologue jusqu’à son point de rupture psychologique était tout ce qui pouvait nous réjouir. Une fois montée, la bande était diffusée en intercalant, d’une part, des fragments que je lisais de Nadja de Breton et, d’autre part, des versions différentes d’un même morceau de musique – en l’occurrence Les Feuilles mortes de Prévert et Cosma, interprétées par Yves Montand, par Miles Davis, par The Everly Brothers, par la chorale des enfants de l’Opéra, par Jerry Lee Lewis…). On s’amusait bien. On était très content de nous. Cela ne dura pas : deux mois plus tard nous étions virés comme des malpropres après une émission où nous avions appelé SOS prière et où je lisais des pages de La Philosophie dans le boudoir sur l’air infiniment repris de Summertime. Il se trouve que cette radio était financée par la mairie de droite de l’arrondissement – mais chut ! Pour libre qu’elle se prétendît, il ne fallait pas déconner avec la religion, ni avec les électeurs.

Okay.

Mais il y avait plein d’autres aventures radiophoniques et je me souviens de radio Ici & Maintenant et de son répondeur participatif sur lequel chacun pouvait laisser des messages de toutes sortes et même garder l’antenne à sa guise ; l’écouter était faire l’expérience du vide et de la dilatation du temps ; de la malfaisance aussi, comme sur les réseaux sociaux d’aujourd’hui, mais avec trente ans d’avance.

Je me souviens des bandes enregistrées de radio Nova qui, à ses débuts, scintillaient le jour et la nuit comme un immense collage surréaliste. Une radio qui n’expliquait rien. N’avait pas d’animateurs ni d’émissions. Ne donnait pas les noms des musiques qu’elle diffusait et on ne peut pas faire moins commercial. Les seuls propos tenus à l’antenne étaient des jingles beaux comme des haïkus et des extraits de films ou de reportages qui venaient transpercer l’espace sans prévenir, de façon incongrue, mystérieuse et injustifiée. De quel film était tiré ce dialogue : « Comment tu la trouves, ma robe ? – À fleurs… Et tarte ! » Qui chantait : « Oh Jeannot, je ne veux pas regretter la vie plus tard, mais quand tu me frappes, tu n’as jamais eu pitié ? » Etc. Ce n’est que des années plus tard que j’ai eu les réponses aux questions que cette radio m’avait laissées sur les bras et qui m’étaient restées dans un coin de la tête. (Il s’agissait d’un extrait du film L’amour c’est gai, l’amour c’est triste, d’une chanson de Tchico Tchikaya & Lolo Lolita, d’Art of Noise, de Fad Gadget, etc.). Notre mémoire se rappelle très bien ce qui l’a follement laissée inassouvie et cette radio la maintenait terriblement en éveil. Elle mettait l’auditeur dans la position du rêveur tout ouïe et c’était, là encore, du jamais entendu.

Mais je me souviens surtout de Carbone 14, « la radio active », « la radio qui vous encule par les oreilles » et, en tout cas, elle les débouchait salement. Elle les décapait à l’émeri. Cette radio était aux antipodes de toutes les autres. Elle était la luxure punk. Elle ouvrait les vannes de la vie lorsque celle-ci en a marre d’être policée, respectueuse, marchandée. Le ton était donné et il était enragé. C’était, pour le coup, du jamais jamais entendu. C’était hilarant, fascinant, délirant, obscène, débile, infantile, émouvant, addictif. C’était la guerre quand les auditeurs qui téléphonaient se faisaient insulter, ridiculiser, humilier (« Si tu veux dire quelque chose à l’antenne, tape d’abord ta queue sur le téléphone » – et les types s’exécutaient à l’autre bout du fil : dong dong dong ! Faute de quoi, ils se faisaient jeter comme des malpropres, comme on brise un tabou. Contrairement à ce qui se passait dans toutes les autres radios, toutes si gentilles avec leurs auditeurs, comme un épicier l’est avec ses clients).

L’oreille collée au poste, j’assistais en direct à la fin d’une hypocrisie typiquement médiatique. À la fin d’un mépris déguisé en respect du public. À une prise de parole qui ressemblait à une prise électrique (ou de cocaïne) (ou de karaté) (ou de bec). Quelle jubilation ! Des heures durant je pouvais rester à me bidonner des outrances de David Grossexe, des délires de Robert Le Haineux, des provocations à fleur de peau de Supernana, des canulars de Lafesse, des histoires crépusculaires et alcoolisées de Bonux, du bordel généralisé à l’antenne et de l’énergie que gaspillait sans compter cette radio avec une générosité éperdue. Une poésie sans ambages. Une irrévérence salutaire. La frustration à l’état pur. J’avais vingt-deux ans, la gauche venait d’accéder au pouvoir, des temps nouveaux semblaient s’annoncer et je prenais cette radio très au sérieux. Elle m’euphorisait. Synchrone de Dallas, elle en était le négatif. Le refus. L’antidote.

La liberté (du moins son spectacle) avait au moins sa fréquence.

Un soir, j’osai me rendre dans les locaux de Carbone 14, situés à l’époque pas loin de chez moi, dans le XIVe arrondissement de Paris ; c’était peut-être un mauvais soir, mais il ne s’y passait pas grand-chose. Je croisai Supernana (dont je me faisais une montagne et, physiquement, je ne fus pas déçu). Elle me parut aussi intelligente que je me l’imaginais, c’est-à-dire qu’elle savait sortir de son personnage sans le renier. Mais j’intellectualisais beaucoup trop cette radio pour m’incruster et je me tirai bientôt. J’étais bien meilleur auditeur. Qui a eu la chance d’écouter Carbone 14 ne peut plus écouter les autres radios sans lever les yeux au ciel : il a désormais un diapason dans l’oreille qui lui permet de faire le tri. Il sait à quelle incandescence une radio peut émettre et, par comparaison, toutes les autres fréquences lui inspirent un sentiment d’ennui ou de dégoût. Ce qu’il n’éprouverait pas s’il n’avait jamais écouté Carbone 14. Eh quoi ! Il faut avoir goûté un grand vin pour s’apercevoir qu’on surestimait jusqu’ici les vins qu’on aimait. Si nos jugements se révèlent faux, c’est parce que nos références déconnent. Elles nous tirent vers le bas. Et ça, c’est un vrai problème.

Un alcool fort. Une brûlure. Une référence radiophonique dans son genre. Telle était Carbone 14. Avec Nova et radio Ici & Maintenant, je possédais mon tiercé gagnant. Je passais de l’une à l’autre avec le sentiment d’assembler les pièces d’un puzzle qui était le mien. Aucune ne pouvait, à elle seule, m’enchanter pleinement ; mais à elles trois, c’était parfait. J’y retrouvais toutes mes facettes, à la fois apolliniennes et dionysiaques. Cela ne pouvait pas durer indéfiniment et, en effet, cela ne dura pas longtemps. Car la liberté a deux ennemis : ceux qui la combattent, par peur ou par intérêt ; et elle-même. La liberté n’est qu’un moment. Elle est une effraction. Une fête éphémère. Une grâce. Une énergie. Un instant qui cherche sa durée et s’il la trouve, c’est cuit. La liberté devient alors ce qu’elle combattait. Elle devient une recette. Un filon. Elle passe à l’ennemi. Neuf fois sur dix le succès lui est fatal : voici qu’elle se transforme en lieu de pouvoir. Ses intentions de départ, elle les a soudain dans le dos et elle s’assied dessus. L’étincelle qui mit le feu aux poudres se consume dans le brasier allumé. Sans compter que les pompiers sont vite appelés pour éteindre l’incendie. L’aventure des radios libres fut, à cet égard, pleine d’enseignements. J’ai vu que le bonheur qu’elle dispensait ne pouvait pas durer de son propre fait – et parce que la maréchaussée y mettait aussi bon ordre.

Le temps de rêver sur les ondes dura deux ans. Entre 1982 et 1984. Deux belles années durant lesquelles il se passa radiophoniquement quelque chose d’exaltant en France. Ce n’est pas si souvent. C’est devenu rarissime. Il ne se passe plus rien d’exaltant en France depuis des lustres. Deux petites années pleines de joie, de vie, d’invention, d’anarchie créatrice. Deux années de défoulement. Avant que les choses ne rentrent dans le rang, de force ou volontairement. Car les radios libres cédèrent très vite la place aux radios commerciales. Avec ce que cela signifie d’ennui programmé. De normalisation fétide. De silence radio mis en ondes. De fréquence morte. D’instrumentalisation de la liberté à des fins lucratives. D’extension du domaine de Dallas. De marché ciblant la jeunesse avec ses propres armes. Je le sais. J’ai assisté à la fin du monopole de l’État et au début du monopole commercial. Je l’ai entendu de mes propres oreilles et je n’ai jamais oublié cette leçon. Entre les deux, un joli temps des cerises et, par parenthèse, ce qu’il faudrait, c’est non pas un temps des cerises rêvant de s’éterniser mais des temps des cerises en veux-tu en voilà. Fermer la parenthèse. En attendant, la chape retomba. C’était fini. « Il s’est donné la mort et tout est redevenu pourri comme avant » (J. Mascis, à propos de Kurt Cobain).

Qui n’a pas connu cette époque radiophonique ne peut pas imaginer ce qu’elle fut. Il ne peut même pas imaginer qu’elle eut lieu. Le souvenir en a été effacé et il appartient uniquement à ceux qui l’ont vécu. Sa mémoire a été dénaturée. Je ne parle pas seulement de Carbone 14, qui n’avait eu aucun équivalent avant elle et qui n’en eut pas davantage par la suite. À cette singularité se reconnaît l’exceptionnel. Qui n’est pas ce que la société désigne comme tel, mais ce qui lui échappe et l’excède, même si elle tente ensuite d’en sucer la moelle et d’en capitaliser l’aura. Ce qui, littéralement, fait exception. Contrairement à J.R. qui, lui, s’éternisa dix années durant et dont la postérité fut inversement proportionnelle à celle de Carbone 14. Sans surprise.

« D’un J.R… »

« …à l’autre. »

Badges de la campagne républicaine
de Ronald Reagan (1981)

Annexe 1

Le premier épisode de Dallas fut diffusé le 2 avril 1978 ; or, un mois plus tôt, en mars 1978, le magazine Strange (qui avait enchanté ma jeunesse avec ses histoires de superhéros) stupéfiait ses lecteurs avec un épisode de Spider-Man qui voyait le Bouffon vert précipiter la petite amie de Peter Parker (Gwen Stacy) du haut du Washington Bridge et Spider-Man ne pouvait empêcher la tête de Gwen de heurter la pile du pont – un petit « snap » indiquant le choc dans le dessin. Il arrivait trop tard. Dans ses bras mourait son grand amour. L’inconcevable s’était produit. Pour la première fois, un superhéros échouait. Voici qu’il n’était pas invincible. Il ne l’était plus ! Ce fut la fin d’un rêve. Le commencement des ennuis. Un petit snap pour un grand choc. Si même Spider-Man ne parvenait pas à sauver la femme qu’il aimait, en qui croire désormais ? Qui allait nous défendre et nous protéger maintenant ? Dans l’univers de la bande dessinée, la mort de Gwen Stacy provoqua une émotion considérable. Elle fit scandale. Elle plongea les kids dans le désarroi. Lesquels pouvaient aller vérifier au pied du Washington Bridge où avait cogné la tête de Gwen. Ils pouvaient aller déposer un bouquet de lisianthus ou apposer une plaque commémorative (car les « superhéros de Stan Lee » combattaient le mal en pleine ville, dans des quartiers parfaitement reconnaissables de New York ou de Chicago et essaie maintenant de me convaincre qu’ils étaient fictifs !). En attendant, les temps changeaient. La mort de Gwen, en brisant le mythe du superhéros, prépara le terrain à Dallas. Et de fait, un mois plus tard, J.R. commençait son règne à la télévision et il avait le rictus du Bouffon vert.

Ce n’est pas tout.

Car c’est aussi dans les années 80 que les superhéros furent dotés d’un nouveau superpouvoir, commercial celui-là. Car le lecteur ne le savait pas, mais si les X-Men rencontraient un superhéros tout nouveau tout beau, c’était pour inciter les lecteurs à acheter la toute nouvelle publication dédiée à ce nouveau personnage ; le lecteur ne le savait pas, mais si Spider-Man changeait de costume ou se mettait à conduire une spidermobile, c’était pour assurer le lancement de nouveaux jouets Toys « R » Us ; le lecteur ne le savait pas, mais si l’agent Nick Fury prenait soudain les traits de l’acteur Samuel L. Jackson bien avant que celui-ci ne l’incarne au cinéma, c’était pour convaincre Hollywood de faire des films de superhéros en lui mettant sous les yeux un casting aux petits oignons, tout en préparant ses lecteurs à aller au cinéma le moment venu. De ludique et inventif, le processus de création des comics fut, dans ces fatidiques années, soumis à une logique de rentabilité éditoriale conduisant à des aberrations narratives et à des héros qui ne sortaient plus seulement de l’imagination des scénaristes et des dessinateurs, mais de types chargés de gonfler les ventes et de faire du pognon en manipulant les rêves des gosses – des types comme J.R. en somme.

Ce n’est pas tout.

Car c’est également à cette époque que les superhéros ont commencé à se mobiliser pour sauver la planète, sinon rien. Le problème n’était plus les malfrats, les salauds, les criminels et les pourris qu’ils combattaient jusqu’ici, non, le problème, c’est qu’ils devaient maintenant sauver le monde. Quel monde ? Cette bonne blague ! J.R. n’avait rien à craindre et, de fait, les Avengers ne vinrent jamais lui botter les fesses. Ils avaient mieux à faire. Ils pouvaient voyager aux confins du cosmos, mais pas se rendre jusqu’à Dallas, Texas (USA). C’est que les menaces étaient désormais cosmiques. Il s’agissait de protéger notre Univers de terribles entités galactiques venues nous détruire tous. Et il y avait urgence. Cette fois, c’était du lourd ! J.R. et les salauds de son espèce ? Du menu fretin ! Fallait s’en persuader. Porter plus loin le regard. Le mal n’était plus de ce monde, il n’était plus social, il n’était plus une affaire banalement humaine, non, il venait de l’espace et heureusement que les superhéros veillaient. Eux seuls avaient les pouvoirs d’empêcher la destruction de l’Univers tout entier. Le sort de l’humanité dépendait de leurs exploits ; il ne dépendait plus du commun des mortels. Celui-ci n’était plus de taille. Qu’il laisse plutôt les pros agir. Qu’il la boucle. Compris, petit scarabée ?

Comme a pu le dire Phil Sheldon, photographe au Daily Bugle, qui a vu, de ses yeux vu, les superhéros envahir notre quotidien et, pendant des années, les a pris en photo, jusqu’à pouvoir témoigner de leur impact sur le niveau individuel et collectif des gens dont je fais partie, oui, comme le dit Phil Sheldon à propos du monde devenu celui de Dallas : « Comment être encore quelqu’un dans un monde où, à tout moment, un monstre doté de superpouvoirs pouvait faire irruption chez vous ? Qu’étions-nous à côté des héros de Marvel ? Avant leur arrivée, nous étions ceux qui faisaient le boulot. Mais notre cote baissait… je voyais bien… On n’était plus acteurs… mais spectateurs. On attendait quelque chose… sans savoir quoi. Qu’est-ce qu’un simple mortel pouvait faire maintenant ? Rien. L’humanité s’était trouvé ses champions ; et c’est elle qui ne valait plus grand-chose maintenant. Elle ne faisait plus le poids. Les Marvels n’étaient pas là temporairement… comme les jeux Olympiques ou la guerre… non, ils allaient rester et c’est nous qui allions devoir nous adapter à leur présence… pas eux » (Phil Sheldon, in Marvels, par Kurt Busiek et Alex Ross, 1994).

Pour sa part, Chris Claremont, célèbre auteur Marvel qui fut aux commandes des X-Men dans les années 80, a pu dire, deux points ouvrez les guillemets : « Il est très rare de trouver chez les fans de comics ou de SF un magnifique spécimen d’être humain. Parce que si vous allez très bien physiquement et mentalement, vous n’avez pas besoin d’évasion. La réalité est suffisante. Seuls les gens qui ont besoin de rêve s’y plongent. Et ce sont généralement des gens à qui il manque quelque chose. Ils sont généralement trop intelligents » (cité dans Marvel Comics, L’histoire secrète, par Sean Howe, 2015).

Annexe 2

J’ai omis de dire qu’il y eut aussi de bons moments pendant cette période. Il y eut des résistances à Dallas.

Par exemple les radios libres. C’était le 12 mai 1981. Tout de suite après l’élection de Mitterrand. Alors que TF1 diffusait depuis le 24 janvier les deux premières saisons de Dallas, dont chaque épisode réunissait chaque samedi soir quelque 16 millions de téléspectateurs (un tiers des Français !). Voici qu’un communiqué décréta que la bande FM était ouverte à qui voulait et, le 9 novembre 1981, une loi promulguait la fin du monopole de l’État sur les ondes et je me souviens de l’euphorie radiophonique qui s’ensuivit. Voici que les chevaux de la parole furent tous lâchés en même temps, révélant au grand jour à quel point ils étaient bridés jusqu’ici. Il suffit d’ouvrir une boîte pour découvrir ce qu’elle enfermait.

Pour moi qui avais fait mes classes dans une grande radio commerciale et qui me retrouvais sans boulot juste à ce moment-là, c’était presque trop beau. C’était comme si l’histoire frappait à ma porte et, avec un ami comédien, il ne nous fallut pas longtemps pour intégrer l’une des innombrables stations qui poussaient comme des champignons sur les toits de Paris, avec un programme d’une heure qui, de minuit à une heure du matin, passait chaque mardi. Mais pas question de faire du direct : notre idée était de mixer des éléments disparates et de les proposer à l’écoute sans explication ni rien. Surtout pas ! Par exemple, mon ami appelait au téléphone SOS couple et, le plus sérieusement du monde, avec un vrai sens de l’improvisation, il racontait à la psychologue de service les problèmes qu’il rencontrait avec sa femme (depuis quelque temps, elle ne voulait plus coucher avec lui et il ne comprenait pas pourquoi. Il se demandait si c’était parce qu’il ramenait ses copains de la RATP faire régulièrement la fête à la maison ; pourtant, cela n’avait pas l’air d’embêter sa femme de coucher avec ses potes, bah non, c’était sa femme et c’étaient ses copains ; mais maintenant qu’il en parlait, il se rendait compte qu’elle ne voulait plus qu’il la touche depuis qu’il avait ramené des copains blacks et, entendant cela, la psychologue de service, n’y tenant plus de tant d’insanités, chacune pire que la précédente, s’était écriée : « Quoi ? Avec des Noirs ? Mais c’est AFFREUX ! » Cela avait été comme un cri du cœur, un cri d’horreur, et d’avoir poussé cette psychologue jusqu’à son point de rupture psychologique était tout ce qui pouvait nous réjouir. Une fois montée, la bande était diffusée en intercalant, d’une part, des fragments que je lisais de Nadja de Breton et, d’autre part, des versions différentes d’un même morceau de musique – en l’occurrence Les Feuilles mortes de Prévert et Cosma, interprétées par Yves Montand, par Miles Davis, par The Everly Brothers, par la chorale des enfants de l’Opéra, par Jerry Lee Lewis…). On s’amusait bien. On était très content de nous. Cela ne dura pas : deux mois plus tard nous étions virés comme des malpropres après une émission où nous avions appelé SOS prière et où je lisais des pages de La Philosophie dans le boudoir sur l’air infiniment repris de Summertime. Il se trouve que cette radio était financée par la mairie de droite de l’arrondissement – mais chut ! Pour libre qu’elle se prétendît, il ne fallait pas déconner avec la religion, ni avec les électeurs.

Okay.

Mais il y avait plein d’autres aventures radiophoniques et je me souviens de radio Ici & Maintenant et de son répondeur participatif sur lequel chacun pouvait laisser des messages de toutes sortes et même garder l’antenne à sa guise ; l’écouter était faire l’expérience du vide et de la dilatation du temps ; de la malfaisance aussi, comme sur les réseaux sociaux d’aujourd’hui, mais avec trente ans d’avance.

Je me souviens des bandes enregistrées de radio Nova qui, à ses débuts, scintillaient le jour et la nuit comme un immense collage surréaliste. Une radio qui n’expliquait rien. N’avait pas d’animateurs ni d’émissions. Ne donnait pas les noms des musiques qu’elle diffusait et on ne peut pas faire moins commercial. Les seuls propos tenus à l’antenne étaient des jingles beaux comme des haïkus et des extraits de films ou de reportages qui venaient transpercer l’espace sans prévenir, de façon incongrue, mystérieuse et injustifiée. De quel film était tiré ce dialogue : « Comment tu la trouves, ma robe ? – À fleurs… Et tarte ! » Qui chantait : « Oh Jeannot, je ne veux pas regretter la vie plus tard, mais quand tu me frappes, tu n’as jamais eu pitié ? » Etc. Ce n’est que des années plus tard que j’ai eu les réponses aux questions que cette radio m’avait laissées sur les bras et qui m’étaient restées dans un coin de la tête. (Il s’agissait d’un extrait du film L’amour c’est gai, l’amour c’est triste, d’une chanson de Tchico Tchikaya & Lolo Lolita, d’Art of Noise, de Fad Gadget, etc.). Notre mémoire se rappelle très bien ce qui l’a follement laissée inassouvie et cette radio la maintenait terriblement en éveil. Elle mettait l’auditeur dans la position du rêveur tout ouïe et c’était, là encore, du jamais entendu.

Mais je me souviens surtout de Carbone 14, « la radio active », « la radio qui vous encule par les oreilles » et, en tout cas, elle les débouchait salement. Elle les décapait à l’émeri. Cette radio était aux antipodes de toutes les autres. Elle était la luxure punk. Elle ouvrait les vannes de la vie lorsque celle-ci en a marre d’être policée, respectueuse, marchandée. Le ton était donné et il était enragé. C’était, pour le coup, du jamais jamais entendu. C’était hilarant, fascinant, délirant, obscène, débile, infantile, émouvant, addictif. C’était la guerre quand les auditeurs qui téléphonaient se faisaient insulter, ridiculiser, humilier (« Si tu veux dire quelque chose à l’antenne, tape d’abord ta queue sur le téléphone » – et les types s’exécutaient à l’autre bout du fil : dong dong dong ! Faute de quoi, ils se faisaient jeter comme des malpropres, comme on brise un tabou. Contrairement à ce qui se passait dans toutes les autres radios, toutes si gentilles avec leurs auditeurs, comme un épicier l’est avec ses clients).

L’oreille collée au poste, j’assistais en direct à la fin d’une hypocrisie typiquement médiatique. À la fin d’un mépris déguisé en respect du public. À une prise de parole qui ressemblait à une prise électrique (ou de cocaïne) (ou de karaté) (ou de bec). Quelle jubilation ! Des heures durant je pouvais rester à me bidonner des outrances de David Grossexe, des délires de Robert Le Haineux, des provocations à fleur de peau de Supernana, des canulars de Lafesse, des histoires crépusculaires et alcoolisées de Bonux, du bordel généralisé à l’antenne et de l’énergie que gaspillait sans compter cette radio avec une générosité éperdue. Une poésie sans ambages. Une irrévérence salutaire. La frustration à l’état pur. J’avais vingt-deux ans, la gauche venait d’accéder au pouvoir, des temps nouveaux semblaient s’annoncer et je prenais cette radio très au sérieux. Elle m’euphorisait. Synchrone de Dallas, elle en était le négatif. Le refus. L’antidote.

La liberté (du moins son spectacle) avait au moins sa fréquence.

Un soir, j’osai me rendre dans les locaux de Carbone 14, situés à l’époque pas loin de chez moi, dans le XIVe arrondissement de Paris ; c’était peut-être un mauvais soir, mais il ne s’y passait pas grand-chose. Je croisai Supernana (dont je me faisais une montagne et, physiquement, je ne fus pas déçu). Elle me parut aussi intelligente que je me l’imaginais, c’est-à-dire qu’elle savait sortir de son personnage sans le renier. Mais j’intellectualisais beaucoup trop cette radio pour m’incruster et je me tirai bientôt. J’étais bien meilleur auditeur. Qui a eu la chance d’écouter Carbone 14 ne peut plus écouter les autres radios sans lever les yeux au ciel : il a désormais un diapason dans l’oreille qui lui permet de faire le tri. Il sait à quelle incandescence une radio peut émettre et, par comparaison, toutes les autres fréquences lui inspirent un sentiment d’ennui ou de dégoût. Ce qu’il n’éprouverait pas s’il n’avait jamais écouté Carbone 14. Eh quoi ! Il faut avoir goûté un grand vin pour s’apercevoir qu’on surestimait jusqu’ici les vins qu’on aimait. Si nos jugements se révèlent faux, c’est parce que nos références déconnent. Elles nous tirent vers le bas. Et ça, c’est un vrai problème.

Un alcool fort. Une brûlure. Une référence radiophonique dans son genre. Telle était Carbone 14. Avec Nova et radio Ici & Maintenant, je possédais mon tiercé gagnant. Je passais de l’une à l’autre avec le sentiment d’assembler les pièces d’un puzzle qui était le mien. Aucune ne pouvait, à elle seule, m’enchanter pleinement ; mais à elles trois, c’était parfait. J’y retrouvais toutes mes facettes, à la fois apolliniennes et dionysiaques. Cela ne pouvait pas durer indéfiniment et, en effet, cela ne dura pas longtemps. Car la liberté a deux ennemis : ceux qui la combattent, par peur ou par intérêt ; et elle-même. La liberté n’est qu’un moment. Elle est une effraction. Une fête éphémère. Une grâce. Une énergie. Un instant qui cherche sa durée et s’il la trouve, c’est cuit. La liberté devient alors ce qu’elle combattait. Elle devient une recette. Un filon. Elle passe à l’ennemi. Neuf fois sur dix le succès lui est fatal : voici qu’elle se transforme en lieu de pouvoir. Ses intentions de départ, elle les a soudain dans le dos et elle s’assied dessus. L’étincelle qui mit le feu aux poudres se consume dans le brasier allumé. Sans compter que les pompiers sont vite appelés pour éteindre l’incendie. L’aventure des radios libres fut, à cet égard, pleine d’enseignements. J’ai vu que le bonheur qu’elle dispensait ne pouvait pas durer de son propre fait – et parce que la maréchaussée y mettait aussi bon ordre.

Le temps de rêver sur les ondes dura deux ans. Entre 1982 et 1984. Deux belles années durant lesquelles il se passa radiophoniquement quelque chose d’exaltant en France. Ce n’est pas si souvent. C’est devenu rarissime. Il ne se passe plus rien d’exaltant en France depuis des lustres. Deux petites années pleines de joie, de vie, d’invention, d’anarchie créatrice. Deux années de défoulement. Avant que les choses ne rentrent dans le rang, de force ou volontairement. Car les radios libres cédèrent très vite la place aux radios commerciales. Avec ce que cela signifie d’ennui programmé. De normalisation fétide. De silence radio mis en ondes. De fréquence morte. D’instrumentalisation de la liberté à des fins lucratives. D’extension du domaine de Dallas. De marché ciblant la jeunesse avec ses propres armes. Je le sais. J’ai assisté à la fin du monopole de l’État et au début du monopole commercial. Je l’ai entendu de mes propres oreilles et je n’ai jamais oublié cette leçon. Entre les deux, un joli temps des cerises et, par parenthèse, ce qu’il faudrait, c’est non pas un temps des cerises rêvant de s’éterniser mais des temps des cerises en veux-tu en voilà. Fermer la parenthèse. En attendant, la chape retomba. C’était fini. « Il s’est donné la mort et tout est redevenu pourri comme avant » (J. Mascis, à propos de Kurt Cobain).

Qui n’a pas connu cette époque radiophonique ne peut pas imaginer ce qu’elle fut. Il ne peut même pas imaginer qu’elle eut lieu. Le souvenir en a été effacé et il appartient uniquement à ceux qui l’ont vécu. Sa mémoire a été dénaturée. Je ne parle pas seulement de Carbone 14, qui n’avait eu aucun équivalent avant elle et qui n’en eut pas davantage par la suite. À cette singularité se reconnaît l’exceptionnel. Qui n’est pas ce que la société désigne comme tel, mais ce qui lui échappe et l’excède, même si elle tente ensuite d’en sucer la moelle et d’en capitaliser l’aura. Ce qui, littéralement, fait exception. Contrairement à J.R. qui, lui, s’éternisa dix années durant et dont la postérité fut inversement proportionnelle à celle de Carbone 14. Sans surprise.

« D’un J.R… »

« …à l’autre. »

Badges de la campagne républicaine
de Ronald Reagan (1981)

2017-08-14T09:34:58+00:00