Zorro in a bar

p. 252

Dossier M – Pièce n°05

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L’autre soir.

J’étais dans un bar. Il y avait du monde. Des couples. Des types seuls. De petits groupes attablés. Ambiance plutôt festive. Tout se passait bien. La musique était bonne.

Lorsque du raffut soudain.

Un type.

Voici qu’il vient de se ruer sur sa copine. D’un bond il s’est précipité et BAM ! Une grande baffe en plein visage. Je le vois taper la fille et celle-ci pousse un cri, tombe de son tabouret, tente immédiatement de s’échapper, de façon animale, tout ça très vite. Le chaos en une fraction de seconde. Mais l’autre furieux la rattrape, il la coince contre le mur et il commence à la tabasser, putain, il lui donne des coups de poing, il lui donne des coups de pied, dans le visage aussi, putain, il est en train de la démolir. La fille par terre, roulée en boule pour se protéger des coups qui pleuvent et je me suis précipité. Spontanément. Sans réfléchir. Pas le temps de mettre mon costume de Zorro. Il y avait urgence. D’un bond je suis sur le type et je le ceinture par-derrière, je lui bloque les bras, je le force à reculer, de toutes mes forces l’entraîne loin de la fille, tous les deux entamant alors une danse grotesque au milieu du bar, tanguant et vacillant tous les deux, putain, l’enfoiré est costaud, il est plus grand que moi et la fureur décuple ses forces, il ne se contrôle plus du tout et si je fais tout mon possible pour le maîtriser, je ne vais pas tenir longtemps. Je sens le moment où je vais devoir lâcher prise et les gens qui sont là, qui voient ce qui se passe, qui assistent à la scène, qui ont vu comme moi le type se mettre à cogner sur une fille et entreprendre de la réduire en bouillie : ils ne bougent pas.

Ils ne réagissent pas.

Ils regardent sans bouger. Comme pétrifiés. Comme au spectacle.

Eh oh, je crie. EH OH !

Aucune réaction. Pas un qui bouge. Personne pour me prêter main-forte.

Ils voient pourtant ce qui se passe, pas besoin de leur faire un dessin, ils ne sont pas aveugles – mais rien ! L’apathie totale. Merde alors ! J’y crois pas.

Surtout que je fatigue. J’arrête pas de dire au type de se calmer, mais il n’a pas l’air de comprendre. Il veut que je le lâche. Il le beugle tout en cherchant à se dégager de mon emprise pour s’en prendre de nouveau à la fille. Il lâche pas l’affaire. Il veut encore lui faire sa fête. Merde alors.

EH OH ?! Ça vous plaît le spectacle ? EH OH !

Putain.

Tout ça me met en colère.

Tous ces gens veulent peut-être sauver la planète mais en attendant, ils font que dalle. Je suis prêt à parier qu’ils sont tous d’accord pour condamner les violences faites aux femmes et même à les condamner avec la plus extrême sévérité ; mais qu’une femme se fasse démolir sous leurs yeux, ils restent leur cul sur leur chaise, ils n’interviennent pas, ils s’en gardent bien. Chiotte de merde. Pétrifiés ils ont l’air. Saisis par ce fameux instant de stupeur dont parlait l’autre (voir page 63) ; mais combien de temps cet instant de stupeur ? Le temps que la fille décède sous les coups de son compagnon et compagnon mon cul ! C’est pas ça un compagnon ! C’est un abus de langage. Faudrait cesser de raconter des conneries !

Merde alors !

On en est donc là ? Cela l’effet de tous les films et séries où des salopards sont érigés en exemple ? À force d’images annihilant toute volonté ? Parce qu’un type en tabasse un autre à la télé et on n’y peut rien, on ne peut rien faire, on est spectateur, captivé au sens d’être captif, complice par la force des choses, pris en flagrant de non-assistance à personne en danger et habitué à l’être puisque, devant son poste, on ne peut pas empêcher le pire d’advenir à l’écran. Résultat : quelqu’un se fait tabasser devant soi et on se sent pareillement impuissant, on demeure spectateur car on ne sait pas être autre chose, on n’imagine pas pouvoir intervenir et on n’intervient pas. On laisse faire. On se contente de regarder avec des yeux ronds. Pris de court. Comme hallucinant. Ou bien blasé. Ou bien terrorisé. Je ne sais pas. À force d’avoir vu cette scène un million de fois à l’écran, se met-on à comparer la réalité avec son simulacre et à y croire d’autant moins qu’on croit en la fiction ? Ne sait-on plus faire la différence ? Je ne comprends pas. Cela me dépasse d’avoir été le seul à me précipiter. Le seul à être intervenu. D’instinct. Sans réfléchir. Parce qu’il le fallait. Cela ne se discutait pas. Parce que – quoi ?

EH OH !

Une fois seuls, comment se sont-ils arrangés avec leur passivité ? Ils y ont pensé ou même pas ?

Les psychologues appellent ça « l’effet du témoin » ou « l’effet spectateur ». En anglais : « bystander effect ». Cela fait plus chic. Les psychologues ont des mots savants pour tout, sinon des explications. En l’occurrence, ils ont identifié, je cite Wikipédia, que « La probabilité de secourir une personne en détresse est plus élevée lorsque l’intervenant se trouve seul que lorsqu’il se trouve en présence d’une ou de plusieurs personnes. En d’autres termes, plus le nombre de personnes qui assistent à une situation exigeant un secours est important et plus les chances que l’une d’entre elles décide d’apporter son aide sont faibles. La probabilité d’aide est ainsi inversement proportionnelle au nombre de témoins présents. » Ouf. Voilà qui est rassurant. Je comprends mieux pourquoi J.R. a pu sévir si longtemps en toute impunité puisqu’ils étaient 360 millions devant leur poste de télé. Voilà de quoi mettre du baume au cœur à ceux qui ne réagirent pas dans ce bar. À ceux, aussi, qui regardent fascinés le monde s’enfoncer dans la nuit et le brouillard comme si c’était un match de foot ou le dernier épisode de la saison 3. Ce n’est pas tout à fait de leur faute. C’est un comportement « prosocial », comme disent les psychologues. Pas la peine de se biler. C’est normal.

En même temps. À mon niveau individuel des choses. Cet « effet du témoin ». Il n’arrangeait pas mes affaires. Ah non ! Car pourquoi étais-je intervenu alors que j’aurais dû rester le cul sur ma chaise comme tout le monde ? Alors qu’il était, sinon licite, du moins compréhensible que je n’intervienne pas ? Était-ce de ma part sordide narcissisme ? Répugnant exhibitionnisme ? Pure mégalomanie ? Tentative minable de me mettre en avant et de jouer les héros ? L’effet du témoin n’avait-il donc pas prise sur moi ? Pourquoi ? Qu’est-ce qui clochait chez moi ? La majorité a toujours raison, n’est-il pas vrai ? On est en démocratie, n’est-il pas vrai ? Quoi ? Il y a des exceptions ? Des moments où un seul individu peut avoir raison contre tous les autres ? Où être asocial vaut mieux qu’être prosocial ? Combien d’exceptions ? Lesquelles ? Quelqu’un peut-il me faire parvenir la liste ?

Je n’ai pas d’autre explication à mon comportement totalement irrationnel dans ce bar que : Zorro.

Mon syndrome de Zorro.

Mon idéal de Zorro.

Car si cela ne tenait qu’à moi, je n’interviendrais nulle part.

Je m’en garderais bien.

Pas si fou.

Si je faisais soigner mon syndrome de Zorro, je resterais spectateur, comme tout le monde.

Sachant qu’il m’arrive aussi de fuir devant le danger. Cela m’est arrivé. Je ne vais pas le dissimuler. Il m’est arrivé d’être mort de trouille et cela m’arrive de plus en plus souvent depuis le suicide de Julien. Il n’y a pas très longtemps, une nuit, à la sortie d’un bar (c’était un autre bar), j’ai vu un type se faire massacrer par quatre salopards qui s’acharnaient sur lui et je ne m’en suis pas mêlé. Je ne suis pas intervenu. Je me suis plutôt éloigné, en hésitant cependant, en m’en voulant déjà, en regrettant de n’avoir pas sur moi un magnum 357 ; mais le fait est que je me suis tiré, lâchement. Si j’avais aperçu des flics, je les aurais prévenus ; en attendant, je ne les ai pas prévenus et, plusieurs jours durant, j’ai vécu avec cette honte. J’ai longtemps pensé à ce pauvre type qui se faisait massacrer dans la nuit. Cela m’arrive encore de penser à lui. Putain, ce qu’il se prenait dans la gueule ! Une boucherie. Il est peut-être mort. Pardon.

C’est dans ces moments-là que l’on prend conscience de l’écart entre soi et sa version idéalisée. Qu’on ne peut pas se dissimuler qu’on pète plus haut que son cul.

Mais on oublie vite.

Mais cela ne remet pas tout en cause car si nous chutons parfois et ne sommes pas à la hauteur de notre idéal, nous tendons malgré tout vers lui, de façon infiniment asymptotique.

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L’autre soir.

J’étais dans un bar. Il y avait du monde. Des couples. Des types seuls. De petits groupes attablés. Ambiance plutôt festive. Tout se passait bien. La musique était bonne.

Lorsque du raffut soudain.

Un type.

Voici qu’il vient de se ruer sur sa copine. D’un bond il s’est précipité et BAM ! Une grande baffe en plein visage. Je le vois taper la fille et celle-ci pousse un cri, tombe de son tabouret, tente immédiatement de s’échapper, de façon animale, tout ça très vite. Le chaos en une fraction de seconde. Mais l’autre furieux la rattrape, il la coince contre le mur et il commence à la tabasser, putain, il lui donne des coups de poing, il lui donne des coups de pied, dans le visage aussi, putain, il est en train de la démolir. La fille par terre, roulée en boule pour se protéger des coups qui pleuvent et je me suis précipité. Spontanément. Sans réfléchir. Pas le temps de mettre mon costume de Zorro. Il y avait urgence. D’un bond je suis sur le type et je le ceinture par-derrière, je lui bloque les bras, je le force à reculer, de toutes mes forces l’entraîne loin de la fille, tous les deux entamant alors une danse grotesque au milieu du bar, tanguant et vacillant tous les deux, putain, l’enfoiré est costaud, il est plus grand que moi et la fureur décuple ses forces, il ne se contrôle plus du tout et si je fais tout mon possible pour le maîtriser, je ne vais pas tenir longtemps. Je sens le moment où je vais devoir lâcher prise et les gens qui sont là, qui voient ce qui se passe, qui assistent à la scène, qui ont vu comme moi le type se mettre à cogner sur une fille et entreprendre de la réduire en bouillie : ils ne bougent pas.

Ils ne réagissent pas.

Ils regardent sans bouger. Comme pétrifiés. Comme au spectacle.

Eh oh, je crie. EH OH !

Aucune réaction. Pas un qui bouge. Personne pour me prêter main-forte.

Ils voient pourtant ce qui se passe, pas besoin de leur faire un dessin, ils ne sont pas aveugles – mais rien ! L’apathie totale. Merde alors ! J’y crois pas.

Surtout que je fatigue. J’arrête pas de dire au type de se calmer, mais il n’a pas l’air de comprendre. Il veut que je le lâche. Il le beugle tout en cherchant à se dégager de mon emprise pour s’en prendre de nouveau à la fille. Il lâche pas l’affaire. Il veut encore lui faire sa fête. Merde alors.

EH OH ?! Ça vous plaît le spectacle ? EH OH !

Putain.

Tout ça me met en colère.

Tous ces gens veulent peut-être sauver la planète mais en attendant, ils font que dalle. Je suis prêt à parier qu’ils sont tous d’accord pour condamner les violences faites aux femmes et même à les condamner avec la plus extrême sévérité ; mais qu’une femme se fasse démolir sous leurs yeux, ils restent leur cul sur leur chaise, ils n’interviennent pas, ils s’en gardent bien. Chiotte de merde. Pétrifiés ils ont l’air. Saisis par ce fameux instant de stupeur dont parlait l’autre (voir page 63) ; mais combien de temps cet instant de stupeur ? Le temps que la fille décède sous les coups de son compagnon et compagnon mon cul ! C’est pas ça un compagnon ! C’est un abus de langage. Faudrait cesser de raconter des conneries !

Merde alors !

On en est donc là ? Cela l’effet de tous les films et séries où des salopards sont érigés en exemple ? À force d’images annihilant toute volonté ? Parce qu’un type en tabasse un autre à la télé et on n’y peut rien, on ne peut rien faire, on est spectateur, captivé au sens d’être captif, complice par la force des choses, pris en flagrant de non-assistance à personne en danger et habitué à l’être puisque, devant son poste, on ne peut pas empêcher le pire d’advenir à l’écran. Résultat : quelqu’un se fait tabasser devant soi et on se sent pareillement impuissant, on demeure spectateur car on ne sait pas être autre chose, on n’imagine pas pouvoir intervenir et on n’intervient pas. On laisse faire. On se contente de regarder avec des yeux ronds. Pris de court. Comme hallucinant. Ou bien blasé. Ou bien terrorisé. Je ne sais pas. À force d’avoir vu cette scène un million de fois à l’écran, se met-on à comparer la réalité avec son simulacre et à y croire d’autant moins qu’on croit en la fiction ? Ne sait-on plus faire la différence ? Je ne comprends pas. Cela me dépasse d’avoir été le seul à me précipiter. Le seul à être intervenu. D’instinct. Sans réfléchir. Parce qu’il le fallait. Cela ne se discutait pas. Parce que – quoi ?

EH OH !

Une fois seuls, comment se sont-ils arrangés avec leur passivité ? Ils y ont pensé ou même pas ?

Les psychologues appellent ça « l’effet du témoin » ou « l’effet spectateur ». En anglais : « bystander effect ». Cela fait plus chic. Les psychologues ont des mots savants pour tout, sinon des explications. En l’occurrence, ils ont identifié, je cite Wikipédia, que « La probabilité de secourir une personne en détresse est plus élevée lorsque l’intervenant se trouve seul que lorsqu’il se trouve en présence d’une ou de plusieurs personnes. En d’autres termes, plus le nombre de personnes qui assistent à une situation exigeant un secours est important et plus les chances que l’une d’entre elles décide d’apporter son aide sont faibles. La probabilité d’aide est ainsi inversement proportionnelle au nombre de témoins présents. » Ouf. Voilà qui est rassurant. Je comprends mieux pourquoi J.R. a pu sévir si longtemps en toute impunité puisqu’ils étaient 360 millions devant leur poste de télé. Voilà de quoi mettre du baume au cœur à ceux qui ne réagirent pas dans ce bar. À ceux, aussi, qui regardent fascinés le monde s’enfoncer dans la nuit et le brouillard comme si c’était un match de foot ou le dernier épisode de la saison 3. Ce n’est pas tout à fait de leur faute. C’est un comportement « prosocial », comme disent les psychologues. Pas la peine de se biler. C’est normal.

En même temps. À mon niveau individuel des choses. Cet « effet du témoin ». Il n’arrangeait pas mes affaires. Ah non ! Car pourquoi étais-je intervenu alors que j’aurais dû rester le cul sur ma chaise comme tout le monde ? Alors qu’il était, sinon licite, du moins compréhensible que je n’intervienne pas ? Était-ce de ma part sordide narcissisme ? Répugnant exhibitionnisme ? Pure mégalomanie ? Tentative minable de me mettre en avant et de jouer les héros ? L’effet du témoin n’avait-il donc pas prise sur moi ? Pourquoi ? Qu’est-ce qui clochait chez moi ? La majorité a toujours raison, n’est-il pas vrai ? On est en démocratie, n’est-il pas vrai ? Quoi ? Il y a des exceptions ? Des moments où un seul individu peut avoir raison contre tous les autres ? Où être asocial vaut mieux qu’être prosocial ? Combien d’exceptions ? Lesquelles ? Quelqu’un peut-il me faire parvenir la liste ?

Je n’ai pas d’autre explication à mon comportement totalement irrationnel dans ce bar que : Zorro.

Mon syndrome de Zorro.

Mon idéal de Zorro.

Car si cela ne tenait qu’à moi, je n’interviendrais nulle part.

Je m’en garderais bien.

Pas si fou.

Si je faisais soigner mon syndrome de Zorro, je resterais spectateur, comme tout le monde.

Sachant qu’il m’arrive aussi de fuir devant le danger. Cela m’est arrivé. Je ne vais pas le dissimuler. Il m’est arrivé d’être mort de trouille et cela m’arrive de plus en plus souvent depuis le suicide de Julien. Il n’y a pas très longtemps, une nuit, à la sortie d’un bar (c’était un autre bar), j’ai vu un type se faire massacrer par quatre salopards qui s’acharnaient sur lui et je ne m’en suis pas mêlé. Je ne suis pas intervenu. Je me suis plutôt éloigné, en hésitant cependant, en m’en voulant déjà, en regrettant de n’avoir pas sur moi un magnum 357 ; mais le fait est que je me suis tiré, lâchement. Si j’avais aperçu des flics, je les aurais prévenus ; en attendant, je ne les ai pas prévenus et, plusieurs jours durant, j’ai vécu avec cette honte. J’ai longtemps pensé à ce pauvre type qui se faisait massacrer dans la nuit. Cela m’arrive encore de penser à lui. Putain, ce qu’il se prenait dans la gueule ! Une boucherie. Il est peut-être mort. Pardon.

C’est dans ces moments-là que l’on prend conscience de l’écart entre soi et sa version idéalisée. Qu’on ne peut pas se dissimuler qu’on pète plus haut que son cul.

Mais on oublie vite.

Mais cela ne remet pas tout en cause car si nous chutons parfois et ne sommes pas à la hauteur de notre idéal, nous tendons malgré tout vers lui, de façon infiniment asymptotique.

2017-08-14T09:34:25+00:00