Caca droit devant (métro boulot robot)

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Dossier M – Pièce n°26

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Il y eut des jours où je n’allais pas bien du tout. Où la prison me pesait affreusement. Où la colère, la frustration, l’envie de mettre le feu à mon matelas. Comme le jour où.

C’était à mon travail.

Là où tout avait commencé avec M.

Jour où.

C’est un exemple de ce que je vivais désormais. L’état d’exaspération qui était le mien et qui ne me quittait plus.

Jour où.

Alors que, depuis mon histoire de M, tout se passait étrangement bien pour moi sur le plan professionnel. J’étais d’autant plus performant au boulot que je me sentais déchu intérieurement, comme si la société se nourrissait de mon malheur. Ou qu’à se sentir une merde, on se dépêchait de s’en remettre à d’autres pour savoir si on est encore bon à quelque chose. Car pour notre part, c’est niet. À croire que la véritable plus-value du travail salarié est la misère existentielle des individus. Leur détresse psychique. À méditer.

En tous les cas, pendant toutes ces années, la catastrophe qu’était devenue ma vie ne prit à aucun moment l’allure d’une débâcle sociale. Bien au contraire ! Elle demeura strictement privée, éprouvée en mon for et vécue loin des regards. Ma misère était trop profonde et définitive pour s’incarner dans des gestes autodestructeurs et des décisions spectaculaires. À quoi bon saccager mon existence puisque M l’avait détruite ? Je n’allais pas tout plaquer parce qu’elle m’avait plaqué. Je n’avais pas à terminer le boulot qu’elle avait commencé car il n’y avait pas de boulot à terminer. L’avantage d’être mort, c’est qu’on ne peut pas vous tuer davantage et cela vaut lorsque nous respirons encore et quel était mon horoscope ce jour-là ?

Jour où il fallut que je mette mes compétences professionnelles au service d’un dossier de presse faisant l’éloge des derniers progrès en intelligence artificielle, via de tout nouveaux algorithmes surclassant allègrement l’homme dans un certain nombre de tâches, celles-ci non pas répétitives et mécaniques comme cela est déjà advenu sur les chaînes de production, mais désormais intellectuelles, analytiques et décisionnelles, au point de remplacer avantageusement tout un tas de gens travaillant dans des secteurs aussi pointus que le diagnostic médical, l’expertise financière, la psychanalyse, le journalisme et même la création artistique. Toutes compétences dont l’homme se faisait bêtement une fierté avant qu’elles soient ridiculisées par les facultés ultra-cognitives de robots de dernière génération et, à terme, possiblement poussées vers la sortie et envoyées à la casse comme si c’était l’homme la machine.

Comme si c’était moi qu’on jetait à la poubelle.

Comme s’il y avait un lien entre, d’une part, les individus ayant perdu jusqu’à quatre points de QI en l’espace d’une quinzaine d’années et, d’autre part, les progrès en IA réalisés justement pendant la même période, donnant à penser que ceux-ci réaliseraient le devenir crétin de l’humanité, que ce soit pour le compenser (version optimiste) ou, au contraire, puisque émanant de lui, pour l’exprimer et le prolonger et, au bout du compte, donner à la crétinerie contemporaine les moyens de ses ambitions (version qui avait ce jour-là ma préférence).

Enfin bref.

J’ignore jusqu’où l’absence de M me pesait ce jour-là (alors qu’elle illuminait mes journées au joli temps où elle travaillait parmi nous), mais j’avais immédiatement sursauté à l’annonce du dossier que nous comptions publier sous le titre ne cachant pas sa joie, deux points ouvrez les guillemets : « Robots : leur intelligence dépasse déjà la nôtre ».

Youpi !

J’avais sursauté, oui, comme si je venais d’apercevoir une grosse merde de chien par terre et, conscient du problème, que je voulais prévenir les collègues, qu’ils fassent gaffe, attention, caca droit devant, attention, ils allaient marcher dans la crotte, attention, il fallait le dire dans quelle langue ? À mon petit niveau individuel des choses qui, de temps à autre, plus souvent que je ne le voudrais, me paraissent d’affreux présages, je m’étais senti très mal en comprenant que j’allais devoir vanter les mérites d’une évolution technologique qui validait cette « obsolescence programmée de l’homme » que Günther Anders avait vu venir dès les années 1950 et, depuis lors, c’est peu dire que certains faits lui avaient donné raison.

Car je venais de lire le livre de Günther Anders et je ne pouvais pas faire comme si je ne l’avais pas lu. Je devais, d’une façon ou d’une autre, m’en montrer digne – à quoi bon lire sinon ?

Je répète : à quoi bon lire si ce que nous lisons reste lettre morte ? Si nous continuons de nous comporter comme si nous n’avions rien lu ?

N’écoutant que Günther Anders, j’avais donc protesté, en conférence de rédaction, auprès des collègues et de notre chef bien-aimé ; mais mes arguments n’avaient rencontré qu’un maigre écho. On m’avait écouté, on avait hoché la tête, on avait regardé ses pieds. Notre chef bien-aimé, lui, s’agaçait. Mais nous étions entre gens de bonne compagnie et toutes les opinions étaient bonnes à dire ; nous étions en démocratie et chacun ses goûts et ses couleurs – mais bon. Ce n’était pas la peine d’en faire tout un plat. C’était malvenu. Ce n’était ni le lieu ni l’endroit. Ce n’était pas très professionnel de ma part. Je faisais chier ! Nous n’avions pas le temps pour les états d’âme d’un Günther Anders qui n’était même pas salarié chez nous et je faisais perdre son temps à tout le monde. Je faisais perdre de l’argent à la boîte. Déjà que j’arrivais tout le temps en retard le matin. On était trop bon avec moi. On était trop patient. Je devais le savoir. Je ne mesurais pas la chance que j’avais.

D’autant que je n’étais pas menacé. Même si, depuis peu, un programme baptisé Marlowe décryptait au jour le jour l’actualité avec une perspicacité journalistique dont nous serions bien inspirés d’en prendre de la graine, les robots n’allaient pas me remplacer du jour au lendemain. J’allais conserver mon poste. Les simulations prévoyaient que les machines ne remplaceraient personne dans mon genre – à savoir les cadres. C’étaient les salariés se trouvant en bas de l’échelle qui étaient les premiers visés et j’avais senti de petits sourires cligner de l’œil autour de la table. Petits sourires des classes inférieures lorsqu’elles s’aperçoivent qu’un petit chef s’avise de les défendre. Quel con ! Pour qui se prend-il celui-là ? Cela cache quelque chose. C’est notoirement suspect.

Mais je n’avais pas envie de sourire. Je n’avais aucun humour ce jour-là (il s’en était allé avec M). J’étais incapable de prendre du recul et, entre moi et moi, de prendre mes distances comme il est de bon ton de prendre ses distances en toutes circonstances, pour que rien ne nous touche ni ne nous éclabousse, rien ne nous émeuve ni ne nous incite à réagir et quelle distance exactement ? Deux mètres ? Dix mètres ? Quelle est la distance, au centimètre près, qui permet de parler du feu sans se brûler ? Mais est-ce encore parler du feu si on n’y met pas la main ? Comme si je pensais à moi à cet instant ! À mon job, à ma pomme, à mézigue. Chiotte !

Que leur premier réflexe fut de croire que mes préoccupations étaient apeurées, égoïstes ou hypocrites m’accabla. Cela me vrilla les nerfs. Je les reconnaissais bien là. À se renfrogner dès que quelqu’un osait porter la contradiction. À saper à la racine tout ce qui s’élançait hors des clous. À avoir si peur de la vie qu’ils interdisaient à quiconque de s’en donner à cœur joie. Ah les bouffis rancis. Ah la misère existentielle pour tous ! Ah le pouvoir des frustrés ! Ah l’immense léthargie ! Ah l’expérience de Milgram sur la soumission à l’autorité ! J’étais vraiment énervé ce jour-là. J’étais au bord de leur dire qu’il suffisait de les regarder pour comprendre qu’il n’y avait pas besoin de davantage de robots sur Terre.

D’autant que je ne demandais pas la Lune. Juste qu’on mette les choses un tout petit peu en perspectives. Qu’on soit un tout petit peu critique. Qu’on se pose au moins des questions du style : qui concevait les algorithmes et pourquoi ceux-là, puisque derrière chacun d’entre eux il y avait quelqu’un, il y avait une volonté, il y avait une entreprise ? Et d’où la foi – quasiment une religion – dans les nouvelles technologies considérées comme la solution à tous nos problèmes alors qu’elles sont évidemment destinées à devenir l’un de ses problèmes ? Etc. Bordel, nous n’étions pas forcés de valider le discours dominant, nous pouvions nous engager un tout petit peu pour une fois, même si cela ne changerait pas grand-chose au bout du compte, bien sûr que non, je ne me faisais guère d’illusion, nous allions comme d’habitude être mis devant le fait accompli – COMME D’HABITUDE. Mais ne pas chercher à monter dans le train en marche, ce serait déjà un petit quelque chose. Ce serait s’honorer de nous-mêmes. Ce serait réellement faire notre job ! On verrait ce que nous défendions. Qui nous défendions. Et cela commençait par prévenir les autres du caca droit devant. Simple politesse. Quel individu lambda, marchant dans la rue et avisant une crotte de chien au milieu du trottoir, ne prévient la personne qui l’accompagne de faire attention où elle va mettre les pieds ? Quitte à la bousculer si elle n’a rien vu. À lui donner un grand coup d’épaule s’il le faut. Il se passe là, au niveau individuel de tout un chacun, un souci de l’autre qui a quelque chose à voir avec le propre de l’homme. Car ne rien dire de la merde de chien : voilà qui est contre nature. C’est drôlement pervers. Il faut le vouloir. Pourquoi ne pas s’en tenir à cette éthique du caca sur le trottoir ? Pourquoi ne pas refonder la société sur cette base ? Comme si c’était moi le problème et non la crotte par terre et, partant, le sort de l’humanité.

Eh quoi ! Quel message étions-nous censés envoyer ? Car il s’agissait de cela finalement. Était-ce donc à moi de me justifier ? Pourquoi n’était-ce pas à eux ? Qui voulait d’une humanité 2.0 ? Pour quelles raisons ? Au nom de quoi ? Cela cachait-il une détestation de notre espèce ? Auquel cas, le ressentiment de quelques-uns ne pouvait dessiner un futur pour tous. S’agissait-il d’un business qui, ne regardant que son profit, se foutait des conséquences et celles-ci seraient, comme d’habitude, bien pourries ? Cela exprimait-il une inconscience ? Ou une véritable évolution vers le mieux ? À moins que la chose devenant techniquement possible, cela ne suffise à l’imposer au monde et pas la peine de voir plus loin ? Qui, parmi nous, pouvait le dire ? Quelqu’un était-il remonté à la source ?

Bon dieu, ils m’accusaient de fantasmer le pire mais concevoir des machines plus intelligentes que l’homme au point de le remplacer un jour, n’était-ce pas un PUR FANTASME ? N’était-ce pas totalement pathologique ? Qui fantasmait le plus en ce moment ? Qui était sociopathe ? Quand bien même ce délire avait désormais les moyens d’être réalisé, cela n’en restait pas moins un délire ! Ce n’est pas parce qu’une chose advient dans la réalité qu’elle est légitime. Hélas non. Toute l’histoire du monde prouve le contraire. Or, qui a envie de vivre dans le rêve de quelqu’un d’autre ? QUI ? On parlait tout de même ici du futur de l’humanité et, selon moi, c’était plutôt faire preuve de raison et de lucidité qu’un simple mortel s’inquiète de notre avenir reconfiguré par des technosciences à propos desquelles, par parenthèse, ni eux ni moi n’avions été consultés, alors qu’elles promettaient de bouleverser de fond en comble nos existences ! Se poser la question n’était pas si grandiloquent. N’étions-nous pas tous concernés ? Ne pouvions-nous au moins en discuter ? Était-ce Günther Anders le problème ? Moi l’ennemi tout à coup ? Quoi ! Que disaient-ils ? Si j’avais des soucis dans ma vie personnelle ? Si je rencontrais des problèmes de couple ? Avais-je mal dormi cette nuit ? Avais-je bu ? J’avais mes règles ou quoi ?

Lorsqu’on entend ce qu’on entend, quand on voit ce qu’on nous objecte, on comprend que plus personne ne moufte ni n’ose bouger le petit doigt. On a envie de pleurer. Ou de hurler. On voit les autres vous regarder de haut comme si vous étiez un gnome et c’est affreux. Cela vous vrille les nerfs. On se sent malgré soi régresser, adopter un comportement infantile, devenir un sale gosse. Un sale gosse légèrement débile qui plus est ; mais pas trop débile cependant, sinon cela ne vaudrait pas la peine de tenter de lui expliquer pourquoi il est si débile et pour ceux que cela intéresse, pour ceux qui sont fatigués d’être tout le temps pris pour des attardés mentaux dès qu’ils émettent la moindre objection au rétrécissement de leur être, je rappelle que le psychiatre américain Frank Ochberg, à la suite d’une prise d’otages survenue à Stockholm en 1978, a théorisé l’étrange phénomène qui voit des gens prendre fait et cause pour quelqu’un qui les terrorise. Tellement la situation les angoisse. Tellement ils n’envisagent d’issue à leur situation que s’ils fraternisent avec ce qui, par la menace ou la contrainte, détient un droit de vie ou de mort sur eux et cette « contagion émotionnelle de la victime pour son bourreau » : je l’avais en tête ce jour-là en écoutant les collègues me reprocher maintenant de foutre la merde comme si c’était moi le caca droit devant. J’avais énormément présent à l’esprit le fait que tous les arguments qu’ils m’opposaient ressortaient en définitive d’un trouble qu’il faut bien appeler psychiatrique. Car c’étaient eux qui étaient terrorisés à l’idée de se faire mal voir de notre chef bien-aimé qui, professionnellement, possédait un droit de vie et de mort sur nous tous. Au sens clinique du terme, c’étaient eux les victimes. Eux qui souffraient du « syndrome de Stockholm ». Eux les malades mentaux. De là qu’ils s’en prenaient collectivement à moi – avec d’autant plus de virulence qu’ils voulaient publiquement donner des gages de bonne conduite devant notre chef bien-aimé. C’est-à-dire témoigner de leur contagion émotionnelle et le mot chômage ici. Ce n’était pas plus compliqué. On croit penser à tout mais on oublie le syndrome de Stockholm dont souffrent énormément de gens au quotidien. Tellement la pression sociale est forte. Il faut garder ça présent à l’esprit dans toutes les conversations. Qu’un seul ose sortir du rang au risque d’indicibles conséquences et c’est aussitôt trop d’angoisse. C’est intolérable. C’est se prendre en pleine face son niveau démissionnaire des choses. J’y voyais clair ce jour-là. Je voyais d’où venait le problème. Eh quoi, nous n’étions pas payés pour juger de la finalité de notre travail. Nous n’avions pas été embauchés pour avoir des scrupules de gonzesse mais pour gagner notre vie en faisant fructifier la boîte. Putain, nous étions des SALARIÉS ! Nous devions obéir sans moufter. Je me croyais où ? Je me prenais pour qui ? Sans compter qu’eux aussi représentaient l’humanité. Ils en faisaient partie. Ils méritaient tout autant le respect. Ah oui ! Pensais-je à eux ? Que défendais-je au juste ?

Je n’avais pas réponse à tout. J’avoue. Je ne savais même pas ce que j’entendais par « humanité ». Je n’avais que mon instinct, quasiment un réflexe, comme on met son bras en opposition devant la main qui se lève sur vous. Je n’avais que M et ce qui, de façon tellement programmée, l’avait éloignée de moi. C’était maigre. Je m’en rendais bien compte. Mais c’était tout ce que j’avais. En plus de Günther Anders. (Et, j’y songe, d’Hanna Arendt aussi. De Max Weber. De Richard Posner. De Gustave Le Bon. Sans oublier l’article 8 de la Charte de Nuremberg qui édicte « qu’agir conformément aux ordres ne dégage pas de sa responsabilité » en cas de catastrophe pour l’humanité). Eh quoi, voulait-on encore des Eichmann ? Mais un ordre n’est jamais qu’un ordre… Eh quoi, si l’espèce humaine s’en était sortie jusqu’à présent, c’était grâce à certains réflexes de survie et d’autodéfense acquis au fil d’expériences vécues et sélectionnées par l’évolution en vertu de leurs avantages pour l’espèce. C’était mon seul argument contre tous les leurs. Le fait que le pire soit arrivé dans ma vie m’aveuglait-il ou, au contraire, me rendait-il plus conscient du pire qui pouvait advenir n’importe où ailleurs ? En avoir pris pour dix ans (DIX ANS !) me discréditait-il ou étais-je devenu un homme averti qui en valait dix ? Les vieux qui ruminent l’amertume des temps : c’est parce qu’ils sont aigris et dépassés par les événements ou parce qu’ils en ont assez vu pour ne plus gober les conneries que gobe la jeunesse ? Comme disait l’autre très peu de temps avant de mourir (Imre Kertèsz) : « Tout me nie – le moindre texte, la moindre expression de ce pays, de ce lieu, de cette littérature, de ce système de valeurs. » Je cite ici un prix Nobel !

Cela dont il faudrait débattre.

Mais ce n’était ni le lieu ni le moment. Je faisais perdre son temps à tout le monde. Je faisais perdre de l’argent à la boîte. N’étais-je pas fatigué de l’ouvrir tout le temps ? N’en avais-je pas un tout petit peu marre de mon personnage ? Nul ne me forçait, que l’on sache. Mon attitude était louche. Elle avait quelque chose de mégalomaniaque. Ce n’était pas du tout professionnel mais tellement narcissique et sentimental. Totale perte de temps et de productivité. Bon dieu, comme j’étais bête ! J’étais incroyablement naïf. Je n’avais rien compris aux technosciences. Not at all. J’étais comme tous ces types bas du front qui voient le mal partout et jamais le bien qui s’annonce. J’étais contre le progrès. J’étais rétrograde. Borné dans ma tête. Idéologiquement réfractaire. Je raisonnais comme à l’âge des cavernes et, concernant les progrès en cybernétique, je nageais en plein FANTASME. Mon attitude était totalement IRRATIONNELLE. Elle ne reposait sur rien de tangible. Bon dieu, je justifiais à moi seul les recherches en intelligence artificielle. Vivement leur avènement ! Si je n’étais pas content, je n’avais qu’à revenir aux jolis temps des chandelles et de la peste et du choléra. Rien ne m’en empêchait. Je pouvais aussi publier une tribune dans un journal de mon choix et alimenter le blabla. J’étais libre. Je pouvais même aller voir ailleurs si l’herbe était plus verte. À Homs et Alep, par exemple. Cela me remettrait peut-être les idées en place.

Quoi d’autre ?

Que ne m’a-t-on encore envoyé dans les gencives ?

Ne voyais-je donc pas que je confondais tout ? Vie privée et vie professionnelle. Alors que l’une et l’autre n’ont rien à voir. Elles sont dissociées en chaque salarié et c’est le contrat de base. C’est comme ça que ça marche. Ça ne peut pas marcher autrement. Chacun doit laisser ses opinions au vestiaire. C’est la règle. Les opinions personnelles, c’est en dehors des heures de travail. C’est le week-end et pouvais-je maintenant la boucler, que l’on puisse enfin se mettre au boulot ! Sans déconner ! Un robot aurait posé bien moins de problèmes.

CQFD.

Oh les pères Ubu !

Au test de soumission à l’autorité, ils auraient fait péter les scores ! Vu les chocs électriques qu’ils m’envoyaient allègrement.

Comme disait l’autre, juste avant de basculer du côté obscur de la force : « Comme la vie paraît simple quand on fait de la mécanique. »

D’autant que j’exagérais : il ne s’agissait pas, là, tout de suite, autour de cette table, d’appuyer sur le bouton qui enverrait l’humanité à la casse. Nous n’en étions pas là. Nous n’étions pas responsables. Nous avions encore du temps devant nous et, à cet instant, nous avions surtout des obligations professionnelles. Des devoirs envers notre employeur et lui envers les actionnaires. Ce n’était pas ma bouche. Nous n’étions que les microscopiques rouages d’une chaîne immense dont il ne nous appartenait pas de comprendre la finalité. Fourmis parmi les fourmis, cela nous dépassait de la tête et des épaules. Cela nous exemptait à 99 % puisque notre implication n’était engagée qu’à hauteur de 1 % et cette estimation était déjà excessivement haute pour de simples fourmis et tout était calculé pour que chacun s’exonère de ce qu’il faisait en considérant les choses sous cet angle arithmétique. En faisant juste son boulot. Croire le contraire aurait été outrecuider. Cela aurait été sortir de son rôle de fourmi, quitter son confort de fourmi, renoncer à ses compétences de fourmi et péter plus haut que son cul de fourmi et, au bout du compte, s’accorder une importance proprement délirante. Se prendre pour Super-Fourmi. Au bout du compte, des tarés assassinent des « innocents » en pleine rue alors que nous ne sommes innocents qu’à 99 %. Ce qui signifie que nous sommes tout de même coupables à 1 %. Chacun, à son microscopique niveau individuel des choses, contribue à l’état du monde. Et certains plus que d’autres. Suivez mon regard. Mais je m’égarais. Je devais être tout rouge à cet instant. Avais-je vraiment dit ça ? L’avais-je seulement pensé ? Bon dieu, je ferais mieux d’aller pisser. De demander un temps mort.

N’empêche, la moutarde me montait au nez. Une nouvelle dent poussait douloureusement à Monsieur Gicle et ce n’était pas une dent de sagesse. C’était sa dent contre le monde qui faisait de nouveau des siennes. Sa vieille dent dure, que l’on peut certes lui reprocher, mais pas autant que moi. Éternelle douleur qui, ce jour-là, avait décidé de la jouer cariée. Pulpite. Abcès. Pas un être ne peut persévérer en lui-même quand il a une rage de dents. C’est un problème à la racine. Alors que M aurait pu soigner cette dent. Alors que sa disparition mettait mon nerf à vif. Ce jour-là, mais également l’autre jour, il y avait huit ou dix jours, à propos de je ne savais quelle actualité qui m’avait pareillement fait enrager, j’avais déjà oublié de quoi il s’agissait. Et demain ou après-demain bis repetita : autre chose m’arracherait une nouvelle dent. Cela pendant dix ans ! (Car j’avais des milliers de dents à revendre.)

Sachant que ce ne sont pas les occasions de s’en prendre plein les gencives qui manquent et, du reste, Monsieur Gicle grince même des dents pendant mon sommeil. C’était sa dent creuse qui avait adoré lire Günther Anders. Je n’en doutais plus à cet instant. Je me rappelle qu’un ange passa à cet instant au-dessus de la table. Il ricanait. Je fis comme si je ne le voyais pas. Je l’ignorais superbement. Je tentais de me concentrer sur ce que disaient maintenant les collègues. J’en avais marre que Monsieur Gicle fasse le show. Tant pis pour l’humanité. Qu’elle se débrouille toute seule si c’était comme ça. Je n’allais pas tomber dans le piège de vouloir faire son bonheur contre sa volonté. On sait comment ce genre de déception se termine.

Mais voici que, comme une concession qui me serait faite (comme une façon de clore les débats surtout), notre chef bien-aimé décida qu’il serait judicieux de réserver dans le dossier un petit espace traitant, je cite, de « la peur qu’inspirent les robots » et tu parles d’une consolation ! Car, pour ma part, il ne s’agissait pas d’une « peur » mais d’une protestation, d’un refus, d’une colère, d’un chagrin. Bon dieu, on n’a pas peur quand on voit un gros caca droit devant. On n’a pas peur quand on sait que deux et deux font quatre. Quand le bonheur vous est déjà passé sous le nez. Mais puisque le pire n’est jamais certain, autant appeler peur ce qui n’en est pas une et ainsi fut-il décidé, comme la preuve que j’avais été entendu et que je pouvais maintenant la fermer, de consacrer un encadré au malaise que l’homme ressent en présence de robots dès lors que ceux-ci prennent une apparence humaine, dixit une étude récemment menée par des psychologues. Malaise pas si différent du mien à cet instant. Trois points de suspension. Encadré psychologisant le malaise de l’homme confronté à des robots plus forts que lui. Ah la psychologie de l’homme réticent et réfractaire et apeuré et bas du front. Elle méritait d’être étudiée à la loupe ! Et celle de l’homme inventant des robots plus forts que lui ? On en faisait quoi ? N’y avait-il rien à en dire ? Cela ne méritait-il pas aussi un petit encadré ? Mais non. Chut. Ce qui se passait en amont n’était pas de notre ressort. Ce qui se passe en amont n’est jamais du ressort de personne. Ceux qui s’opposent au changement ont tort par définition tandis que les adeptes du changement ont toujours raison. Cette bonne blague ! Toujours des armées d’experts sont mobilisées pour élucider les effets que produisent certaines causes qui, elles, échappent miraculeusement à l’investigation et le mot névrose ici ? Quel mot ici ?

N’y avait-il que moi (et Günther Anders) autour de la table pour m’en soucier ? Si l’un ou l’autre de mes collègues éprouvait en son for un sentiment similaire au mien, il n’en fit pas état. Aucun ne prit la perche que je tendais à qui voulait s’en saisir. J’en connaissais pourtant qui éprouvait la nostalgie de l’homme au sens ancien du terme. Au sens où, le week-end, ils s’adonnaient au bricolage. Par exemple le bricolage. Voici qu’ils se creusaient soudain la tête pour concevoir de A jusqu’à Z les plans d’un coffre, d’une cabane pour les gosses, d’une table, d’un bibus. Voici qu’ils s’en allaient chercher du bois chez Bricolex ou chez Castorama comme si c’était dans la forêt. Chargeaient eux-mêmes tout ce dont ils avaient besoin dans leur voiture pour le ramener dans leur grotte transformée en garage, comme un butin pris à l’ennemi. Sortaient leurs outils soigneusement enroulés dans une peau de chamois. Se dévêtaient de leur costume de ville pour enfiler quelque chose de plus fruste. Ne se rasaient pas. Retroussaient leurs manches. Se mettaient au boulot après avoir bu un café et sacrifié un bœuf en l’honneur des dieux. Commençaient à clouer, à percer, à visser, à ajuster, à mesurer, à scier, à percer encore, à visser de nouveau, à poncer. Et, ce faisant, retrouvant des gestes doux, précis, virils. Un souci du détail. Une envie de bien faire. Un lien avec la matière. Le bois. Le fer. Les angles. Le rêche. Les textures. Une attention pleine et entière. Une attention qui embrassait tout, n’oubliait rien, tenait chaque chose sous sa coupe, la partie et le tout.

Ainsi étaient-ils le week-end.

Faisant pour une fois les choses joyeusement à leur idée. Remettant l’ouvrage sur le métier s’il le fallait. Modifiant ici. S’adaptant là. S’acharnant ailleurs. Se donnant un mal de chien. Suant. Pestant à l’occasion. Rencontrant soudain un obstacle et le surmontant. Trouvant des solutions. Faisant travailler leurs méninges. Triomphant dans leur coin. Avec leurs moyens du bord. S’en donnant à eux-mêmes les moyens. Demeurant le plus souvent silencieux. Concentrés. Tout en sifflotant parfois la si la sol fa#. Malgré le mal au dos. La paume des mains douloureuse. Parce qu’à force de serrer mollement des mains à longueur de journée, ils ne savaient plus véritablement serrer, empoigner, saisir, supiner, caresser, désirer. Ils ne le savaient plus du tout et ils s’en rendaient compte à cet instant. En prenaient conscience. Rêvaient presque de cals. De mains de travailleur. D’homme capable de faire quelque chose de ses dix doigts. Avec peut-être la radio en sourdine. Sans vraiment l’écouter. Comme si c’était le bruit du vent dans les arbres. La rumeur du monde pour s’assurer qu’il n’a pas disparu. Manière de dire qu’il n’existait plus. N’avait plus prise. N’ayant de toute façon plus la notion du temps. Ne comptant plus les heures. En retrouvant la saveur. Veillant jusque tard dans la nuit si besoin. Tant pis pour le film à la télé. S’en fichant. Ne voulant pas lâcher l’affaire. Retrouvant le sens du mot exigence. L’exigence comme un plaisir. Un bonheur personnel. Ne voulant pas être dérangé. Échappant comme par magie aux soucis. À la mesquinerie. Aux acrimonies. Aux autres. Ayant mieux à faire pour une fois. Avant de poser enfin leurs outils et de se reculer pour admirer leur travail. Le fruit de leur travail. Le couver du regard. Contempler avec une espèce de ferveur leur œuvre. Avec étonnement aussi. Ils n’étaient donc pas si nuls ? Bonne nouvelle ! Ils pouvaient être fiers d’eux. Et être fier de soi : ce n’est pas si souvent dans sa vie. C’est très rare. Et de sourire alors. Un vrai sourire intérieur. Tout en passant une main chaleureuse sur le bois, les angles, les arêtes, comme on caresse un cheval, son chien, un rêve. N’en croyant toujours pas leurs yeux. Grimaçant soudain à une imperfection. Une finition approximative. Se disant qu’il faudrait donner un coup de rabot, là, juste dans l’angle, tout à l’heure. Voyant ce qui n’allait pas finalement. Se découvrant tout à coup un sens critique très aigu. Une dureté avec soi-même inédite. Une machine aurait-elle fait mieux ? Aucun doute. Mille fois mieux ? Assurément. Et alors ? Se disant à ce moment-là que le roi n’était pas leur cousin. Ressentant à ce moment-là une joie venue de très loin. Une joie limpide. Liquide. Océane. Solaire. Joie d’avoir fabriqué quelque chose de ses propres mains. D’avoir à eux seuls dompté l’idée et la matière, quand bien même ils n’avaient fait que réinventer la roue – mais c’était leur roue. Même la fatigue : elle n’était pas une fatigue mais une récompense. Voici que leur être jubilait. Il s’élevait comme un chant. N’était plus que l’orgueil (nullement vaniteux) d’avoir maîtrisé toute la chaîne de production, depuis la conception jusqu’à la réalisation, sans que rien ni personne vienne pour une fois les déposséder de leur travail. Les assigner à un rôle subalterne, à une tâche absurde à force d’être coupée de sa finalité. Ils se sentaient – comment dire ? Ils se sentaient restitués. Voilà.

Voilà tout.

Ils se sentaient à cet instant plus grands de quelques centimètres. Ils n’en voulaient plus à personne de rien. Ils en étaient eux-mêmes surpris. Ils appelaient leur femme pour qu’elle se réjouisse avec eux. Qu’elle admire elle aussi. Partage l’instant. Y participe. Se pince avec eux. En pince de nouveau pour eux. Renoue elle aussi, fût-ce devant un coffre ou un bibus bricolé dans le garage, aussi dérisoire cela soit-il, avec cette race très ancienne qu’était l’homme lorsqu’il était souverain de ses mains, maître en son logis, créateur de son temps, capable du meilleur à lui tout seul. Capable de quelque chose. De bricoler ou même de jardiner, oui, de faire pousser quelque chose, de voir la vie éclore grâce à soi, fût-ce dans une jardinière sur un balcon, ces deux « loisirs » étant devenus les passe-temps favoris de nos contemporains et ce n’est pas un hasard. C’est extrêmement significatif.

Mais ces travaux qu’on dit bêtement manuels, c’était le week-end. Ce n’était que le week-end. Et on était lundi, ou mardi, ou jeudi et, autour de la table, chacun semblait surtout soucieux de mériter son salaire. Mais pas seulement. Car tous étaient également fascinés par l’exploit technologique que constituait la mise au point de robots si performants qu’ils paraissaient déjà les nouveaux dieux devant lesquels l’homme allait devoir d’incliner après les avoir inventés. Ainsi naissent les religions. Air connu.

De les voir si enthousiastes et séduits, c’était cela qui était fascinant. Oh cette excitation des enfants découvrant un nouveau jouet ! Oh cette jubilation de se doter de superpouvoirs sublimant de façon un peu trop évidente un sentiment d’impuissance généralisée. Oh cette joie mauvaise, latente, sournoise de conspirer contre soi et contre notre misérable petite espèce ! Oh ce nihilisme qui ne dit pas son nom ! Car ras-le-bol de notre misérable petite espèce. Ras-le-bol d’être si faible et si mal adapté au meilleur des mondes possibles. Du balai l’homme ! Bon débarras ! Quand on sait les atrocités dont la gente humaine est capable, quand on mesure sa stupidité, sa brutalité, sa culpabilité, oui, quand on réalise ce que l’homme (et la femme) gaspille et combien coûtent ces gaspillages à la communauté : vive les robots ! Vive cette capacité typiquement humaine à se piéger elle-même. Vive la nouvelle humanité recréée par les technosciences. Qui nous regrettera ? L’homme a commis tant d’abominations qu’il n’est plus d’actualité de savoir s’il est abominable par nature ou si c’est la société qui le rend tel. Il suffit de l’empêcher de nuire. Il s’agit de le faire évoluer dans le bon sens. Il s’agit qu’il jouisse dans le moule et, enfin, de le perfectionner. Mais perfectionner ce qui est imparfait, n’est-ce pas perfectionner l’imperfection et donc lui donner plus d’ampleur ? Si l’homme fait depuis toujours de la merde, au nom de quoi ses projets en intelligence artificielle ne pueraient-ils pas ? Parce que l’IA entend justement corriger cette déplorable odeur ? Mais c’est en croyant bien faire que l’homme chie encore plus dans les ventilateurs ! C’est systématique. C’est même son argument favori pour s’en donner à cul joie et qui nettoie ensuite ? Sachant que ce n’est plus un groupe humain en particulier qui est pris pour cible aujourd’hui. Oh non. Le projet est devenu plus vaste. Il a changé d’échelle. Il voit énormément plus grand. Il concerne cette fois l’humanité tout entière et il faut vraiment être un pauvre type, un rustre, un abruti fini pour s’opposer à la fantastique mutation des temps. À la civilisation telle qu’elle s’annonce si merveilleusement robotisée qu’elle confine au Mystère. Qu’elle va en finir avec tout ce qui cloche lamentablement dans le monde. Toujours le pire à venir promet d’en finir avec le pire déjà advenu. C’est son credo. C’est l’histoire de nos vies mutilées. Malin est le Malin.

Comment faire confiance à l’homme ?

Tous ces projets ont-ils jamais visé à autre chose qu’à la destruction : des autres peuples, de la nature, de la planète, de lui-même, de tout pour finir ?

Qui a besoin des technosciences, sinon le monde de l’entreprise et uniquement lui ?

En quoi cela allait-il faire mon bonheur ?

Qui se félicite de tomber sur une boîte vocale lorsqu’il veut un simple renseignement ?

Sans rire !

À chaque fois qu’une voix enregistrée me demande de taper sur une touche de mon téléphone, puis sur une autre touche, et ainsi de suite, jusqu’à me rendre fou à force de me balader dans des méandres sans fin, je sais à qui profite l’automatisation de la société. Je le comprends à ce moment-là. Je réalise qu’il ne s’agit pas d’un changement mais d’une consolidation. Il s’agit de fabriquer une CITADELLE. Un mur immense que les gens comme moi ne peuvent plus franchir. Un labyrinthe atroce. Il s’agit d’instaurer un suprapouvoir échappant aux regards et à qui plus personne ne peut s’adresser directement. Impossible ! Le pouvoir est devenu un lieu inaccessible. Il n’a plus aucun visage. Il s’est reculé hors de toute atteinte. Il n’a plus rien d’humain, c’est-à-dire qu’il est devenu inhumain. Et pas la peine de se plaindre : à qui le pourrait-on ? Il n’y a personne au bout du fil.

Je n’osais plus regarder personne autour de la table. Je me mordais l’intérieur des lèvres. Je regardais mes ongles et arrachais avec les dents un petit bout de peau qui dépassait ; un peu de sang se mit à perler, canalisé le long de mon ongle comme dans une minuscule rigole ; je fixai l’infime plaie à vif ; la sensation, aiguë, acide, très localisée, me fit du bien ; elle durerait deux ou trois jours, le temps que la peau repousse. Comme un nœud à mon mouchoir qui n’aurait qu’un temps. Une incitation à l’oubli. La démonstration qu’il ne s’agissait que d’une goutte de sang dans l’océan. À propos d’océan : mes collègues pensaient-ils échapper au naufrage ? Pensaient-ils ne pas faire partie du voyage ni être embarqués dans la même galère, mais se tenir sur la berge et observer les choses de loin, un fin sourire d’effroi aux lèvres, le caca droit devant se dérobant infiniment à leur vue ? Avec, comme seule occupation, celle de commenter à vide ce qui arrivait sans pouvoir l’empêcher ? Imaginaient-ils qu’en détenant l’information, ils seraient épargnés et ne seraient ni les uns ni les autres remplacés un beau matin par un robot leur démontrant à quel point ils étaient obsolètes ? Bon dieu, ils n’avaient pas lu le communiqué de presse de cette start-up spécialisée dans la cybernétique et récemment rachetée à prix d’or par Google ? Il proclamait fièrement que leur objectif était, je cite, de « résoudre l’intelligence ». « Résoudre l’intelligence. » Je me trompais où ce que l’on cherche à résoudre, ce sont des problèmes ? L’intelligence était donc un problème ? Et la bêtise alors ! Voilà qui était éloquent. Les mots étaient les mots. Il fallait les entendre. Je n’inventais rien. Dans le même esprit, avaient-ils vu ces affiches vantant la région Bretagne. En énorme, le slogan claironnait, je cite : « À Rennes, on vit aussi comme des robots. » Sans déconner ! Métro boulot robot. Et c’était censé donner envie. C’était programmatique. Le futur était déjà là. Et le dernier spot télévisé de Renault ? Dans un atelier de révision, un manutentionnaire était transformé en robot vivant, ses gestes étant soumis au bon vouloir d’un client qui, hésitant depuis son domicile à choisir sur sa tablette des essuie-glaces, commandait à distance au pauvre gars d’installer les essuie-glaces, et puis non, et puis si – et l’idée qu’un homme (fût-il un ouvrier) puisse devenir un automate, une marionnette, un pantin manipulé depuis son canapé : ça percutait dans leurs petites têtes ? Ça les faisait marrer ? Ils pensaient qu’ils allaient adorer Les Nouveaux Temps modernes ? Ils voyaient le caca droit devant ? Putain de zob ! Sauf à envisager que leur désir fût justement de devenir des robots vivants. Trois points de suspension. Alors que je les entendais parfois à la cantine s’inquiéter du monde dans lequel leurs enfants allaient vivre. Ô frères humains ! Nous ne savons pas ce que nous faisons et il n’y a plus personne pour nous pardonner. Ni pour nous arrêter.

Dans mon coin, puni je me sentais. Au piquet. Bonnet d’âne. Pour me donner contenance, je suçotais mon doigt, cherchant à endiguer la petite hémorragie dont la saveur ferrugineuse me donnait le goût du sang dans la bouche, tandis que notre chef bien-aimé donnait à tous des directives pour la suite. Tandis que le dossier de presse prenait forme autour de la table et certains se demandaient très professionnellement si, en face de chaque robot, il ne faudrait pas mettre la photo de son « papa ». La photo du « papa du robot » ? Le mot « papa » ? Je n’invente rien. Le mot « papa » fut jeté spontanément autour de la table et aussitôt adopté par tous. Le mot « papa » en lieu et place de « fabricant du robot » ! D’autres proposèrent d’infographier « l’inconscient » de chaque machine. Le mot « inconscient » à propos de robots ? Ils le faisaient exprès ? Ils voulaient me faire sortir de mes gonds ? Pas du tout. Chacun se demandait bel et bien comment infographier « l’inconscient » de chacune des machines dont nous comptions parler et c’est à ce moment-là que j’avais eu peur. À ce moment-là seulement. J’avais carrément frissonné sur ma chaise. Je m’étais étranglé dans mon coin. J’avais réalisé combien nous étions déjà tous dans le caca. Car le mot « inconscient » fut lui aussi adopté, à l’unanimité, sans que cela fasse un pli, sans que nul ne tique ni ne toque. Le mot « inconscient » désignant ici le noyau algorithmique, tissé de mathématiques bayésiennes et de logique probabiliste, qui permet à chaque machine d’être si fabuleusement performante et efficace. Le mot « inconscient » comme un épouvantable aveu. Comme un formidable lapsus. Un transfert à haut débit du vivant à l’inerte. Une défaite avant même de livrer bataille. La preuve que les esprits étaient déjà formatés, reboutés, préprogrammés et que chacun se vivait dès à présent comme une machine rêvant d’un monde ultramécanisé. L’inconscient de qui ? Ah ah ah ! Pas le mien en tous les cas ! Chiotte ! Les mots « papa » et « inconscient » en disaient plus long que tout ce que je peux dire et il ne faudra pas s’étonner ensuite. Il ne faudra pas venir pleurnicher.

Je n’osais plus regarder personne. Je n’arrivais plus à lever les yeux. J’étais incapable d’affronter la situation en face. Je me sentais frustré et vaincu et traître à Günther Anders. J’avais l’impression d’entendre M lâcher encore et toujours la proie pour l’ombre. Je me sentais sale et, recroquevillé sur ma chaise, je commençai à griffonner de noirs dessins sur une feuille volante. Des gribouillis dans tous les sens. Des gribouillis comme des cris. Comme un retour sur les bancs de l’école lorsque je dessinais dans la marge de mes cahiers des Atlas croulant sous le poids d’un monde noir et obèse. À l’époque, ces Atlas symbolisaient ma vie d’enfant confrontée aux suicides de ma mère et à l’horreur familiale. Avec quoi confondais-je aujourd’hui le monde ? J’avais peur de le savoir. J’avais terriblement peur de connaître la réponse.

À côté de moi, un collègue dessinait lui aussi machinalement sur une feuille volante. Il dessinait de petits voiliers. Plein de jolis voiliers. Toutes voiles dehors. Filant au vent. Bravant les mers. Avait-il envie de prendre le large ? De se casser d’ici au plus vite ? Je n’étais donc pas le seul ? Pourquoi ne disait-il rien ? En même temps, ses crobars étaient plus joyeux que les miens. Eux ne filaient pas le bourdon.

Quoi qu’il en soit, c’était la première fois que j’éprouvais cette violence du salarié contraint de faire professionnellement quelque chose qu’il réprouve en son for. Pour lequel il n’a que dégoût et répugnance. Je ne m’étais jamais retrouvé dans pareille situation. Je n’avais jamais connu cette souffrance qu’éprouve au plus profond de lui tout individu contraint de faire ce qu’il ne veut pas faire. Contraint d’agir contre sa volonté et contre ses convictions profondes. Jusqu’à se retrouver en totale contradiction avec lui-même et sentir quelque chose craquer en lui. Se déchirer. Jusqu’à faire de lui un être dissocié. Un être écartelé. Une loque perdant l’estime de soi. Un lâche devenant traître à sa cause et le mot dépression ici. Le mot schizophrénie aussi. À laquelle j’avais toujours socialement échappé (ayant suffisamment à faire avec celle héritée de ma famille et précisément parce que j’étais déjà bien assez schizophrène pour fuir toute situation rouvrant la plaie). Ainsi étais-je parvenu à passer jusqu’ici entre les mailles de la coercition typique du monde salarié. Sans doute m’était-il arrivé de subir le joug de ma hiérarchie et d’être en désaccord avec des collègues et parfois même d’entrer en conflit avec l’un d’entre eux ; mais cela ne dépassait pas le cadre du travail. Cela n’avait rien de vraiment personnel. C’était le jeu et s’il n’était pas le mien, j’avais signé et ainsi avais-je d’ailleurs rencontré M. Cela n’avait de toute façon jamais dépassé les bornes et, en tous les cas, pas au point de me retrouver en porte-à-faux avec moi-même, au-delà d’une limite que je n’avais jamais atteinte et dont j’ignorais même où elle se trouvait avant de la franchir ce jour-là, comme on réalise à ses dépens qu’une barrière est méchamment électrifiée lorsqu’on pose les mains dessus et pas avant. Avais-je eu de la chance ? Avais-je fait les bons choix ? J’ai tendance à le penser. Eh quoi, l’amour (M comme amour) me mettait déjà bien assez en porte à faux avec moi-même pour ne pas en rajouter au boulot. C’est même l’essence de l’amour (ce qu’on appelle l’amour) que de nous mettre en porte-à-faux avec nous-mêmes. Alors que se retrouver en porte-à-faux avec soi-même pour un salaire, pour un employeur, pour des actionnaires : fallait pas exagérer.

Pour autant, m’étais-je parfois leurré et, sans en avoir la claire conscience, parce que je n’avais pas encore lu Günther Anders, parce que je n’étais pas attentif ce jour-là et que je ne pouvais pas tout le temps être sur la brèche, avais-je à l’occasion apporté ma petite contribution professionnelle à l’édification d’un monde dont je ne voulais pas ? Avais-je, à l’insu de mon plein gré, collaboré ? Je craignais soudain que ce ne fût le cas, même si je ne m’en étais pas rendu compte sur le moment – ou avais préféré ne pas. À mon niveau individuel des choses, je ne me rappelais pas avoir jamais fait, ou dû faire, une chose qui, en conscience, m’aurait souverainement déplu et, en règle avec moi-même, préservant l’inestimable confort d’avoir l’esprit tranquille, obéissant au dieu à tête de pissenlit que je me suis inventé et dont je suis à la fois le martyr et l’apôtre, jamais je n’avais franchi cette ligne jaune qui m’aurait avili à mes propres yeux. Vive Super-Fourmi ! Jamais je n’avais fait quoi que ce soit dont j’eusse pu avoir honte ou cyniquement m’enorgueillir. Jamais joué une courgette géante dans un spot publicitaire. Jamais dessiné des bancs publics conçus pour qu’un pauvre gars ne puisse s’y allonger de tout son long, qu’il soit saoul ou simplement fatigué, alors qu’il y a tant de raisons de se saouler et d’être fatigué et de se reposer sur un banc. Je ne m’en vantais d’ailleurs pas tellement cela me semblait le minimum. Il s’agissait de sauver, sinon mon âme, quoique ce mot signifie, du moins l’idée que je me faisais de moi-même en tant qu’infime fraction de la civilisation. Dépositaire d’icelle à mon infime niveau. Responsable dans l’infime mesure de mes fourmillantes possibilités.

Mais M était passée par là (et que ne m’étais-je plutôt cassé une jambe à côté de la machine à café de marque Illico !). Mais j’avais lu Günther Anders (et que n’avais-je lu un roman à la place ! Qui dira combien certains livres nous mettent dans l’embarras et nous compliquent l’existence ?). L’un dans l’autre (l’un dans l’autre !), je ne pouvais plus fermer les yeux à présent. Je n’arrivais même plus à dormir la nuit. J’étouffais en permanence. Super-oppressé je me sentais. Blessé par tout ce que je voyais et entendais chaque jour. Qui m’offusquait. Qui m’hallucinait. Plus rien ne trouvait grâce à mes yeux. Tout m’apparaissait sordide, épouvantable, irrémédiable. Aussi bien socialement que moralement et esthétiquement. C’était terrible. J’éprouvais désormais une horreur sans nom. Je découvrais, oui, l’horreur d’être au monde. L’horreur de l’être. L’horreur des autres. L’horreur de tout. J’avais en permanence dans la bouche un dégoût qui était sans nom, sans fin, sans espoir. Sur mes épaules pesait une fatigue qu’aucun sommeil ne pouvait réparer car elle était la fatigue de la vie lorsqu’elle est sans issue. Lorsqu’elle ne peut plus sortir du mensonge car le mensonge est partout.

Voilà.

Le monde n’est qu’un MENSONGE ! Il est un incommensurable mensonge. La réalité ? Elle est totalement factice. Elle est une pure construction que tout le monde prend pour la réalité. Elle est une fable à laquelle tout le monde croit.

Jusqu’ici, je ne m’étais rendu compte de rien. Je faisais partie du faux du monde. Ainsi tout m’apparaissait-il aussi vrai que je l’étais. Ce n’était plus le cas. Mon histoire de M m’avait ouvert les yeux. Elle avait déchiré mes paupières. Et la vérité m’était apparue : le réel n’existait pas. LE RÉEL N’EXISTAIT PAS ! Il n’avait peut-être même jamais existé. TOUT ÉTAIT ILLUSION. La réalité n’était qu’un substrat de représentations qui se faisait passer pour elle. Qui avait pris sa place et en tenait lieu subrepticement, sans que personne remarque rien. C’était fou. Complètement dingue. À se taper la tête contre les murs. Une telle impunité. Une telle crédulité universelle. Mais que faire ? Comment contester le paraître quand il est devenu l’être ? C’est ne pas voir le mensonge qu’il aurait fallu. C’est continuer d’y croire comme les autres qu’il aurait fallu.

Mais il était trop tard. J’avais vu. J’y voyais clair maintenant. Je savais que le faux du monde était si amalgamé à lui, tellement fondu dans ses fibres, qu’il était impossible de l’en décoller. Impossible de dénoncer le factice sans dénoncer la vérité en même temps. C’était sans issue. Je n’en voyais pour ma part aucune. Le mensonge était trop parfait, comme on dit d’un crime. Nous étions tous condamnés à vivre dans un univers absolument artificiel qui, en bonne logique, réclamait que l’intelligence le soit tout autant. Ainsi l’irréalité serait-elle totale. Absolue. Sans recours. Quel enfer ! Car c’était cela l’enfer : découvrir que l’on vit dans le mensonge et qu’on ne pourra jamais se réveiller de ce cauchemar. Jamais.

Renfrogné sur ma chaise, j’étais si mal à l’aise que l’idée me traversa de me lever et, sans un mot, de quitter la table et de m’en aller sans me retourner. De démissionner et faire jouer illico ma clause de conscience. Qu’ils aillent se faire foutre. Je n’étais pas une fourmi, aussi super soit-elle ! J’allais marcher jusqu’à la porte et, après l’avoir refermée sur moi sans la claquer, surtout pas, j’irais marcher un peu dans la rue et je marcherais jusqu’au bout de la rue et, un pas en entraînant un autre, je traverserais tout Paris à pied et tant qu’à marcher, maintenant que j’étais lancé et que j’avais dépassé le boulevard périphérique, sans raison particulière ni but défini, je marcherais à travers le comté de Greenbow et par monts et par vaux je marcherais toujours plus loin, droit devant moi, sans m’arrêter, oui, je marcherais jusqu’à l’océan et, parvenu là, je marcherais alors sur l’eau pour me mettre à marcher sur l’autre rive et je ne m’arrêterais plus de marcher. Je ne voulais plus marcher dans aucune combine qui ne soit la mienne. Histoire de conserver à mon endroit le peu d’estime qu’il me restait, même si cela ne servirait probablement à rien et qu’un autre ferait dès le lendemain mon boulot à ma place. Même si je prenais ce jour-là les choses güntherandersement trop à cœur. Même si s’en laver les mains à son niveau individuel des choses ne sauve que soi et que je prenais à l’évidence prétexte de la situation pour exprimer un malaise plus diffus et profond. Un ras-le-bol tout personnel. Une envie de partir, de fuir, de chercher asile ailleurs, de trouver un endroit sur Terre où il ferait bon vivre un minimum. Un banc sur lequel m’allonger de tout mon long, sans putains d’accoudoirs pour m’en empêcher. Du bois pour fabriquer quelque chose de mes propres mains. Des boutures pour faire pousser un arbre. Des gens dont je pourrais faire partie. Un horizon sans caca droit devant. L’oubli de M, en un mot comme en cent.

C’est ce que j’aurais dû faire : me lever et m’en aller. Cela aurait, à mes propres yeux, redorer quelque peu mon blason. Cela aurait été avoir le primesaut ! Le sentiment de sa propre dignité est un viatique, un baume, un bon moyen pour ne pas devenir une marionnette dans d’autres mains que les siennes. C’est un pays en soi. C’est ce que j’aurais peut-être fait avant M, me connaissant comme je me connais. Sachant mon côté impulsif. Sachant que j’en avais été capable par le passé. Mais je n’en eus pas la force. Pas cette fois. Je restais crispé sur ma chaise, concentrant toute mon attention sur les gribouillages qui noircissaient à présent la feuille devant moi, tel un monstrueux cancer dévorant tout. Une jungle féroce et irrépressible. L’expression hirsute de mon état d’esprit à cet instant. Un test morbide de Rorschach qui, si un robot-psychologue s’avisait maintenant de me demander ce que j’y voyais, me laisserait perplexe, avant d’y reconnaître, là, au milieu, parfaitement identifiable, l’âne Balthazar en train de mourir au milieu d’un troupeau de moutons. Bien sûr que c’était l’âne Balthazar. La mort de l’âne Balthazar. C’était évident. Herr robot-psychologue ne le voyait donc pas ? Il en pensait quoi ? J’avais quoi ? Quel était mon problème ? Pouvait-il le dire ? Ah, je ne voyais pas un sexe de femme, mi-araignée mi-papillon de nuit, mais, surgissant des gribouillis, un âne fourbu, épuisé, éreinté, chargé des méfaits des hommes, couché sur le flanc, sa tête de plus en plus molle et pantelante, baignant de plus en plus dans le frais cresson bleu, encore vivant ou peut-être déjà mort, c’était difficile à dire, c’était peut-être l’âne de Schrödinger, voilà, s’il s’agissait de mon test de Rorschach, je voyais l’âne Balthazar de Schrödinger et qu’il se débrouille avec ça, le robot-psychologue. Je lui laissais la main. Je lui souhaitais bonne chance. De toute façon, j’en avais marre de cette histoire. J’arrêtais là. De toute façon, nous avons toujours des excuses pour laisser tomber. Nous avons toujours des tas d’excuses. Nous n’avons que cela.

2018-01-25T09:33:39+00:00